CHAPITRE IV
Le témoignage des hommes.
Les sciences historiques reposant sur un mode de connaissance que l'on appelle le témoignage des hommes, avant d'étudier la méthode de ces sciences, nous devons étudier d'abord la nature et les principes de ce mode de connaissance.
On appelle témoin la personne qui affirme la réalité d'un fait dont elle a eu connaissance ; le témoignage est cette affirmation même.
11 faut distinguer le témoignage en matière de faits et le témoij^nage en matière de doctrine. Le premier est ce qu'on appelle proprement témoignage; le second s'appelle plutôt Vautorité. En faveur d'un fait que l'on affirme on invoque des témoins, et en faveur d'une opinion on invoque des autorités.
Nous traiterons d'abord et surtout du témoignage en matière de faits.
4:25. Importance dn témoignais:®. — Le témoignage des hommes est un mode de connaissance de la plus haute importance, et qui vient compléter d'une manière nécessaire la connaissance individuelle réduite à ses trois sources : les sens, la conscience et la raison.
L'homme individuel n'occupe qu'un point du temps et une portion imperceptible de l'espace. Les faits qu'il peut percevoir par iui-même se bornent donc à ceux qui se présentent à lui dans cette portion d'espace et dans cet intervalle de temps. Or il suffit à chacun de nous de faire appel à ses propres souvenirs pour voir combien le nombre de ces faits est limité.
Qu'est-ce, par exemple, que le nombre des plantes et des animaux que nous avons pu voir nous-mêmes, à côté de la flore et de la faune de la terre entière? Qu'est-ce même aue le
nombre des hommes que nous avons pu connaître personnellement, notre vie fût-elle la plus longue qui soit donnée à l'homme, à côté de l'humanité tout entière? Que sont les phénomènes physiques et chimiques que nous pouvons connaître dans la vie commune, à côté des faits innombrables el subtils qui se passent sur la terre, sous la terre, dans l'univers, bien plus, autour de nous, à côté de nous, sans que nous sachions ou que nous puissions les voir, soit par le défaut de nos sens, soit par le défaut de notrc^ esprit? La science individuelle serait donc extrêmement bornée et presque stérile si elle n'était pas enrichie et fécondée par le témoignage des autres hommes, si l'expérience de chacun n'était pas doublée par l'expérience d'autrui.
On voit par là combien est insuffisante et artificielle la méthode qui se borne à observer l'homme tout seul, en dehors de la société, puisque dans ces conditions, comme l'expérience le prouve, l'homme ne s'élèverait en rien au-dessus de l'animal, et serait à peine égal aux plus parfaits des animaux.
426. fondement de Tautorité du témoignage. — Le problème logique qui se présente à nous est celui-ci : jusqu'à quel point sommes-nous autorisés à croire au témoignage de nos semblables, et quel est le fondement de cette croyance ?
Reida ramené à deux principes \e fondement de l'autorité du témoignage humain. Le premier est l'inclination naturelle de l'homme à dire la vérité, lorsqu'il n'est pas poussé au mensonge par la passion et par l'intérêt; il a donné à cette inclination le nom d'instinct de véracité. Le second principe, qui répond à celui-là, est Vinstinct de crédulité. De même que nous disons naturellement la vérité, de même nous croyons naturellement que les hommes sont disposés à la dire et la disent en effet. Ni le mensonge, ni la défiance ne sont les premiers mouvements de l'esprit. L'enfance croit tout, comme elle dit tout : elle n'apprend à douter qu'en apprenant à mentir.
On peut admettre ces principes de Reid pour simplifier la théorie du témoignage : mais on sait la tendance des Écossais à transformer toutes les opérations de l'esprit, même les plus simples, en principes instinctifs et en lois irréductibles. 11 en est de même dans cette circonstance. Il ne serait pas difficile de faire voir que les deux principes de Reid se ramènent à des faits trèi simples et très familiers.
Remarquons d'abord que l'un des deux principes au moins est inutile, à savoir, le principe de crédulité. En effet, il suffit d'ad-
JANET, PliiloEopliie. 32
mettre le principe de véracité pour que la croyance au témoignage des hommes s'explique par les règles ordinaires de l'induction. Supposons un homme qui a toujours dit la vérité et qui n'a jamais été tenté de mentir : d'où pourrait lui venir la pensée du mensonge, lorsqu'il entend les autres hommes? Ayant toujours observé sur lui-même la parole comme instrument de la pensée, il induira naturellement qu'il en est de môme chez les autres; les mêmes causes produisant les mêmes effets, selon l'axiome de Newton ;en entendant les mêmes paroles, employées par les autres comme par lui, il conclura les mêmes causes, à savoir, les mêmes pensées, c'est-à-dire celles qu'il aurait lui-même s'il prononçait ces paroles. Ainsi, tant qu'un homme n'a pas lui-même trompé, et tant qu'il ne s'est pas trompé, c'est-à-dire tant qu'il n'a pas fait l'expérience de l'erreur et du mensonge, il n'a aucune raisoo de supposer l'erreur et le mensonge chez autrui.
Il n'est pas même besoin, d'ailleurs, d'avoir recours à un instinct de véracité pour expliquer la croyance naturelle des hommes au témoignage : cette croyance s'explique tout naturellement paf les lois de l'induction et de l'association des idées. Les sons que l'enfant s'est habitué à reconnaître et à attachera cerbains objets quand il a appris à parler, réveillent naturellement, aussitôt qu'il les entend de nouveau, la pensée des mêmes objets : jusqu'à ce que ces associalions aient été rompues par l'expérience de l'erreur et du mensonge, elles se reproduiront toujours naturellement et infailliblement. Les mêmes mots rappelleront toujours les mêmes idées. Si, toutes les fois qu'on a dit à l'enfant : «J'ai un gâteau pour toi,* on lui a réellement apporté un gâteau, il est impossible que les mêmes mots prononcés une fois de plus ne réveillent pas en lui la même idée et la même attention ; et si un jour, au lieu du gâteau promis on lui montre une poignée de verges, il éprouvera une déception soudaine que rien ne pouvait lui faire prévoir et qui se traduira par des cris. On voit assea que l'instinct de véracité est inutile pour expliquer ces faits.
D'ailleurs, il est à peine nécessaire de supposer cet inslincl pour expliquer que l'homme commence par dire la vérité, jusqu'à ce qu'il ait intérêt à faire le contraire : car la parole étan* 'i'abord tout aussi naturellement liée aux pensées de l'enfant '^uc les pleurs le sont à l'expression de ses douleurs, il emploiera les unes comme il emploie les autres, d'une façon toute spontanée et sans môme savoir ce qu'il fait, en vertu des lois qui unistent le moral el le physique. Mais aussitôt qu'il a appris à re-
tE TÉMOIGNAGE DES HOMMES. ^
marquer que ces sortes de phénomènes ne sont pas seulement des signes pour exprimer ses états de conscience, mais encore des moyens pour se procurer ce qu'il désire, il altère aussitôt le sens de ces signes : il crie sans souffrir, pour se faire promener; et plus tard il dira : « J'ai faim, » sans aucun appétit, pour se procurer un gâteau.
^ Je suis bien loin de prétendre qu'il n'y a pas, en effet, dans rhomme un instinct de véracité, et que chez les enfants, lorsqu'ils sont bien élevés, on ne puisse arriver à produire chez eux un sentiment très vif d'horreur pour le mensonge. On ne doit donc pas exclure ce principe de la croyance au témoignage des hommes : car nous voyons que ce sont les hommes les plus sincères qui croient le plus facilement. Mais ce principe n'intervient que pour une part dans la question ; et les lois ordinaires de Tinduclion et du langage suffisent à la rigueur pour expliquer les faits.
Enfin, les deux principes invoqués par les Écossais n'écarteraient après tout qu'une des causes de défiance qui pèsent sur le témoignage des hommes, à savoir, le mensonge ; elles n'écartent pas l'autre, qui est Terreur. L'instinct de véracité est cause que l'homme ne trompe pas, mais non qu'il ne se trompe pas. L'mstinct de crédulité fait que nous sommes autorisés à croire en général que les hommes, intérêt et passion à part, ne nous trompent pas; mais ils ne nous autorisent nullement à croire qu'ils ne se trompent pas. La vérité est que nous ne pouvons supposer aucune erreur tant que nous n'avons pas fait l'expérience de l'erreur; par la même raison, nous ne pouvons supposer le mensonge avant d'avoir fait ou essayé l'expérience du mensonge : ces deux mots doivent être vides de sens pour nous tant que nous n'avons pas fait l'épreuve des choses qu'ils représentent'.