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CHAPITRE VI

L'erreur.

L*erreur est un jugement faux, et un jugement faux est celui par lequel nous affirmons ce qui n'est pas. Le vrai et le faux, considérés dans nos jugements, ne sont que leurs rapports de conformité avec la réalité. Quand le jugement est conforme à la réalité, il est vrai; quand il lui est contraire, il est faux, et c'est ce qu'on appelle erreur.

Il faut distinguer l'erreur de l'ignorance (306) : « Errer, c'est croire ce qui n'est pas ; ignorer, c'est simplement ne le savoir pas. » (Bossuct, ï, XIV.)

M6. Ca«se» de l'errcar. — Gomment se fait-il que notre esprit puisse commettre des erreurs, c'est-à-dire affirmer ce qui n'est pas? Est-ce donc que notre intelligence nous fait voiries choses autrement qu'elles n'existent? S'il en était ainsi, si nos facultés dans leur exercice naturel n'étaient qu'un miroir infidèle de la réalité, il serait difficile de répondre au scepticisme : ce serait de sa pari cause gagnée. Car si l'intelligence était tellement faite que d'elle-même elle nous représentât tantôt ce qui est, tantôt ce qui n'est pas, il serait impossible de distinguer les cas où elle nous trtDmperait et ceux où elle ne nous tromperait pas. il n'y aurait plus aucun moyen pour nous d'atteindre à la certitude et à la vérité. Mais il n'en est pas ainsi ; car s'il est très vrai que notre intelligence est limitée et qu'elle ne voit pas tout ce qui est, il est très vrai aussi qu'elle ne peut voir ce qui n'est pas : « Le néant n'est pas intelligible, » dit Malebranche. Ce n'est donc pas notre intelligence qui se trompe elle-même; l'erreur doit avoir des causes indépendantes de la constitution de noire inlelliuence.

Nous avons vu (151) que l'on peut distinguer deux degrés dans rintelligence : l'intelligence intuitive et l'intelligence rfiscitrsii'e ; la première, qui comprend toutes nos facultés perceptives, celles

qui nous donnent les faits et les principes ; la seconde, qui travaille sur ces données et qui en tire des jugements nouveaux. Or il faut prendre pour accordé que nos facultés perceptives sont infaillibles : car avec quoi pourrions-nous les contrôler ? Tout jugement, tout raisonnement, toute opération intellectuelle supposent des faits indiscutables et qui sont donnés, et des principes évidents sans lesquels toute pensée est impossible. Ainsi l'erreur ne peut jamais être dans la perception immédiate (interne ou externe) ni dans la raison pure.

Reste l'entendement discursif, qui se compose de deux procédés, la déduction et l'induction. Ici, l'esprit n'est plus seulement dépositaire de la vérité : il y collabore, il y coopère par son activité propre : il la fait en quelque sorte par son effort personnel ; en un mot, il y met du sien. En effet, pour raisonner il faut choisir des moyens termes; il faut rapprocher une majeure d'une mineure; il faut en dégager une conclusion. Pour induire il faut rassembler des faits, il faut faire des expériences ; il faut savoir démêler le moment où il y en a assez ; il faut savoir généraliser, ni trop, ni trop peu. Il faut, en un mot, comme l'a dit Descartes, faire une part à la volonté. Mais si l'homme intervient ainsi dans les opérations discursives pour découvrir le vrai, il est évident qu'il peut en même temps y mettre du sien et mettre le faux à la place du vrai : nous verrons tout à l'heure les causes qui le déterminent ainsi à substituer les affirmations de son caprice à celles de la vérité elle-même.

En un mot, l'erreur ne peut être dans rintelligence en ellemême, mais seulement dans l'emploi que nous en faisons ; et comme cet emploi est double, à savoir, l'induction et la déduction, l'erreur ne peut jamais exister que dans nos jugements inductifs ou déductifs, en un mot dans nos jugements dérivés*.

446. L'erreur dans le» diverses opérations de rintelligence. — Passons en effet en revue toutes les erreurs imputées à chacune de nos facultés, nous verrons qu'elles se ramènent toujours à des erreurs d'induction ou de déduction.

Erreurs des sens. — Les sens, considérés comme agents immédiats de perception, ne peuvent pas se tromper. En effet, lorsque la vue nous présente une couleur, il est impossible de douter que nous éprouvions réellement l'impression de cette

1. Sur la cause esseotielle d« rerreur. voy. le travail de M. Victor Brocnard {de l'Erreuri. Paris. i879).

couleur : or les sens n'ont d'autre fonction que de nous apprendre à distinguer les impressions que les objets font sur nous; et, par conséquent, tant que nous n'affirmons rien autre cliose que la réalité de celte impression, nous ne pouvons p.is nous tromper. D'où viennent donc les erreurs des sens? Gomme nous l'avons vu précédemment, elles viennent de ce que, telle srnsation étant liée d'ordinaire à telle autre sensation, nous mus attendons toujours à la seconde quand nous avons reçu la première : par exemple, la sensation visuelle de rayon biisé étant ordinairement jointe dans l'expérience à la sensation tactile de hàton rompu, nous croyons voir un bàlon rompu partout où il y a un rayon brisé : or, c'est là une induction; et toutes les autres erreurs des sens s'expliquent de la même manière : ce sont de fausses interprétations de nos sensations, mais non de fausses sensations. L'erreur réside donc dans les inductions tirées des sens, non dans les sens eux-mêmes.

Erreurs de conscience. — Il en est de la conscience comme des sens. En tant qu'elle nous atteste la réalité d'un fait interne, la conscience est infaillible : car si on supposait qu'elle se trompe, comment pourrait-on la rectifier? L'erreur ne commence pour la conscience que lorsqu'il s'agit d'interpréter les faits de conscience et d'en indiquer les causes ; mais ici ce n'est plus la conscience qui se trompe, c'est l'induction. Par exemple, lorsque la conscience m'atteste que je souffre, nul ne [leut affirmer que je ne souffre pas : l'erreur commence lorsque j'attribue la cause de ma soulïrance à une maladie ou à une lésion physique qui n existent pas, comme font les malades imaginaires; mais ce n'est plus la conscience qui porte ce jugement, c'est l'induciion : car la conscience n'est pas chargée de m'apprendre l'état de mon organisme. H y a d'autres erreurs de la conscience qui semblent lui être plus immédiatement imputables. Par exemple, ne nous trompons-nous pas sur notre vrai caractère, sur le>: motifs de nos actions? Bossuet n'a-t-il point dépeint le cœur humain comme aussi trompeur à lui-même qu'aux aulies? Ici encore, il faut distinguer le sentiment immédiat de ce qui se passe en nous et le jugement que nous portons sur nousmême, jugement qui peut être aussi erroné que celui que nous suggère la vue d'autrui. Par exemple, j'ai conscience en moi d'un sentiment de charité ou de pitié : ce sentiment est infaillible ; mais si je conclus par là que je suis charitable, je puis me tromper; car il peut se faire qu'à côté de ce sentiment auauel ie

fais attention il y en ait un autre que je néglige et qui détermine réellement ma conduite, à savoir, un sentiment d'intérêt personnel. Je me trompe donc en négligeant une partie des faits et en ne voyant que celle qui me plaît : c'est encore une erreur d'induction.

Erreurs de la mémoire. — Il en est de même de la mémoire. La mémoire même est aussi infaillible que la conscience. Seulement comme la mémoire est liée à l'imagination (puisque je ne puis me souvenir sans imaginer), et comme l'imagination ellemême est une portion de la mémoire, je prends souvent l'une pour l'autre, tant que l'expérience ne m'a pas instruit à en démêler les différents caractères : l'erreur consiste donc dans ce cas à confondre les signes du réel avec ceux de l'imagination; et c'est encore là une erreur d'induction.

Erreurs de V imagination. — Ici, il semble que nous avons pour tout de bon affaire à une « maîtresse d'erreur et d'illusion, d'autant plus fourbe, dit Pascal, qu'elle ne l'est pas toujours ». Car est-il une plus dangereuse conseillère, une plus menteuse et plus chimérique ouvrière de fictions? Et cependant, on peut encore affirmer ici que l'imagination en elle-même ne contient aucune erreur. En effet, qu' est-elle? Quel est son rôle? Elle n'a pas pour fonction de nous apprendre la vérité, et nous ne sommes pas forcés de croire à ses représentations. Elle peint dans m)tre esprit les images des choses : elle nous fournit les matériaux de nos pensées. Sans elle je ne comprendrais rien à la parole de mes semblables : si l'on me dit que la lune est ronde, il faut bien que je me représente la lune pour savoir de quoi on parle ; mais cette représentation ne la fait pas nécessairement paraître devant mes yeux : je reste libre de voir le soleil devant moi tout en pensant à la lune. Sans doute, une imagination vive réalise immédiatement ce qu'elle rêve. Mais alors encore il ne faut pas dire que l'imagination se trompe; il faut dire qu'elle nous trompe, c'est-à-dire qu'elle est non pas le sujet de l'erreur, mais la cause de l'erreur ; de même, on ne dira pas des passions qu'elles se trompent, puisqu'elles n'ont pas rapport au vrai et au faux, mais qu'elles nous trompent, parce qu'elles nous séduisent et nous entraînent à de faux jugements

Erreurs de V abstraction et de la généralisation. — Il en est de même de ces deux facultés : comme ce ne sont pas des facultés d'affirmation, mais de conception, elles ne sont en elles-

mêmes ni vraies ni fausses, mais elles nous entraînent à l'erreur, à cause de la facilité contractée par l'esprit de réaliser tout ce qu'il imagine.

Erreurs de la raison pure. — La raison pure en elle-même ne peut évidemment se tromper ; ou si elle se trompe, c'est, comme le Dieu de Descartes, une tromperie que l'on ne peut démasquer, puisqu'on ne le pourrait qu'à l'aide d'elle-même, c'est-à-dire à l'aide d'une faculté qui pourrait tout aussi bien nous égarer encore en faisant semblant de nous détromper. Il faut donc prendre pour accordé que la raison pure est infaillible dans ses fonctions propres : mais où est l'erreur? C'est quand nous lui attribuons ce qui ne lui appartient pas, lorsque nous prenons pour principe ce qui n'est pas principe, lorsque nous confondons les abstractions vides avec les conceptions premières. Mais prendre pour évident ce (|ui ne l'est pas et pour primitif ce qui est dérivé, c'est une erreur qui se rapporte à la déduction et qui rentre dans l'un ou l'autre des sopbismes déductifs.

Erreurs de raisonnement. - — Il reste que les seules erreurs de l'esprit humain sont des erreurs de raisonnement, pourvu toutefois que l'on entende par raisonnement l'induction et la déduction. Classer les espèces de nos erreurs et en chercher les causes, c'est donc expliquer de quelles manières et par quelles causes l'esprit humain pèche dans ses inductions et ses déductions.

447. Errcnrset sophisme». — D'après ce qui précède, on conclura que c'est un tort, dans la plupart de nos traités de logique, au moins élémentaires, de séparer l'une de l'autre la question des sopbismes et la question des erreurs, comme s'il pouvait y avoir d'autres erreurs que les sopbismes; comme si toute erreur n'était pas un sophisme, ou tout au moins un paralogisme^.

448.Sophîsines de simple inspection. — D'aprèsce que nous venons de dire, toutes nos erreurs seraient des sopbismes ;

1. On distingue assez inutilement les so- s'adresse directement à une pei sonne, on n'aime

phismes des paralogismcs, en disant que les pas à lui dire en face qu'elle commet des so-

preniiers sont île faux raisonnemonls faits avec pliismes, encore moins qu'elle est un sophiste :

l'iniention de tromper, et les antres sans in- mais la politesse n'est pas la logique. Dai.s la

lentioii. Homme la logique n'est pas la morale, théorie pure on confondra donc sans scrupule

on ne voit pas ce que la question d'intciilion les sophismcs et les paralogismes; et c'est ce

vient faire ici. En fait, on confond presque que tout le monde fait : c'est en ce sens que

viujours les deux mots. Sans doute, lorsqu'on toute erreur est un sophisme.

322 logique:

et tout sophisme se ramènerait à une mduclion ou à une déduction défectueuse. Cependant, M. St. Mill admet ce qu'il appelle des sophismes de simple inspection, ou à priori, qui porleraient sur les principes mêmes et qui ne seraient pas de faux raisonnements. Ce sont ceux, dit-il, « où il n'y a pas de conclusion proprement dite, et où la proposition est acceptée non comme prouvée, mais comme n'ayant pas besoin de preuve, comme une vérité évidente par soi ». {Log., liv. V, ch. m.)

On peut en effet, si l'on veut, faire une classe de cette sorte de sophisme, que l'on pourrait appeler fallacia evidentiœ, le sophisme de la fausse évidence, et qui consisterait à prendre pour évident ce qui ne l'est pas. Telles sont ces maximes de l'École : « Ce qui est vrai de l'effet est vrai de la cause. Le semblable ne peut agir que sur le semblable, etc. » Le sophisme ici consisterait non pas à mal raisonner, mais à ne pas raisonner.

On ne contredirait pas par là à la théorie précédente. En effet, toute erreur de déduction ou d'induction peut porter soit sur la matièredu raisonnement, soit sur la forme; elle peut affecter les prémisses ou la conséquence. Se tromper sur les prémisses, c'est prendre pour évident ou pour démontré ce qui ne l'est pas. Or, comme les prémisses de la déduction sont des principes et les prémisses de Vinduction sont des faits, il y aura deux sortes de sophismes de simple inspection : d'une part, les erreurs de principes, de l'autre [es erreurs de faits. De part et d'autre, soit principes, soit faits, on prendra pour certain et pour accordé ce qui ne l'est pas.

Néanmoins ces deux sortes de sophismes ne peuvent être appelés à priori que par rapport aux conséquences que l'on en tire : car eux-mêmes ne sont pour la plupart du temps que les résultats d'inductionsoudedéductionsdéfectueuses. Pourprendre l'exemple cité par Mill, le préjugé superstitieux qui a fait croire que l'or potable était le remède universel, venait de l'habitude où l'on était de le considérer comme une chose très précieuse. C'était donc Ou un sophisme déductif fondé sur l'ambiguïté des termes, ou un sophisme inductif fondé sur ce fait général que l'or, nous rendant de grands services, doit nous rendre le plus grand de tous, qui est la santé.

Même la tendance générale à former des axiomes, et qui vient le ce que l'on a appelé la raison paresseuse, est elle-même une sorte de sophisme de généralisation, qui consiste à appliquer par extension à toute proposition générale un peu spécieuse le

L'ERREDR. ^-^

caractère qui se rencontre dans les vrais axiomes. C/est donc en réalité une fausse induction fondée sur une vague ressemblance de caractères.

Quant aux erreurs de fait, cela est encore plus évident. Toute erreur de fait n'est en réalité qu'une fausse interprétation des faits, une addition par l'imagi Dation de telle circonstance qui ne se trouve pas dans le fait lui-même : c'est donc un sophisme qui consiste à mettre dans la conclusion plus qu'il n'est donné dans les prémisses. C'est aussi le défaut d'examen, qui ne sait pas distinguer dans un fait que nous racontons l'élément réel que nous avons vu et l'élément imaginaire que nous y ajoutons.

449. SopSaismcs de dcduction et d'iudnction. — Quoi qu'il en soit, si nous admettons avec St. Mill des sophismes de simple inspection, dans le sens que nous venons de dire, il nous semble inutile de ranger, avec lui, tous les autres sophismes sous quatre classes distinctes : sophismes de déduction, d'induction , de généralisation et de confusion {Logique inductive, t. II, liv. V, ch. Il) ; car les sophismes de confusion rentrent dans les sophismes déductifs, et les sophismes de généralisation dans la classe des sophismes inductifs. 11 nous semble donc plus simple de nous en tenir aux deux premières classes.

450. Sophisme» de déduction. — Il y en a quatre principaux : Vignorance de la question (ignoratio elenchi), — la pétition de principe, — le cercle vicieux — et Vaînbiguîté des termes.

1° Ignoratio elenchi. L'ignorance de la question est peut-être la source la plus féconde des mauvais raisonnements. Ce sophisme est de trois espèces : ou le raisonnement prouve trop, ou il ne prouveras assez, ou enfin il prouve à côté de ce qui est demandé.

On prouverait trop, par exemple, si, dans une assemblée politique où on délibère si on doit ou non faire la guerre, un philosophe ou un quaker venait dire que toute guerre est injuste, car cette assemblée ne discute pas sur la guerre en général, mais sur telle guerre en particulier. On ne prouverait pas assez si on prouvait que cette guerre serait avantageuse si elle réussi^.-ait; car il ne suffit pas qu'elle soit avantageuse, mais il faut qu'elle soit juste et possible. Enfin on prouverait à côté en soutenant qu'il faut travailler à la grandeur de son pays, car il peut j avoir

d'autres moyens d'assurer la grandeur d'un peuple que la guerre.

2° Pétition de principe. La pétition de principe est un faux raisonnement qui consiste à supposer ce qui est en question. Aristote distingue cinq formes de ce sophisme : lorsqu'on demande : 1° qu'on accorde précisément ce qu'il s'agit de démontrer; 2»qu'on accorde universellement ce qui doit être démontié particulièrement; 3° particulièrement ce qui doit être démontré universellement; 4° qu'on accorde toutes les vérités particulières qui forment la proposition universelle ; 5° lorsqu'on demande qu'on accorde quelque chose qui est lié nécessairement à sa conclusion. (Topiques, VIII, xm.)

Un très bon exemple de pétition de principe est celui que Galilée a trouvé dans Aristote lui-même : « La nature des choses pesantes est de tendre au centre du monde. — L'expérience no-as fait voir que les choses pesantes tendent au centre de la terre. — ■ Donc le centre de la terre est le centre du monde. »

« Il est clair, dit la Logique de P. -Royal, qu'il y a dans la majeure uuc manifeste pétition de principe : car nous voyons bien les choses pesantes tendre vers le centre de la terre; mais d'où Aristote a-t-il appris qu'elles tendent au centre du monde, s'il ne suppose pas que le centre de la terre est le même que le centre du monde'? >

3° Le cercle vicieux n'est qu'un degré de plus du même sophisme : il ne consiste pas seulement à supposer, sans y penser, ce qui est en question, mais à prouver réciproquement deux propositions l'une par l'autre, non pas, sans doute, en même temps, ce qui impliquerait un état d'esprit complètement absurde, mais à deux moments différents, oubliant qu'on a précédemment pris pour principe ce qu'on veut établir, et qu'on s'en est servi pour prouver le principe même dont on se sert maintenant. Un étrange exemple de cercle vicieux est celui de Descartes, qui prouve la véracité divine par l'autorité de l'évidence et l'autorité de l'évidence par la véracité divine.

4° Ambiguïté des termes. L'ambiguïté des termes constitue un sophisme qui est contraire à la loi fondamentale du syllogisme, à savoir, qu'il ne doit se composer que de trois termes. En effet, si un même mot est entendu dans deux sens différents, il exprime

\. Log.de P.-Royal, HI, xix. — On trouvera tautologie. On partira, par exemple, de la li-

d»ns. la Logique de Mill un bon nombre berté cxiiriméc par son nom saxon (Freedom)

d'exemples de la pétition de principe. Wha- pour conclure à la liberté (/ifiert;/) exprimée eo

(eljTt d^g sa Logique, la réduit prei>que i> une uonuand. Mais c'e^t à peine là un raisonnemeuU

deux idées différentes : ce n'est donc plus la même idée que l'on compare dans les deux propositions où elle est répétée. Ce nce fondamental est appelé quaternio terminorum, parce que le moindre degré de cette confusion donne un syllogisme à quatre termes, et que d'ordinaire rambiguïté ne porte que sur les moyens termes; mais si elle portait sur les trois à la fois on pourrait avoir un syllogisme à six termes'.

iVhately, dans ssl Logique, donne cet exemple : « Les faiseurs de projets ne méritent aucune confiance — cet homme a fait un projet (il est faiseur de projets) — donc il ne mérite aucune confiance. » C'est un abus des termes, car ce n'est pas la même chose d'avoir fait un projet et d'être un faiseur de projets.

Mill montre aussi l'abus des mots représentatif, représentanty qui donnent à croire que celui qui représente les électeurs n'est queleuT porte-parole, tandis qu'en réalité il ne les représente que sous sa responsabilité personnelle.

Un autre exemple de ce sophisme, c'est que les liqueurs fortes fortifient . Mill montre que, d'après la même raison, un poison fort devrait aussi fortifier.

A ce genre de sophisme Aristote rapporte plusieurs espèces :

a. L homonymie (ôpwvyfAt'a) . Quand un même mot désigne deux choses absolument différentes, et que l'on conclut de l'une à l'autre, comme maître {herus) et maître (magister).

b. Véquivoque {iiifiSolia). Lorsque le même mot a plusieurs significations : tel est le mot de liberté '.

c. Le passage du sens divisé au sens composé {axtvBtan) — et du sens composé au sens divisé (^lo^iptcn). Par exemple : 5 est un nombre, 2 et 3 sont 5; donc 2 et 3 sont un nombre — et réciproquement.

d. V accent (ir/)0(7«Sta). Lorsque le mot change de sens en changeant d'accent.

e. Le sens figuré, «rjôifia -riîç ^c'Çswç [figura dictionis)^ lorsque l'on conclut du sens métaphorique au sens propre. Exemple : le système du sociahste Fourier : les passions nous attirent; donc il y a une loi d'attraction passionnelle aussi nécessaire que Vattraction universelle. — Tous les sophismes contre la liberté viennent de la métaphore de poids, de balance^ que l'on a si souvent employée dans celte question.

i. Whately nous a donné, dans sa Logique, bifus en métaphysique. Voy. Appendie», ■ vocabulaire très instructif des mots am- 3. VV'hately, Legic, liv. III, g 9.

52b LOGIQUE.

/. Au sophisme de l'ambiguïté se rapporte encore le sofhisme de V interrogation {fallacia plurium interrogatlonum, To rà Trhia È/swryifxaTa h tcolûv) qui coDsistc à réuiilr plusieurs questions en une seule? Par exemple : a Pourquoi avez-vous tué votre père? » Il y a là deux questions : 1° l'inculpé a-t-il tué quelqu'un? 2° ce quelqu'un élail-il son père? Dans un acte fiscal du temps de Charles II on dem ande pourquoi un poisson mort pèse plus qu'un poisson vivant *. Il y a aussi deux questions : l°le fait est-il vrai? 2° si le fait est vrai, quelle en est la cause?

5" On peut encore rattacher aux sophismes de déduction celui que l'on appelle fallacia supponentis (tô ■nxpà.rh év:6us-jov) e* qui consiste à conclure dans les syllogismes hypothétiques du conséquent à l'antécédent; par exemple : tout homme qui a la fièvre a chaud, en conclure qu'un, homme qui a chaud a la fièvre. Ce sophisme, on le voit, n'est qu'une conversion indirecte. Bain fait remarquer cependant qu'il est un des plus fréquents, parce que l'esprit a une tendance naturelle à affirmer les réciproques (SSi).

4-51 . Sophismes d'îudiictîoii. — Les principaux sophismes d'induction sont les suivants :

1" Prendre pour cause ce qui n'est pas cause {non causa pro

causa— rh fà amov w; aîriov TtSevai). C'CSt Ic SOphismC désigné SOU-

vent sous ce nom : post hoc, ergo propter hoc. 11 consiste à prendre pour la cause d'un fait ce qui en a été l'antécédent accidentel. C'est à ce sophisme que se rapportent la plupart des superstitions populaires. Certains phénomènes ont frappé et effrayé , par exemple, les échpses, les comètes; puis un grand personnage est mort. On croira que ces deux classes de faits sont liées ensemble, et que le premier est l'annonce du second : Solem quis dicere falsum? C'est encore en vertu du même sophisme que Ton a cru que l'étoile appelée Sirius était cause delà chaleur extraordinaire que l'on sent dans les jours caniculaires, tandis que, suivant la remarque de Gassendi, cette étoile étant de l'autre côté de la ligne, ses effets devraient être plus forts sur les lieux où elle est perpendiculaire; et, néanmoins, les jours que nous appelons caniculaires sont le temps de l'hiver de ce côté-là {Log. de P .-Royal,Ul,'iii\). — C'est ainsi, dans un autre ordre d'idées, qu' « on a conclu à tort que l'Angleterre devait sa supériorité

i« Wiwleày, Logic, liv. lU, g %

industrielle à ses mesures restrictives du commerce, et que la dette publique est la cause de la prospérité de ce pays » (Mill, Logique, V, V, § 5).

Port-Royal rapporte encore à ce genre de sophisme toutes les inductions imaginaires : par exemple, les qualités occultes, les sympathies et les antipathies, Vhorreur du vide, etc. Mais ces sortes d'erreurs devraient plutôt s'appeler sophismes d'analogie^ ayant principalement pour cause la tendance de l'esprit humain à se représenter les causes des phénomènes matériels d'une manière analogue à celle des phénomènes moraux.

2" et 3° Le sophisme de l'accident (fallacia accidentis, tô irapi My.e£Çmk), et le soj)liisme qui consiste à passer du relatif à l'absolu (à dicto secundum quid ad dictum simpliciter, rb âTrXw; wç fAî) â77).w;) sont deux sophismes qui sont l'inverse l'un de l'autre. Dans le premier cas, en elTet, on conclut de l'essence à l'accident' ; dans le second cas, ou conclut de l'accident à l'essence. Par exemple, le sophisme à dicto secundum quid consistera à dire : tel médecin a guéri son malade, donc il est un bon médecin; ce qui n'est pas certain, car il peut l'avoir guéri par accident. Et, au contraire, le sophisme de l'accident consistera à dire : tel médecin est un bon médecin, donc il guérira son malade; ce qui esl encore incertain, car un bon médecin peut être accidentellement malheureux ou maladroit. Wliately, dans sa Logique, donne encore cet exemple : « Tout ce qui se porte au marché se mange; on porte au marché de la viande crue ; donc on mange de la viande crue. * Le so[)hisme consiste ici à conclure pour tel état particulier de la viande ce qui n'est vrai que de la viande en général, sans distinguer si elle est crue ou cuite.

-4° Le dénombrement imparfait {enumeratio imperftcta) est le sophisme qui consiste à conclure en général sans avoir épuisé rénumération des cas particuliers. Ce sophisme peut avoir lieu soit dans la déduction, soit dans l'induction.

Dans la déduction, par exemple, dans les raisonnements disje nctifs ou dans \es dilemmes , lorsqu'on croit avoir épuisé la totalité des hypothèses et que l'on en a oublié une ou plusieurs. On le commet aussi, dans le cas de l'induction aristotélique, lorsque l'on conclut des parties au tout sans avoir épuisé la lo-

i. La Logique de P. Royal commet ici une que celui qui conclut du relatif à l'absolu, à dicta

»'reur. Elle croit que le sophisme de l'accident secundum quid. Au contraire, le sophisme Ja

consiste à conclure de l'accident à l'essence : l'accident consiste à conclure de l'esteoca k

fiais alora c'est exactement le même sophisme l'accident.

talité des parties. C'est contre cette sorte de sophisme que Descartes se précauiionnait en disant « qu'il fallait faire des dénombrements si entiers et des revues si générales, que l'on fût assuré de ne rien omellre » (Disc, de la méthode, part. II, 4' règle). Il est évident qu'il ne s'agit pas ici de l'induction proprement dite, où tous les cas sont semblables (toutes les chutes sont des chutes) et où il est impossible d'en épuiser le nombre ; mais il s'agit d'un raisonnement où les cas sont différents (en mathématiques, par exemple), et où l'on conclurait d'une manière générale sans avoir épuisé toutes les hypothèses; ou bien encore si l'on concluait que l'un de ces cas est le seul vrai parce que les autres sont faux, quoiqu'on en ait omis quelques-uns.

&. Ce sophisme a lieu également et surtout dans l'induction. Il consiste alors, non pas à avoir négligé d'épuiser la série des cas, ce qui n'est pas possible, mais à ne pas tenir compte des cas contraires. Par exemple, jusqu'à Galilée et Torricelli on s'était toujours assuré par l'expérience que dans un tube où on faisait le vide l'eau remontait pour remplir ce tube : d'où l'on concluait « que la nature avait horreur du vide ». Mais on ne connaissait pas tous les cas, car il s'est trouvé qu'au delà de trente-deux pieds l'eau ne montait plus. La première induction était donc défectueuse : car quelle apparence que la nature n'eût horreur du vide que jusqu'à trente-deux pieds?

Dans cet exemple, à la vérité, les cas contraires n'étaient pas faciles à apercevoir : mais le même sophisme est commis journellement par les hommes, lorsqu'ils ne font attention qu'aux faits affirmatifs et non aux faits négatifs. C'est ainsi qu'on croit aux prédictions du temps données par les almanachs, parce qu'on remarque les cas où elles se vérifient, sans faire attention aux cas beaucoup plus nombreux où elles sont démenties par l'événement. Par là s'expliquent la plupart des superstitions et des pré» jugés populaires.

Telles sont les principales espèces reconnues par les logiciens. On en pourrait augmenter facilement le nombre : ce serait l'objet d'un trahie spécial; nous devons nous borner ici à celles qui sont les plus connues.

452. Classificatiou des ervears dans Bacon. — Bacon a laissé une classification des erreurs qui est célèbre et qu'il faut connaître. Elle est peut-être plus brillante et plus ingénieuse que solide; cependant, cour l'apprécier avec justice il faut savoir

L'ERREDR. 529

que Bacon ne s'est pas précisément proposé de classer les erreurs humaipes en général, mais surtout les erreurs en matière scientifique, c'est-à-dire les préjugés qui, dans les sciences, ferment l'esprit à la vérité. A ce point de vue, on verra que son analyse est fine et complète.

Il divise les erreurs, qu'il appelle idola (idoles, fantômes), en quatre classes :

I. Idola tribus. — Les idoles de la tribu, ou de V espèce, sont celles qui viennent de la nature humaine en général : fundata in ipsa natura humana. Il est faux de dire que l'homme soit la mesure de toutes choses : mensura rerum. L'intellect humain est un miroir inégal qui détourne et altère les rayons.

Voici, par exemple, les principales illusions qui naissent des dispositions et des tendances de l'esprit humain :

a. L'esprit prête aux choses plus d'égalité ou d'ordre qu'elles n'en ont : il imagine des parallélismes et des correspondances qui n'existent pas. Exemples : le mouvement circulaire des corps célestes; le feu ajouté aux trois autres éléments pour faire le quaternion; l'imagination de Fludd, qui supposait entre les élémens une proportion décuple : la terre pesant 10 fois plus que l'eau, l'eau 10 fois plus que l'air, etc. C'est ce que Bacon appelle idola ex œqualitate.

b. Idola ex prœoccupatione. L'esprit humain, préoccupé d'une idée, ne voit que les faits qui rentrent dans son idée et néglige les autres : alia trahit ad suffragationem et consensum cum aliis.

c. Idola ab angustiis. Idoles qui viennent des limites et des étroitesses de l'esprit : c'est ainsi qu'un médecin qui a découvert une maladie croit la voir partout.

d. Idola ab inquieto motu. Bacon cite comme erreur en ce genre le désir de connaître l'inconnaissable.

e. Idola ab infusione affectuum : erreurs qui viennent des passions. Qiiod mavult verum esse, idpotius crédit. L'intellect n'est pas un œil sec, mais un œil humide. Il rejette ce qui est difficile, par impatience : dif/îcilia ob impatientiam : ce qui est modéré, parce qu'il restreint l'espérance : sobria quia coarctant spem ; les choses élevées par superstition : altiora ob supersti' tionem, etc.

f. Idola ab incompetefitia sensmim, erreurs des sens.

II. Idola specus. — Les idoles de la caverne sont celles qui tiennent des défauts propres à l'individu, par exemple :

1° Idola ex prœdominantia. Les hommes ont des prédilec-

UNET, Philosophia 3i

lions particulières pour certaines sciences : ils altèrent toutes les autres à l'aide de celle-là. Exemple : les logiciens et les chimistes. On peut encore citer les mathématiciens qui veulent tout ramener à la rigueur mathématique.

2° Idola ex excessu compositionis et divisionis. Les uns ont plus de force pour saisir les différences, les autres pour les ressemblances ; les uns s'arrêtent aux subtilités, les autres planent dans les généralités.

3" Ex studiis erga tempora. Les uns son! pleins de préjugés en faveur du passé ; les autres, au contraire, en faveur de ce qui est nouveau.

III. Idola fori. — Ce sont les erreurs qui naissent du langage, parce que c'est le langage que l'on entend dans le forum *.

Ces sortes d'erreurs ont été plus lard étudiées avec beaucoup plus de soin par Locke ; nous y reviendrons plus loin (474). Bacon dislingue seulement deux sortes d'abus de mots :

4° Les noms des choses qui n'existent pas : Fortuna, primum mobile, etc.

2° Les noms mal définis : par exemple, Y humide, le sec, 1# grave, etc.

IV. Idola theatri. — Ce sont celles qui naissent des sectes philosophiques, parce que Bacon représente les philosophes de son temps comme des charlatans sur le théâtre. Il ramène ces sectes à trois principales : la sophistique, Vempirique, la superstitieuse. La première est la scolastique; la seconde, l'alchimie; la troisième, le mysticisme platonicien et néo-platonicien. Mais ce sont là des appréciations historiques sujettes à beaucoup de restrictions.

453 Classification de Malcbranclic. — Malebranche a consacré tout un livre, la Recherche de la vérité, à l'élude de nos erreurs. Il les ramène à cinq classes :

I. Erreurs des sens, et principalement erreurs de la vue, qui sont relatives :

a, A Vétendue, dont nous ne pouvons connaître 'a véritable grandeur; b, à la figure, qui varie suivant le milieu et la dislance; c, au mouvement, qui est toujours relatif; d, aux qualités sen-

1. On vo'- le défaut de justesse et la siibti- la place publique, mais aussi dans les écoles, Mté de ces expressions : car les erreurs de dans les livres e't dans les conversatiocs dm Jnigagu ne sont pas seulement dang^ereuses sur chaque joui*.

L'ERREUR. 533t

sihles que nous croyons dans les choses et qui ne sont qu'en nous.

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