I. Sophismes d'intérêt, d'amour-propre et de passion
1° Une première cause d'illusion est de prendre notre intérêt pour motif de croire une chose : « Je suis d'un tel pays , donc je dois croire qu'un tel saint y a prêché l'Evangile. — Je suis d'un tel ordre, donc je dois croire que tel privilège est véritable. >
2° Nos affections sont une autre cause d'illusion : < Je l'aime, donc c'est le plus habile homme du monde. — Je le hais, donc c'est un homme de néant. > C'est ce que l'on peut appeler le sophisme du cœur.
3° Illusions de l'amour-propre. Il en est qui décident tout par ce principe général et fort commode, qui est qu'ils ont raison. Ils écoutent peu les raisons des autres, ils veulent tout emporter par autorité et traitent de téméraires tous ceux qui ne sont pas de leur sentiment. Quelques-uns même vont jusqu'à faire, sans s'en douter, ce plaisant raisonnement : « Si cela était, je ne serais pas un habile homme; or, je suis un habile homme; donc cela n'est pas. »
4° Reproches réciproques que chacun peut se renvoyer avec le même droit: par exemple, d'être chicaneurs, intéressés, aveugles, de mauvaise foi, etc. D'où celte règle si équitable de saint Augustin : Omitlamus ista communia quœ dici ex utraque parte possunt, licet vere dici ex utraque parte non possintK
5° Esprit de contradiction et de dispute si admirablement peint par Montaigne : « Nous n'apprenons à disputer que pour
1. f Ecartons dans la discussion ces reproches commnDs qui peuvent «e dira des deux cdt^, quoiqu'ils ne puissent pas être vrais à la fois, i
contredire; et chascun contredisant et estant contredict, il en advicni que le fruict du disputer c'est perdre et anéantir la vé« rite... L'un va en Orient, l'autre en Occident ; ils perdent le principal, et s'escartent dans la presse des incidens ; au bout d'une heure de tempeste, ils ne savent ce qu'ils cherchent; l'un est bas, l'autre hault, l'autre costier : qui se prend à un mot et une similitude ; qui ne sent plus ce qu'on lui oppose, tant il est engagé en sa course; qui se trouvant foible de reins, craint tout, réfute tout, mesle dès l'entrée et confond le propos, ou, sur l'effort du débat, se mutine à se taire tout plat par une ignorance despite, affectant un orgueilleux mépris ou une sottement modeste fuyte de contention... »
6° Défaut contraire au précédent, à savoir, complaisance adulatrice, qui approuve tout et admire tout. Exemple : le Philinte de Melière.