II. Sophismes naissant des objets mêmes
1° Le mélange de vrai et de faux, de bien et de mal qui se rencontre dans les choses fait que nous les confondons souvent. Ainsi les bonnes qualités des personnes qu'on estime font approuver leurs défauts et réciproquement. Or c'est précisément dans celte séparation judicieuse du bien et du mal que paraît l'exactitude de l'esprit.
2° Illusions qui naissent de l'éloquence et des faux ornements.
3° Interprétation malveillante des intentions secrètes fondée sur des signes équivoques. Un tel est ami d'un méchant : donc il est méchant; tel autre est du même avis qu'un hérétique sur des matières indépendantes de la religion, donc il incline vers l'hérésie; un tel critique quelques actes d'administration, c'est un séditieux; il en approuve d'autres, c'est un courtisan..
4° Fausses inductions tirées de quelques expériences particulières. La médecine ne guérit pas toutes les maladies, donc elle n'en guérit aucune; il y a des femmes légères, donc il n'y en a pas d'honnêtes; il y a des hypocrites, donc la dévotion n'est qu'hypocrisie.
5° Erreur de juger les conseils par les événements. Il n'a pas réussi, donc il a eu tort ; et réciproquement.
6° Sophisme de l'autorité. Il consiste à croire à la parole des hommes, en raison de certaines qualités qui n'ont aucun rapport avec la vérité à connaître; par exemple, en raison de l'âge, de la pié^.é, et ce qui est encore pire, de la richesse et de la
puissance. Sans doute on ne fait pas expressément ces sortes de raisonnements : il a cent mille livres de rente ; donc il a raison. Néanmoins il se passe quelque chose de semblable dans l'esprit des hommes.
455 . Division des canses de uos errenps. — En résumant les diverses classifications précédentes, on peut ramener les causes de nos erreurs à deux classes : les unes intrinsèques ^ lirées de la nature même de l'esprit; les autres extrinsèques, venant du dehors.
Les premières sont :
1° Les sens; 2° V imagination; 3° les passions; 4-' l'habitude.
Les secondes sont :
1° Vautorité ou la parole du maître; 2° le langage.
Les erreurs des sens., de Y imagination et des passions ont été analvsées par Bacon, Mal^branche et Port-Royal avec un détail qui ne laisse rien à désirer (452-454).
L'habitude a peut-èlre été un peu trop négligée dans les causes de nos erreurs. Cependant on sait que pour la plupart des hommes c'est une raison suffisante de croire qu'une chose est vraie que d'avoir affirmé pendant longtemps qu'elle était vraie. A lavéritéç ce préjugé se complique encore ici d'une question d'amourpropre ; mais nous croyons en outre que. tout amour-propre à part, il y a une tendance à répéter l'affirmation qui vient de cette répétition même.
Quant aux causes extrinsèques, autorité et langage, nous devons encore ajouter quelques explications empruntées à Pascal et à Locke.
45n. Des eprcors qni Tieuncnt de l'autorité. — C'était une maxime reçue dans l'école de Pylhagore qu'il fallait croire à Ja parole du maître : aùrèç è'j,à, disait-on ; ipse dixit. On a donné îelle maxinze comme étant la maxime du moyen âge, et il est certain que le moyen âge avait ponssé très loin la superstition d'Ai"istote, et, en médecine, d'IIippocrate et de Galien. Cette superstition dura même jusqu'au xvi" et au xvir siècle. Un professeur de médec/ne, Borrius, écrivait encore en 1576: «Je dis à mes auditeurs : voilà ce qu'Aristole enseigne; voilà ce que dit Platon; Galien s'exprime ainsi; Hippocrate a dit cela... Si je ne'
trouve pas dans mes recueils les idées qui me viennent à l'esprit, je les abandonne aussitôt comme suspectes d'erreur*. >
Pascal, dans un morceau célèbre, a signalé et combattu cette servile docilité à l'égard des anciens :
t Le respect que Ton porte à l'antiquité, dit-il, est aujourd'hui i tel point dans les matières où il doit avoir moins de force, que l'on se fait des oracles de toutes ses pensées et des mystères même de ses obscurités; que l'on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril, et que le texte d'un auteur suffit pour détruire les plus fortes raisons... N'est-ce pas là traiter indignement la raison de l'homme et la mettre en parallèle avec l'instinct des animaux, puisqu'on en ôte la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse, au lieu que l'instinct demeure toujours dans un état égal. Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui... 11 n'en est pas de même de l'homme qui ne produit que pour l'infinité... 11 est dans l'ignorance au premier âge de sa vie, mais il s'instruit sans cesse dans son progrès; car il tire avantage non seulement de sa propre expérience, mais de celle de ses prédécesseurs.. . Et comme il conserve ces connaissances, il peut les augmenter facilement; de sorte que les hommes sont aujourd'hui en quelque sorte dans le même état où se trouveraient ces anciens philosophes s'ils pouvaient avoir vieilli jusqu'à présent... Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance des hommes... et c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité (^e nous révérons dans les autres. »
457, Erreurs daes aa lang^age. — Locke, dans son Essai sur V entendement humain, a étudié avec soin les erreurs dues au langage. Nous résumerons ses études sur cette question.
1° On se sert de mots auxquels on n'attache aucune idée claire et distincte : par exemple, les mots de sagesse, de gloire, de grâce sont souvent employés par les hommes; mais, parmi ceux qui les emploient, combien resteraient courts, si on leur demandait ce qu'ils entendent par là !
Cela vient de ce qu'on apprend les mots avant de posséder les idées qui leur appartiennent.
2° 11 y a beaucoup d'inconstance dans la manière dont on applique les mots. On verra, en effet, en consultant les disputes des hommes, que le même mot est employé souvent dans divers sens différents, non seulement par divers hommes, mais encore par le même homme endes temps différents. N'est-ce pas conitrie si dans ua compte on donnait au même signe 8 tantôt le sens de 7, tantôt le sens de 9?
3" On abuse encore des termes en donnant aux mots une signification nouvelle et inusitée, ou en introduisant des termes nouveaux, sans définir les uns ou les autres. C'est le principal délaut de la scholastique et des écoles en général.
1. Thurot, Recherches lur le principe d'Archimède, p. 50. (Revue anhéologique, 1869.
53b LOGIQUE.
4o Prendre les mots pour les choses. Telles sont les entités scolastiques : les formalités, les quiddités,\es eccéités.
5° Abus aes termes figurés. Tous les mots des langues sont è l'origine métaphoriques, et ils gardent toujours quelque chose de ce sens primitif. De là la tendance de l'esprit à mêler toujours le sens figuré au sens propre.
458 . Remèdes de rerreur. — Il n'y a rien de particulier à dire sur les remèdes de nos erreurs. Ils ne sont autre chose que rapplication fidèle de toutes les règles de la logique.
On les trouve résumées dans les quatre règles de Descartes :
4° Eviter la prévention et la précipitation, surtout se prémunir contre la passion ; et ne juger qu'après examen et après connaissance des faits.
2° Saisir le point précis de la question en quelque matière que l'on juge (questions d'intérêt personnel, aussi bien que de vérités générales) ; et, pour cela, bien distinguer les questions les unes des autres, et, dans chacune d'elles, diviser les difficultés et ne les traiter que l'une après l'autre.
3° Ne pas se contenter de diviser les difficultés; mais aussi les graduer, en allant du simple au composé, du plus facile au plus difficile.
4° Rassembler tous les éléments d'une question, et ne juger qu'après être certain de n'en avoir omis aucun. Par exemple, s'il s'agit déjuger une politique, tenir compte de toutes les circonstances; déjuger le caractère d'un homme, tenir compte de toules les actions de sa vie.
En résumé : 1° Examiner; 2° analyser; 3° graduer; 4" col* liger (c'est-à-dire recueillir toutes les données du problème) : telles sont les quatre opérations qui constituent ce que Descartea appelle la direction de l'esprit*