‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 161 sur 313 · Indcpeudance, hardiesse, modération. — Q · texte numérisé non relu

Indcpeudance, hardiesse, modération. — Q

nous reste à signaler les qualités qui tiennent non plus à la nature de l'esprit lui-même, mais à son usage, par exemple la liberté, l'indépendance, la fermeté, lahardiesse, la modération. Un esprit est libre quand il n'a pas de préjugés et qu'il n'obéit qu'à

la vérité seule. L'indépendance est une sorte de liberté, mais qui n'a rapport qu'aux préjugés extérieurs : un esprit indépendant peut ne pas être libre lorsque secouant, le joug d'autrui, il continue à se faire des préjugés à lui-même auxquels il obéit servilement. Un esprit ferme est celui qui ne se laisse fléchir par aucune considération et qui dit nettement ce qu'il pense, que cela plaise ou non. Un esprit hardi est celui qui brave les préjugés les plus accrédités et les plus puissants. Un esprit modéré est celui qui craint toujours d'être entraîné à l'erreur par l'amour de la vérité même, et qui aime mieux ne pas dire tout que de dire trop. Les défauts attachés à l'exercice de ces facultés sont trop visibles et trop connus pour qu'il soit nécessaire d'y insister.

470. Esprit. — Nous avons passé en revue bien des qualités de Fesprit ; nous en avons omis une : c'est celle qui porte le même nom que lui, et que l'on appelle Vespï^it. Qu'est-ce que l'esprit? Qu'est-ce qu'un homme spirituel, une femme spirituelle, un mot spirituel? Pour définir ce mot indéfinissable, nous n'avons rien de mieux à faire que de rappeler la définition de celui qui a donné de la chose elle-même le plus brillant modèle, je veux dire Voltaire :

« Ce qu'on appelle esprit, dit-il, est tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion fine; ici l'abus d'un mot qu'on présente dans un sens et qu'on fait entendre dans un autre; là des rapports délicats entre deux idées peu com.munes; c'est une métaphore singulière; c'est une recherche de ce qu'un objet ne présente pas d'abord, mais de ce qui est en effet dans lui ; c'est l'art ou de réunir deux choses éloignées, ou de diviser deux choses qui paraissaient se joindre, ou de les opposer l'une à l'autre; c'est celui de ne dire qu'à moitié sa pensée pour la laisser deviner. Enfin, je vous parlerais de toutes les différentes façons de montrer de l'esprit, si j'en avais davantage. >

471 . Originalité, profondeur, inrention. — H nous reste, pour en finir avec les qualités de l'esprit, à signaler celles qui sont tout à fait rares et supérieures, et qui constituent sur tout ce qu'on appelle le génie. Ce sont par exemple Voriginalité, la profondeur, la grandeur, V invention.

L'originalité est le cachet qui dislingue un homme d'un autre homme, un esprit d'un autre- esprit. Au premier abord tous lei

DES QUALITÉS DE LESPRIT, 5i3

bommes se ressemblent; mais, comme l'a dit Pascal, à mesure qu'on a plus d'esprit, « on trouve qu'il y a plus d'esprits originaux 3) {Pensées, art. VII, 1). L'auteur des Causeries du lundi (Sainte-Beuve), qui était au nombre de ceux qui ont eu le plus d'esprit, a su trouver de l'originalité jusque dans les moindres de nos écrivains. Mais il faut reconnaître que l'originalité est surtout reconnaissable chez les grands hommes. Elle est ou une flamme sans égale, comme chez Pascal, ou une grandeur suprême, comme chez Bossuet, ou une sérénité majestueuse, comme chez Descartes, ou jin pathétique sublime, comme dans Shakespeare; partout enfin, elle est ce qui frappe, étonne, subjugue, dans l'art, dans la poésie, dans la philosophie, ou encore dans la politique et dans la guerre ; car quoi de plus original qu'un Cromwell, un Washington, un Bonaparte ou un Gondé? Eux aussi étonnent par la rareté, la nouveauté, l'inattendu. En un mot, l'originalité n'est pas une qualité spéciale; c'est ou un degré, ou une manière d'être, ou un mélange des autres qualités; c'est la couleur et le ton : c'est la physionomie de l'esprit.

La profondeur se définit elle-même. Elle est la puissance de découvrir ce qui est très caché, de franchir une longue chaîne de pensées, de rassembler en un seul trait mille traits différents. La grandeur se définit également elle-même, ou plutôt elle ne se définit pas : car qui ne sait ce que c'est que d'être grand? Et cependant qui peut le dire? Parmi les peuples, le peuple rpmain est celui qui donne le plus l'idée de la grandeur : ses monuments sont grands, ses lois et ses codes ont de la grandeur : sa langue est majestueuse. Les époques classiques ont de la grandeur. La France au siècle de Louis XIV est un siècle de grandeur. La grandeur, d'après ces exemples, est quelque chose de fier et de noble, mais sans trouble; c'est la force dans la sérénité et dans la dignité. Pascal est un modèle de profondeur, et Bossuet un modèle de grandeur. Hamlet est une œuvre profonde; Athalie est une œuvre grande. Le profond remue l'âme jusque dans ses dernières CDUches; le grand nous élève et nous calme en nous charmant.

Le dernier trait le plus caractéristique du génie est l'invention. Le don de l'invention correspond, dans l'art, dans la science, à ce quH l'on appelle la grâce en théologie. C'est quelque chose qui vient il'en haut; l'esprit souffle où il veut : même lorsqu'il croit donner son secret, c'est une pure apparence. Descartes, en décrivant sa Méthode, croit de bonne foi nous expliquer ses décou-

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verles. Mais on peut appliquer toute sa vie avec la plus grande fidélité la méthode de Descartes sans découvrir la géométrie analytique, ni même quoi que ce soit.

Le génie est toujours inventif, mais il l'est plus ou moins. Descartes l'est au plus haut degré ; Pascal invente plus que Bossuet ; Corneille, plus que Racme, Voltaire, qui a introduit tant de nouveautés et qui a tant remué le monde, n'est cependant pas très inventif pour le fond des choses. C'est dans les sciences qu'il est le plus facile de définir et de constater la faculté d'invention : chaque découverte porte le nom de ses auteurs ; mais les découvertes dans le pays de l'âme n'ont pas une moindre valeur, pour n'être pas si faciles à prouver.

Avec l'invention s'achève la description des qualités de l'esprit, elle en est la couronne, l'acte suprême, et par là même elle est le terme naturel d'une histoire de l'intelligence.

Al^l. Objet de la morale. — 1 morale est la partie de la philosophie qui traite de la loi et du but des actions humaines. Elle a pour objet le bien, comme la logique a pour objet le vrai. Comme la logique aussi, elle est une science à la fois théorique et pratique^ et elle se divise par là même en deux parties : morale théorique et morale pratique. En tant que morale théorique, elle étudie le devoir; en tant que morale pratique, elle étudie les devoirs.

On traite d'ordinaire de la morale théorique avant la morale pratique, car, dit-on, il faut poser les principes avant de passer aux applications. Mais, si l'on y regarde de plus près, on verra que dans la théorie des devoirs on fait bien plus appel à la conscience des hommes et à la notion innée ou acquise qu'ils ont de leurs devoirs, qu'à tel ou tel principe abstrait. Au contraire, il paraît impossible de discuter la morale théorique si l'on n'admet pas en fait quelque morale pratique. A celui qui n'admettrait aucun devoir en particulier, il- serait impossible de démontrer l'existence du devoir en général. Ce qui le prouve, c'est que dans la discussion contre les faux systèmes de morale on puise toujours ses exemples, et par là même ses arguments, dans les devoirs que l'on suppose admis de part et d'autre. Ainsi, à quoi servirait l'exemple du chevalier d'Assas pour prouv(^r le désintéressement de la vertu, si l'on ne commençait par admettre que le chevalier d'Assas a obéi à son devoir? Comment prouve-ton que le sentiment est une mauvaise règle d'action, si ce n'est en montrant, par des exemples, que les affections de famille, ou l'amitié, ou tel autre sentiment peuvent nous conduire à commettre des injustices? ce qui ne prouverait rien à celui qui n'admettrait pas d'abord que la justice est un devoir.

Eln un moit, toute science doit reposer sur des faits. Or les

faits qui servent de fondement à la morale, ce sont les devoiri généralement admis, ou tout au moins admis par ceux avec qui on discute. C'est donc par l'exposition de ces devoirs qu'il faut commencer.

Nous n'entendons pas dire par là que l'idée du devoir soit tirée de l'expérience ; nous pensons que c'est une idée qui est inhérente et essentielle à la conscience humaine; mais elle peut être voilée, et elle l'est évidemment dans ceux qui ne la reconnaissent pas. Pour la faire jaillir de la conscience il faut se peltre en présence de devoirs concrets, que nul homme ne nie lorsqu'il est désintéressé.

Autrement on s'expose à faire sans cesse des cercles vicieux. Par exemple, on oppose aux utilitaires que le principe de l'intérêt personnel n'est pas un principe désintéressé : mais c'est précisément ce qu'ils soutiennent; on leur dit qu'il n'est pas obligatoire : mais leur doctrine est justement qu'il n'y a pas de principe obligatoire. On leur oppose donc ce qui est en question. Au contraire, en prenant un devoir admis de part et d'autre, par exemple le devoir du dévouement, on peut leur montrer que ce devoir est inexplicable dans leur système : on fait appel à leur conscience contre leur doctrine.

Nous proposons donc de donner à la morale une base plus solide, en commençant par la morale particulière et pratique et en terminant par la morale théorique*.

1. Cette interversion, que nous soumettons à puisqu'il suffira de renvener cet ordre pour l'appréciation des juges compétents, ne peut retrouver le plan ordinaire de la morale, avoir du reete avcuB inconvénient pratique.

SECTION I

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