CHAPITRE VII
Des qualités de l'esprit
Dans tous les traités de philosophie il est question des qualités d'une bonne mémoire, mais on a généralement omis de parler des qualités d'un bon esprit; et cependant les qualités de l'esprit ont une tout autre importance que les qualités de la mémoire. Nous ne connaissons qu'un seul auteur, Vauvenargues, qui, dans son Introduction à Vétude de Vesprit humain, ouvrage assez faible d'ailleurs, se soit proposé de traiter expressément des qualités de l'esprit {vivacité, pénétration, justesse, etc.). Autrement, nous ne trouvons sur ce sujet que des vues éparses dans Aristote, dans la Logique de Port-Royal, dans Locke, Leibniz, Kant, etc. Nous essaierons de suppléer à celte lacune par quelques considérations qui nous paraissent une conclusion naturelle de la logique.
On peut distinguer en deux classes les qualités de l'esprit : les unes, que nous appellerons moyennes et qui constituent le bon esprit; les autres que nous appellerons qualités rares et qui font les esprits distingués, et, à un haut degré, les esprits supérieurs.
459. Le bon sens. — Le terme le plus général qui résume tout ce qu'on peut dire d'un bon esprit, ou qui en est, si l'on veut, le minimum, est ce que l'on appelle le bon sens. Philosophiquement, le mot bon sens représenterait plutôt ce qu'il y a de plus élevé dans l'esprit humain, car il est proprement, dit Descartes, € la faculté de discerner le vrai d'avec le faux » : il se confondrait donc avec la raison même; mais dans un sens plus usuel et plus modeste il signilie l'aptitude ta bien juger sans aucune culture, et dans un ordre de vérités un peu terre à terre et toutes pratiques.
s*^^ LOGIQUE.
Ce genre d'aptitude ne doit pas être dédaigné ; car pour la plupart des hommes, qui n'ont à faire qu'aux réalités de la vie les plus immédiates et les plus prochaines, il est plus important que d'autres qualités plus distinguées, et son absence contribue souvent à stériliser les meilleures d'entre elles. Ainsi voit-on souvent des esprits brillants, faciles, échouer dans tout ce qu'ils entreprennent, faute d'un grain de bon sens. Ils ne font jamais ce qu'il faut faire; ils ne voient pas ce qu'ils devraient voir. Ils grossissent ou atténuent les choses à leur gré, manquent les plus faciles, attaquent les difficultés sans les avoir mesurées, et, se trompant toujours, ne croient jamais se tromper. Ils ressemblent aux écoliers brillants qui né^iligent leur grammaire et gâtent leurs métaphores par des solécismes. Quand ces défauts sont joints à l'originalité, on peut s'en consoler; mais l'absence de bon sens n'est pas une preuve de génie, et l'on peut être fou sans cesser d'être sot.
460. Rectitude, justesse, sûreté. — Le bon sens tel que nous venons de le définir n'est que le minimum des qualités moyennes qui constituent un bon esprit. C'est déjà quelque chose de plus que de le qualifier d'esprit droit; c'est plus encore de le qualifier d'esprit juste; c'est le suprême éloge enfin de le qualifier d'esprit sûr. La rectitude, la justesse et la sûreté sont les trois vertus théoloi^ales du bon sens : c'est le bon sens éclairé, élevé, ayant conscience de lui-même et devenu raison : elles ne se confondent pas entre elles.
Un esprit droit est un esprit qui, comme l'indique le mot, va droit devant lui; qui, sans ambages, sans s'arrêter aux subtiUtés et aux difficultés (sans tourner, comme on dit, autour du pot) voit clairement où est le vrai, s'il s'agit d'opinion, et quel parti il faut prendre s'il s'agit d'action. Un esprit juste est un esprit qui naturellement est droit, mais avec un sentiment plus net : il voit ce qui est vrai, mais aussi ce qui est faux, et il sait pourquoi: il sentira le faible de l'objection, que l'autre se contente d'écarter par une sorte d'instinct : il mesurera la valeur des preuves, tandis que l'autre va tout droit à la conclusion. Le premier prononcera l'arrêt, le second le rédigera. Quaui à la sûreté du jugement, ce n'est autre chose que la justesse dans les cas difliciles : c'est le talent de s'arrêter sur une pente glissante, de pressentir l'objection avant qu'elle n'arrive, de prendre des précautions contre soi-même, de ne point iburnir d'armes à l'adver-
saire, de tout dire sans rien dire de trop. Nicole est un esprit droit; Voltaire est un esprit juste ; Bossuet est un esprU sûr.
m.niscevnemcnt, sagacité. —Pour démêler avec justesse le vrai du faux, il faut du discernement; pour pressentir la moindre chance d'erreur, il faut de h sagacité. Le discernement est donc la condition d'un esprit juste, et la sagacité la condition d un esprit sûr. Cependant, si la justesse et la "sûreté ne peuvent se rencontrer sans le discernemenf et la sagacité, la réciproque n'est pas toujours vraie. Il est difficile d'avoir plus de sagacité que n'en avait Michelet, et cependant aucun esprit n'a jamais été moins sûr. Il est rare de voir du discernement sans justesse mais ce n'est pas impossible. On peut dire que J.-J Rousseau manquait de justesse dans l'esprit; dira-t-on sans injustice qu il manquait de discernement? 11 a eu assez de discernement pour voir que le théâtre est quelquefois corrupteur- il n'a pas eu assez de justesse pour voir la compensation de cet inconvénient. Il a eu assez de discernement pour comprendre qu Alceste est l'honnête homme de la pièce, contre l'usage qui veut que ce soit le vice seul qui soit ridicule; mais il n'a pas eu assez de justesse pour voir que ce n'est pas de la vertu d'Alceste qu on rit, mais de ses travers.
Si nous voulons distinguer de plus près encore le discernement et la justesse, la sagacité et la sûreté, nous dirons que le discernement et la sagacité ont rapporta l'acte de l'esprit par equel il démêle une chose d'une autre ; tandis que la justesse ou la surete est l'acte par lequel il prononce sur le vrai e( sur le faux. Le discernement et la sagacité sont le fait d'un ju-e d'instruction; la sûreté, et la justesse sont le propre duju-e luimême. L'un prépare les éléments de la sentence, l'autre Fa prononce. Le discernement et la sagacité se rapportent à la finesse de 1 esprit; la justesse et la sûreté à la solidUé. Un esprit sûr et juste n'est encore qu'un bon esprit ; mais le discernement .t la sagacité sont le passage du bon esprit à l'esprit distingué
Entre le discernement et la sagacité, il n'y a d'ailleurs qu'une ditference de degré. La sagacité est un discernement plus Un et en matière plus difficile. La logique suffit pour vous donner du discernement : il faut quelque chose de plus pour atteindre à la sagacité. Le discernement démêle les signes apparents ; la sa-acite, les phénomènes cachés. Il faut du discernement pour comprendre, de la sagacité pour deviner. Un écolier montre du dis-
cernement, lorsqu'à deux cas semblables il sait appliquer deus Tègles difTérenles; Zadig montrait delà sagacité lorsqu'il devinait , sans en rien savoir d'avance, que la chienne de la reine était boiteuse et qu'elle venait d'avoir des petits. Le discernement se rapporte au présent, la sagacité à l'avenir ou au passé. Un générai montre du discernement en choisissant une bonne position; mais il montre de la sagacité lorsqu'il sait d'avance par où l'ennemi arrivera.
4-62. Tact et mesure. — Il est encore deux qualités qui appartiennent à la caractéristique du bon esprit, parce qu'elles ne sont que des nuances ou des applications plus délicates des trois qualités que nous avons nommées d'abord : c'est le tact et la mesure. Le tact n'est qu'une justesse plus fine : c'est la justesse dans la justesse. La mesure est impliquée dans la sûreté, car la sûreté dans l'esprit est comme la sûreté dans la marche : c'est poser le pied à l'endroit où il faut, ni plus près, ni plus loin, comme le cheval habitué aux chemins des précipices : une ligne de plus, vous êtes perdu , or, c'est celte qualité même qu'on appelle la mesure, laquelle est une partie de la sûreté, c'est-à-dire le sens de la limite. Lin esprit mesuré affirme ceci et rien de plus : un esprit inconsidéré et sans mesure affirme d'une manière indéterminée, sans savoir au juste ce qu'il affirme : de là vient qu'il se contredit souvent. L'esprit sûr échappe à la contradiction, parce que ce qu'il affirme est toujours vrai dans la mesure où il l'affirme : il n'a donc pas à craindre de démenti de l'expérience. Si par mesure on entend non plus seulement le sens de la limite, mais, comme en musique, le sens de la proportion et des rapports, en ce sens la mesure s'oppose à l'incohérence. Un esprit mesuré, réglé, bien équilibré, ne supporte pas l'inconséquence ni en lui-même, ni dans les autres : il a l'horreur surtout de l'exagération, qui fausse tout et qui lui est en quelque sorte plus odieuse que l'erreur, car elle fausse jusqu'à la vérité même. Quant au tact, nous l'avons dit, c'est la finesse dans la justesse, ou plutôt c'est le sentiment uni à la justesse. La justesse toute nue n'est pas plus la justesse que la justice toute nue n'est la justice. Pour que la justice soit vraiment juste, il faut qu'elle s'unisse au sentiment et qu'elle devienne équité. De même, pour que la justesse soit toute justesse, il faut qu'elle s'unisse à une nuance de sentiment et qu'elle de-
DES QUALITÉS DE L'ESPRIT. r4i
vienne tact. Le tact est une sorte de finesse, mais ce n est [las encore la finesse elle-même : c'est une finesse qui ne s'cxpi ime pas, qui s'ignore presque, qui est plus négative qu'affirmative; le tact ne dit pas ce qu'il ne faut pas dire, ne fait pas ce qu'il ne faut pas faire; il ne voit pas une vérité de plus que celle des esprits justes, mais il la voit mieux. Un esprit pent avoir de b finesse sans avoir de tact; un homme du monde d'un esprit limité peut apporter dans la conversation ou dans la conduite un tact exquis qui manquera aux esprits fins : en ce sens, on pourrait dire que le tact est l'apparence de la finesse : c'est ce qu'on voit quelquefois chez les diplomates; mais ce serait trop diminuer le tact et ne le voir que dans la conduite extérieure, tandis que nous parlons du tact dans la pensée ; et là il est ce que nous avons dit : une justesse aimable et délicate.
/iG3. L'intelligence. — Nous avons omis jusqu'ici ce qui est €n quelque sorte la qualité fondamentale d'un bon esprit, et qui doit être supposée dans tout ce qui précède, c'est V intelligence. Il paraît étrange d'admettre comme une qualité de l'esprit ce qui semble être l'esprit lui-même, l'ensemble des f^îcultés intellectuelles: mais nous n'entendons pas ici par intelligence la faculté de connaître avec toutes ses opérations, mais la faculté de cornf rendre, ce qui est bien différent. On peut avoir des sens excellents, une vue perçante et fine, et ne rien comprendre à ce qu'on voit : par exemple, être incapable de dessiner ou de faire des expériences sur la nature. On peut avoir une mémoire prodigieuse et savoir des milliers de vers par cœur, posséder des catalogues d'insectes, connaître toutes les dates de l'histoire, et ne rien comprendre aux pensées, à la nature, aux événements. On peut avoir une puissante imagination, être un poète sublime et être absolument dénué de la faculté de comprendre. On peut être passé maître en -abstractions comme le docteur Pancrace, posséder à fond sonAristoteou son Hegel, et ne rien comprendre à la philosophie : il est tel esprit qui peut raisonner à perte de vue, et dont le raisonnement a banni la raison. On peut êtrcdoué de toutes les idées fonjamentales, substance, cause, infini, absolu, nefaireaucune faute dans l'usage de ces notions, et être cependant un esprit borné. Comprendre n'est donc pas connaître. Le connaître est au comfrendre ^e que la matière est à la forme, le corps à l'àme, la [eltre à l'esprit. M. Thiers, dans son admirable portrait de l'historien, a ramené toutes les qualités qu'il en exige à une seule :
la faculté de comprendre, rintulUgence. Qu'est-ce, en effet, en histoire, que la couleur, l'érudition, la moralité, la philosophie et tomes les plus belles qualités du monde, si on ne comprend pas les laits? Il en est de même en tout : comprendre est la première condition. Il est beau d'mventer, il est utile de bien juger; mais avant tout il est nécessaire de comprendre. Sans doute le mot comprendre, dans le sens large, implique tout cela; mais dans un sens plus limité comprendre est distinct de juger et d'inventer : je puis comprendre une question sans être capable de la résoudre, comprendre toutes les opinions sans en avoir aucune, comprendre une grande découverte sans être capable de la trouver moi-même. L'intelligence, telle que nous venons de la décrire, n'est autre chose que Vouverture de l'esprit, l'aptitude à recevoir des idées : c'est une réceptivité plutôt qu'une faculté véritable; c'est pourquoi nous la considérons seulement comme la ba.se d'un bon esprit; mais il faut y ajouter la faculté de décider. L'ouverture de l'esprit est cette faculté qui nous rend propres à comprendre toutes sortes de pensées, même celles qui sont les plus éloignées des nôtres, même contraires aux nôtres : c'est proprement la faculté de comprendre. Sainte-Beuve a donné un grand exemple d'ouverture d'esprit, dans son Histoire de Port- Royal, où il comprend merveilleusement bien un état psychologique qui était absolument étranger à son esprit. Une intelligence admirablement ouverte est encore celle de Voltaire, aussi apte à comprendre Newton qu'à écrire l'histoire et à peindre les passions du cœur humain. Rien de plus fréquent, au contraire, que de voir un savant absolument fermé à ce qui n'est pas sa science, un critique qui n'aime qu'un livre, un sectaire qui ne comprend rien qne son propre credo, si toutefois il le comprend. L'ouverture d'esprit, quand elle est portée aussi loin que nous venons de le dire, dépasse sans doute de beaucoup la limite de ce que nous avons appelé un bon esprit, et n'appartient qu'aux esprits les plus distingués, quelquefois même les plus originaux. Mais nous avons dû prendre la qualité à son plus haut degré pour la bien faire comprendre ; il suffit de la réduire à un niveau médiocre pour se la représenter dans les bons esprits qui ne s'élèvent pas audessus de la moyenne.
46//.. facilité et promptitude. — L'intelligence n'est pas toujours h facilité ni la promptitude: on a souvent remarqué, au contraire, qu'un très bon esprit peut être lent et laborieux. Un esprit facile est un esp it qui n'a pas besoin d'eiïort pour
g*assimiler la chose : un esprit prompt est celui qui comprend rapidement et qui trouve à propos en lui-même ce dont il a besoin. Ces deux qualités sont l'ornement des bons esprits, sans en être la condition indispensable. Il arrive même assez souvent que la facilité s'unit au superficiel, et la promptitude à la légèreté. Les esprits faciles et prompts peuvent donc ne pas être de bons esprits. La facilité et la promptitude sont même des pièges naturels, parce qu'elles conduisent à juger vite, ce qui n'est pas d'ordinaire le vrai moyen déjuger bien. Mais unies à la rectitude de jugement, ces qualités en accroissent la force et elles lui donnent de l'étendue : ici encore nous passons de la catégorie des bons esprits à celle des esprits distingues.
IL Qualités rares.
Nous appelons de ce nom quelques qualités qui élèvent Tesprit au delà de la moyenne et qui font ce que l'on appelle les esprits distingués. Sans doute un esprit juste, droit, doué de discernement et d'une certaine dose de sagacité, suffisamment ouvert et comprenant facilement un grand nombre de choses, ce n'est pas là déjà quelque chose de très commun. Cependant, si on prend ces qualités à un degré médiocre, on peut dire que c'est à peu près la moyenne de l'humanité : car si les esprits faux l'emportaient par le nombre sur les esprits droits, il est vraisemblable que la société ne pourrait pas subsister. Les fonctions sociales exigent que le nombre des erreurs soit moindre que celui des calculs justes et des actions convenables : or nous donnons le nom de bons esprits justement à ceux qui raisonnent bien et qui agissent comme il faut. Mais la supériorité en tout genre fait passer un esprit de la première classe dans la seconde. Tel degré de justesse et de sûreté dans des matières très délicates est déjà le propre d'un esprit très distingué, et quand elles passent au delà elles prennent d'ordinaire un autre nom. Un degré très rare de justesse s'appelle finesse ; un degré très rare de tact s'appelle délicatesse. C'est ce degré supérieur que nous avons à étudier.
4G5 .ïinesse et délicatesse. — La finesse consiste à démêler des choses très voisines l'une de l'autre et qui sont cependant différentes, de même qu'une vue fine discerne les nuances les plus délicates. Pascal a donné de ce qu'il appelle l'esprit de finesse une telle description, qu'il nous dispense ou plutôt nous
interdit d'en parler après lui. (Pensées, éd. Havet, art. VII). La délicatesse se joint d'ordinaire à la finesse, mais elle ne se confond pas avec elle : elle est à la finesse ce que le tact est à la justesse ; c'est une finesse de sentiment; la finesse proprement dite, au contraire, n'a rapport qu'à l'esprit. La finesse convient plus à la prose, la délicatesse à la poésie : Voltaire a l'esprit fin; il ne l'a pas toujours délicat. La Fontaine est aussi fin que lui, mais il est plus délicat : rien de plus délicat que les fables des Deux Pigeons, des Deux Amis, que les vers sur la Retraite^ que la Dédicace à M°" de la Sablière, etc. La musique de Mozart, d'Haydn est d'une exquise délicatesse : celle deRossini est très fine, mais elle n'est peut-être pas si délicate. La délicatesse dans la conversation consiste à toucher aux choses d'une main si légère, qu'on soit plutôt averti qu'informé. La finesse peut encore s'expliquer ; la délicatesse se sent. La 'différence de l'une et de l'autre est plus grande encore si l'on passe de l'ordre intellectuel à l'ordre moral. Dans les actions et dans la conduite, la finesse se rapporte plutôt à l'habileté, et la délicatesse à la bonté et à l'honneur. Il arrive souvent dans la conduite que la finesse est en raison inverse de la délicatesse; mais pour ce qui est de l'esprit, les deux qualités vont ensemble d'ordinaire. Enfin, il faudrait beaucoup de finesse pour trouver la distinction qui sépare ces deux qualités et beaucoup de délicatesse pour la sentir.
4G6.la force.— La finesse et la délicatesse servent à caractériser toute une classe d'esprits distingués : à l'extrémité opposée se trouve une qualité, non pas contraire, mais entièrement différente et qui d'ordinaire appartient à un autre ordre d'esprits : je veux parler de la force. La force d'esprit se distingue de la force de caractère comme l'intelligence se distingue delavolonté; mais, de part et d'autre, c'est la faculté de vaincre les difficultés ; encore faut-il qu'il s'agisse de difficultés d'une certaine intensité : car quand elles sont fines, ce n'est pas la force, c'est la finesse qui les démêle : on ne prend pas un marteau pour dénouer un écheveau de fil. Un esprit vraiment fort est un esprit créateur, et la force est la source même des c^ualités que l'on peut appeler inventives ; mais nous n'en sommes pas là, et l'esprit peut avoir un certain degré de force sans aller jusqu'à la puissance créatrice : c'est ce degré de force que nous considérons. Un esprit qui peut saisir et suivre une longue chaîne de raisonnements abstraits, ne les eût-ils pas inventés, a de la force ': un esprit oui
retient non pas beaucoup de faits dans sa mémoire, mais sa liaison de beaucoup de faits à la fois, ramassés en une seule vue, n'y eût-il rien mis de son fonds, a de la force; un esprit qui, en philosophie, comprend les points essentiels d'un système, qui, dans la critique, va droit aux grandes beautés, qui en toutes choses néglige les pensées molles, vagues, communes, qui n'aime que le sohde, le réel, le naturel, le vrai, le simple, est un esprit qui a de la force. La force n'est pas la violence; la violence est toujours exagérée, tandis que la vraie force n'exclut pas la justesse, Thucydide est le modèle de la force unie à la plus parfaite rectitude; au contraire, la force de Sénèque est souvent boursouflure et affectation. Nous empruntons nos exemples aux esprits créateurs, parce que ce n'est que là que les qualités prennent un assez grand relief pour être remarquées et distinguées : rabattons-les à un niveau un peu inférieur, vous aurez le sentiment de ce que sont ces qualités chez les esprits qui ne sont que distingués.
Il y a donc deux sortes de distinctions : la distinction de finesse et la distinction de force; l'une pour les objets déliés, l'autre pour les objets difficiles; l'une a plus de grâce et de charme, l'autre inspire plus de respect; l'une se remarque chez les femmes : Mme de Sévigné en est le plus parfait modèle; l'autre est plus propre aux hommes : c'est le caractère d'un Bossuet et d'un Montesquieu; la conversation et la société développent l'esprit de finesse; la solitude rend les esprits mâles. Il peut y avoir cependant une certaine finesse naïve et sans culture : le paysan a souvent l'esprit fin, quoiqu'il l'ait peu délicat; mais la force s'émousse dans la société et par la culture.
467. Souplesse. — Il n'y a cependant pas contradiction entre la finesse et la force, et l'on appelle suiiple un esprit qui passe de l'une à l'autre en traversant les degrés intermédiaires. Ce quç nous avons appelé ouverture n'est qu'une forme de la souplesse en étendue, à savoir l'aptitude à comprendre les choses un peu différentes : mais il y a une souplesse en degré, en intensité, qui consiste à parcourir toute la gamme de l'esprit, depuis l'aimable. le facile et l'agréable, jusqu'au grand et au profond! Quand un esprit de ce genre s'applique à composer, c'est le génie : mais s'il se borne à comprendre et à goûter, la souplesse n'est rien de plus que la qualité la plus fine de la distinction. La souplesse est la plus belle qualité de l'esprit. 11 n'en est pas de
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f esprit comme du caractère : on n'aime pas beaucoup un caractère souple, il n'est pas bon d'être toujours prêt à s'accommoder à tout; mais un esprit souple n'a pas les mêmes inconvénients et est d'un grand secours dans les affaires aussi bien que dans les études. Un esprit souple est une image de la nature elle-même, qui passe par toutes les nuances et par lous les degrés, qui est à la fois infiniment petite et infiniment grande, qui a des aspects charmants et pleins de giâces et des profon~ deurs insondables, où les plaines conduisent aux collines, les collines aux montagnes, les montagnes aux roches, les roches aux pics, pour redescendre dans le même ordre et en sens inverse; tantôt la transition du sévère au doux et du doux au sévère est insensible, tantôt elle est abrupte; quelquefois rapide sans être brusque : ainsi, dans l'ordre des vérités, les plus naïves sont souvent près des plus profondes. Ainsi, l'esprit souple passera par toutes les nuances : il ne se croit pas obligé d'être toujours guindé en force et en hauteur, car ce n'est plus que de la raideur; il ne se condamnera pas à un sérieux triste et morose : sa pensée commue sa parole sera capable de boarire. Le modèle de la souplesse est un écrivain comme la Fontaine : le sublime lui est aussi naturel que la plaisanterie. J'ai déjà cité Voltaire, comme exemple d'ouverture, de souplesse et d'étendue : mais dans l'ordre de l'intensité il n'a peut-être pas une gamme aussi riche, aussi variée, aussi nuancée que la Fontaine. Chez les anciens, celui qui paraît avoir donné l'exemple de la plus étonnante souplesse, c'est Socrate; et on peut en dire autant de Platon.
4G8. Pénétration, étcndne, largeur. — Après avoir «ignalé la finesse, la force et la souplesse comme les qualités propres d'un esprit distingué, ne serait-ce pas un pléonasme d'ajouter encore deux qualités nouvelles : la pénétration et Vétendue? La pénétration ressemble à la finesse, et l'étendue ressemble à l'ouverture. Cependant, il y a des différences. La fmesse démêle, la pénétration creuse; la finesse est déliée, la. pénétration est perçante. La finesse aperçoit des différences très petites, mais prochaines; la pénétration atteint à ce, qui est caché. La ' pénétration ressemble encore à la sagacité, et ces deux qualités vont ensemble : cependant il y a quelque chose de plus dans la pénétration que dans la sagacité. Reconnaître le point difficile d'une question,, c'est montrer de la sagacité :
trouver le moyen de la résoudre, c'est de la pénélratioa; ne pas se laisser tromper, c'est le fait de la sagacité : découvrir la vérité est le fait de la pénétration. Un médecin sagace voit bien que la cause apparente de la maladie n'est pas la vraie cause; le médecin pénétrant met le doigt sur la cause véritable. Un critique est sagace, un juge est pénétrant. Quant aux dififérences de l'ouverture et de l'étendue dans l'esprit, elles sont encore plus délicates et plus difficiles à signaler. L'ouverture a rapport à la faculté de recevoir; l'étendue, à la faculté de contp.flir. Un esprit ouvert est celui qui s'assimile facilement toutes sortes de connaissances : un esprit étendu est celui qui les connaît et les possède toutes à la fois. Un esprit ouvert peut oublier ou négliger successivement tout ce qu'il apprend : l'esprit étendu conserve tout et embrasse tout. L'étendue n'est cependant pas encore la même chose que la largeur. Un esprit étendu peut ne pas être large, et il ne serait peut-être pas impossible de trouver un esprit large qui ne serait pas étendu. L'étendue a rapport à la diversité des matières, la largeur à la différence des idées et des opinions. Un esprit étendu est celui qui, comme Voltaire, est capable de cultiver à la fois la poésie et les sciences, la philosophie et l'histoire, et qui possède de vastes connaissances avec intelligence ; mais était-il un esprit large ? C'est une autre question. Un esprit large est celui qui sait rapprocher les opinions et qui est capable de comprendre le vrai même dans les idées qu'il ne partage pas. On a souvent accusé la largeur d'esprit de conduire au scepticisme et à l'indifférence; c'est évidemment l'écueil de cette qualité : mais la qualité ne doit pas être confondue avec le défaut. Chacune des qualités de l'esprit a aussi son défaut correspondant : l'écueil de la finesse, c'est la subtilité : l'écueil de l'étendue, c'estle superficiel; l'écueil de la force, c'est l'exagération. La justesse ellemême a son écueil, qui est quelquefois l'hésitation; et la mesure en a un autre, qui est la timidité. Mais, encore une fois, les qualités ne doivent pas être compromises par les défauts dont elles peuvent être la source.