‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 164 sur 313 · Conséquences dn deToir de conserTation. — Une · texte numérisé non relu

Conséquences dn deToir de conserTation. — Une

des conséquences évidentes du devoir de conservation, c'est qu'il faut éviter les mutilations volontaires. Par exemple, ceux qui se mutilent pour éviter le service militaire manquent d'abord au devoir envers leur pays ; mais ils manquent aussi à un devoir envers eux-mêmes. Car, le corps étant l'instrument de l'âme, il est interdit d'en supprimer une partie sans nécessité. C'est là un suicide partiel.

De là encore le devoir de ne pas nuire volontairement et inutilement à sa santé. Seulement, c'est là un devoir qu'il ne faut pas entendre à la rigueur. Autrement il deviendrait une préoccupation étroite et égoïste qui ne serait pas digne de l'homme. On doit choisir et observer régulièrement le régime qui paraît, soit par l'expérience générale, soit par notre expérience personnelle, le plus conforme à la conservation de la santé ; mais, ce principe une fois établi, des précautions trop minutieuses et trop circonspectes abaissent l'homme et lui donnent au moins un certain cachet de ridicule qu'il doit éviter. L'on ne prendra donc pas pour modèle l'Italien Cornaro, qui avait des balances à ses repas pour mesurer ses aliments et ses boissons, quoique ce régime, dit-on, l'ait conservé jusqu'à cent ans.

1. Voy., pour et contre \e nidde, les deux lettres de Saint-Preux et de mylord Edou&rd dans li Nouvelle aéloUe.

Zm MORALK.

Mïiis si une préoccupation trop minutieuse des soins de la santé ne doit pas être recommandée, cependant on ne saurait trop s'imposer l'obligation, dans la mesure du possible , de suivre un régime sage et modéré, aussi favorable à l'esprit qu'au corps. Sous ce rapport, l'hygiène est une partie non méprisable de la morale.

Éviter les longues veilles, les repas trop prolongés ou les boissons excitantes, distribuer régulièrement sa journée, se lever matin, se couvrir modérément, tels sont les conseils que donne la sagesse; ce qui n'exclut pas cependant la liberté de faire Héchir ces règles devant de plus importantes quand il est nécessaire. Le principe est de ne pas trop accorder au corps : c'est le meilleur moyen de le fortifier.

Parmi les vertus qui se rattachent au devoir de conservation, il en est une qu'un philosophe du xviii" siècle (Volney, Loi naturelle, ch. ix) a signalée le premier dans son Catéchisme de morale. Elle est en effet d'une grande importance, et le contraire surtout en est répugnant. Outre la part qu'elle a, comme on sait, à la conservation de la santé, la propreté a encore ce mérite d'être le signe d'autres vertus d'un ordre plus élevé. La propreté suppose l'ordre, une certaine délicatesse, une certaine dignité ; elle est le premier signe de la civilisation ; partout où on la rencontre, elle annonce que des besoins plus élevés que ceux de l'animalité se font ou vont se faire bientôt sentir; là où elle manque, on peut affirmer que la civilisation n'est qu'apparente ou qu'elle a encore beaucoup à faire et à réparer.

476. Tempérance. — Nous venons de voir que l'homme n'a pas le droit de détruire son corps, ni de le mutiler, ni enfin de le diminuer, de l'affaiblir inutilement. Mais il faut distinguer deux choses dans les fonctions du corps humain : d'une part leur utilité, de l'autre le plaisir qui les accompagne.

Sans doute un certain plaisir est nécessaire au bon exercice des fonctions, et l'appétit par exemple est un assaisonnement agréable qui excite et facilite la digestion. Néanmoins nous savons tous qu'il n'y a pas une proportion exacte et constante entre le plaisir des sens et l'utilité ; nous savons que la jouissance peut dépasser de beaucoup le besoin, et que souvent même to ganté exige une certaine limite dans la jouissance.

Par exemple, les plaisirs du palais peuvent être plus recherchés et prolongés qu'il n'est nécessaire à la satisfaction du

besoin. Très peu de chose suffît à nourrir l'homme; mais if^ peut, par son industrie, se créer une multitude de plaisirs plus ou moins raffinés, et chatouiller encore son palais longtemps après que le besoin est satisfait. Le besoin de boire, en particulier, a donné naissance à une multitude de raffinements inventés par l'industrie humaine et qui n'ont qu'un rapport très éloigné avec le principe qui leur a donné naissance. Le vin et les alcooliques, qui sont des toniques utiles, employés avec modération, sont pour le goût des excitants qui sollicitent sans cesse le désir ; et plus ils sont recherches, plus ils provoquent et captivent l'imagination.

De cette disproportion et disconvenance qui existent enlre les plaisirs des sens et les besoins du corps naissent les vices, c'està-dire certaines habitudes qui sacrifient le besoin au plaisir, et dont la conséquence est précisément l'altération et la ruine des fonctions naturelles. Le plaisir, en effet, est dans une certaine, mesure l'auxiliaire et eii quelque sorte l'interprète de la nature; mais au-delà de cette limite le plaisir ne se satisfait qu'aux dépens de la fonction même, et, par solidarité, de toutes les autres; ainsi le trop manger détruit les fonctions digestives ; les boissons excitantes brûlent l'estomac et portent atteinte de la manière la plus grave au système nerveux.

Qui oserait, dit Bossuet, penser à d'autres excès qui se déclarent d'une manière bien plus dangereuse? Qui, dis-je, oserait en parler ou oserait y penser, puisqu'on n'en parle point sans pudeur et qu'on n'y pense point sans péril, même pour les blâmer? 0 Dieu, encore une fois, qui oserait parler de cette profomie et honteuse plaie (le la nature, de cette concupiscence qui lie l'âme au corps par des liens si tendres et si violents, dont on a tant de peine à se défendre, et qui cause aussi dans le genre humain de si effroyables désordres! (Traité de la concupiscence.)

L'abus des plaisirs des sens en général, s'appehe intempérance, et le juste usage de ces plaisirs, tempérance. La gourmandise est l'abus des plaisirs du manger ; l'ivresse ou l'ivrognerie, l'abus des plaisirs du boire ; l'impudicité ou luxure, l'abus dans les plaisirs attachés à la reproduction de l'espèce. A ces trois vices s'opposent la sobriété (opposée aux deux premiers vices) et la chasteté.

Le dévoir de la tempérance se prouve par deux considérations : 1° l'intempérance étant, comme le montre l'expérience, la ruine de la santé, elle est par là même contraire au devoir que nous avons de nous conserver ; 2° l'intempérance, portant atteinte aux facultés intellectuelles et nous rendant incapables

de toute action énergique et virile, est contraire au devoir qui nous est imposé de respecter nos facultés morales et de maintenir la supériorité de l'âme sur le corps.

Les anciens sages ont admirablement parlé de la tempérance, Socrate, en particulier, a bien montré que la tempérance ren(* l'homme libre, et que l'intempérance en fait une brute et un esclave.

Dis-moi, Euthydème, penses-tu que la liberté soit un bien précieux et hono rable pour un particulier et pour un État? — C'est le plus précieux des biens. — Celui donc qui se laisse dominer par les plaisirs du corps et qui est mis par là dans l'impuissance de bien faire, le considères-lu comme un homme libre? — Pas le moins du monde. — Peut-être appelles-tu liberté le pouvoir de bien faire, et ser- Titude la présence d'obstacles qui nous en empêchent? — Justement. — Les intempérants alors te paraîtront esclaves? — Oui. pa»- Jupiter, et avec raison. — Que penses-tu de ces maîtres qui empêchent de faire le bien et qui obligent à faire le mal? — C'est, par Jupiter, la pire espèce [lossible. — Et quelle est la pire des servitudes? — Selon moi, celle qui nous soumet aux pires des maîtres? — Ainsi les intempérants subissent la pire des servitudes? — C'est mon avis. (Xénophon, Mémorables iv, v.)

Une considération secondaire qui doit être ajoutée à celle qui précède, c'est que l'intempérant qui cherche le plaisir ne le trouve pas; et même que ce plaisir, poursuivi d'une manière forcenée, se transforme en douleur : t L'intempérance, dit Montaigne, est peste de la volupté, et la tempérance n'est pas son fléau, c'est son assaisonnement. i>

La tempérance ne doit pas se borner à l'intérieur; elle doit se manifester au dehors par les actes, les paroles, même le maintien et les attitudes : c'est ce que l'on appelle la décence, dont la principale partie est la pudeur. Enfin, comme l'âme est toujours tentée de se mettre au ton du corps, et que le dedans se compose naturellement sur le dehors, on évitera le désordre dans les manières, dans les habits, dans les paroles, qui amènent insensiblement le désordre dans les pensées. La dignité extérieure n'est que le reflet de la dignité de l'âme.

477. DcToirs relatifs anx bleus extérieurs — De récouotuie et de l'épargue. — Les biens extérieurs sont aussi nécessaires à l'homme que son corps lui-même, car c'est d'abord une loi fondamentale des êtres organisés de ne subsister que par un échange continuel de parties avec des substances étrangères. La vie est une circulation, un tourbillon : nous perdons et nous acquérons; nous restituons à la nature ce qu'elle nous a donné, et nous lui reprenons de nouveau en échange ce qui est néces-

saire pour réparer nos pertes. 11 suit de là qu'un certain nombra de choses extérieures, à savoir, les aliments, sont indispensables à notre existence, et qu'il faut absolument que nous en ayons la possessiou assurée pour être nous-mêmes assurés de la vie.

La nourriture n'est pas le seul besoin de l'homme. Le logement et les vêtements, sans être aussi rigoureusement indispensables (comme on le voit dans les pays chauds), sont cependant d'une grande utilité pour maintenir un certain équilibre entre la température de notre corps et la température extérieure ; car on sait que le dérangement de cet équilibre est une des causes les plus ordinaires de maladie. La nature n'ayant point vêtu l'homme comme les autres animaux, il a de plus qu'eux la nécessité de se procurer les vêtements par son industrie. Quant à l'habitation, plusieurs animaux, ainsi que l'homme, savent s'ea construire, par exemple les castors et les lapins ; et malgré la supériorité incontestable de son art, ce n'est encore là pour l'homme, comme on le voit, que le développement d'un instinct qu'il partage avec d'autres êtres.

Ces divers besoins, qui exigent donc pour être satisfaits un certain nombre d'objets matériels, tels qu'aliments, maisons,, vêtements, etc., en entraînent d'autres à leur suite, par exemple le besoin de locomotion pour se procurer ce dont on a besoin (de là les voitures, les bateaux, etc.) ; le besoin de se défendre contre ceux qui voudraient nous prendre ce que nous possédons (de là les armes de toute espèce) ; le besoin de repos et d'ordre dans l'intérieur de la maison (de là les meubles de toute nature) ; à un degré plus élevé, le besoin de plaire à l'imagination (de là les œuvres d'art, tableaux, statues) ; le besoin de s'instruire (de là les livres, etc).

Enfin, indépendamment de toutes ces choses si diverses, il y en a encore deux qui méritent d'être remarquées et mises à part, à cause de leur caractère original et distinclif. C'est, d'une part, ia terre, qui est la racine commune et inépuisable de toutes les richesses, la seule qui ne périsse pas et qui se retrouve toujours en même quantité, après comme avant la jouissance ; la terre, qui est comme la substance, la matière même de la richesse ; d'un autre côté, la monnaie (or ou argent, avec leur symbole, le papier), qui est de nature à pouvoir s'échanger contre toute espèce de marchandises, même la terre, et qui par conséquent les représente toutes. Ces deux sortes de choses, la terre et l'argent, l'une matière première, l'autre image condensée de toute ri-

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chesse, sont les deux objets les plus naturels des désirs de Chomme, ,parce qu'avec l'un ou avec l'autre il pourra se procurer tout le reste.

Les biens extérieurs élant nécessaires à la vie, nous avons à nous demander comment on doit en user quand on les possède, comment on doit les acquérir quand on ne les possède pas.

Une première considération, c'est que les choses matérielles ou les richesses n'ont point de valeur en elles-mêmes : elles ne valent que parleur application à nos besoins. L'or et l'argent, par exemple, ne valent que parce qu'ils peuvent être échangés contre des choses utiles, et ces choses elles-mêmes ne sont bonnes que parce qu'elles sont utiles. On renverse cet ordre lorsque l'on prend les choses matérielles précisément comme des buts et non comme des moyens. C'est ce qui arrive, par exemple, lorsqu'on recherche le gain pour le gain et qu'on accumule des richesses pour le seul plaisir de les accumuler, vice qu'on appelle la cupidité. C'est encore ce qui arrive lorsqu'on jouit de la richesse pour elle-même, sans vouloir s'en servir, et que l'on se prive de tout pour jouir de la chose même qui n'a de valeur qu'à la condition d'en acheter d'autres, vice qu'on appelle Yavarice.

Gagnei de l'argent est sans doute une nécessité qu'il faut subir (et dont, d'ailleurs, il ne faut avoir aucune honte, puisque c'est la nature elle-même qui l'exige); mais ce n'est pas, ce ne doit pas être un but pour l'âme. Le but est d'assurer, à nous-même ou à notre famille, les moyens de subsister et de nous procurer le nécessaire, ou même un certain degré de superflu. 11 est donc légitime, selon le mot d'un ancien, de posséder les richesses; mais il ne faut pas en être possédé.

Tel est Yesprit dans lequel l'homme doit rechercher ou posséder les richesses, et c'est pour lui un devoir strict; mais quant au degré et à la limite de la possession, quant au nombre ou à la quantité des richesses, la morale ne nous donne aucune règle, ni aucun principe. Il n'y a pas de limite connue au delà de laquelle on deviendrait immoral en gagnant de l'argent. 11 n'est défendu à personne d'être miUionnaire, si on le peut. Ce serait une très mauvaise morale que celle qui habituerait à regarder les riches comme des coupables. Le mépris des richesses, tel que le professaient les philosophes anciens, est une très belle chose; mais le bon emploi des richesses en est aussi une très belle. La richesse, -^ui n'a aucune valeur par elle-même, peut

en avoir une très grande par l'usage que l'on en fait. Il n'y a < donc fas d'autre règle ici que celle que /nous avons déjà donnée,. •à savoir, qu'il ne faut pas aimer l'aident pour lui-même, mais racquériï ou le recevoir comme un moyen d'être utile à soimême ou aux autres. Ajoutons cependant que, même avec cette direction d'intention, il ne faut point trop désirer le gain, car c'est encore une manière de s'asservir à la fortune que prendra trop plaisir à l'accumuler, même pour bien l'employer.

Lé devoir de ne pas être asservi en esprit aux biens matériels entraîne comme corollaire le devoir de supporter la pauvreté, si elle vous est imposée par les circonstances. Le pauvre doit chercher sans doute à améliorer sa position par son travail, et nous sommes loin "ie lui recommander une insensibilité stupide qui tarirait la source de toute industrie; mais ce qu'il faut interdire, et surtout s'interdire à soi-même, c'est ce mécontentement inquiet et anxieux qui fait et notre malheur, et celui des autres. 11 faut savoir se contenter de son sort, comme dit la vieille sagesse, et s'il est presque nécessaire de s'élever jusqu'à l'héroïsme pour savoir supporter la misère, il suffit de la sagesse pour accepter paisiblement la pauvreté et la médiocrité.

Dire que les richesses n'ont pas de valeur par elles-mêmes, mais seulement comme moyens de satisfaire nos besoins, ce n'est pas dire qu'elles sont faites pour être dépensées sans discernement; ce n'est pas condamner V épargne et Véconomiey vertus recommandées non seulement par la morale, mais encore par la science. Pour éviter la cupidité et l'avarice, on ne devra pas tomber dans la dissipation et la prodigalité.

Il est évident qu'il est déraisonnable et absurde de sacrifier nos besoins de demain à nos plaisirs d'aujourd'hui. L'économie et l'épargne sont donc conseillées par le plus simple bon sens. Mais l'économie et l'épargne ne sont pas seulement un devoir de prudence, mais encore un devoir de dignité : car l'expérience nous apprend que la pauvreté et la misère nous mettent dans la dépendance d'autrui et que le besoin conduit à la .Tiendicité. Celui qui sait ménager ses moyens d'existence s'assure donc par là, dans l'avenir, non seulement l'existence, mais l'indépendance; en se privant de quelques plaisirs passagers et médiocres, on achète ce qui vaut mieux : la dignité, a Soyez économe, dit Franklin, et l'indépendance sera votre cuirasse et votre bouclier, votre casque et votre couronne ; alore vous marcherez tête levée, sans vous courber devant un faquin vêtu de

soie parce qu'il aura des richesses, sans accepter une offrande parce que la main qui vous l'offrira étincellera de diamants. >

C'est en se plaçant à ce point de vue que les maximes charmantes et spiriluelles, mais quelquefois un peu vulgaires, du bonhomme Richard peuvent être considérées comme des niaximes morales et doivent entrer dans les esprits : « N'apprenez pas seulement comme on gagne de l'argent, mais comment on le ménage. — Plus la cuisine est grasse, plus le restaurant est maigre. — en coûte plus cher pour entretenir un vice que pour élever deux enfants. — Un pas répété plusieurs fois fait beaucoup. — Les fous donnent les festins et les sages les mangent. — C'est une folie d'employer son argent à acheter un repentir. — Les étoffes de soie éteignent le feu de la cuisine, — Quand le puits est sec, on connaît la valeur de l'eau. — L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté et soupe avec la honte.

Ce que Franklin a peint avec le plus d'énergie et d'éloquence, c'est l'humiliation qui s'attache aux dettes, triste conséquence du défaut d'économie : t Celui qui va faire un emprunt va chercher une mortification. Hélas 1 pensez-vous bien à ce que vous faites, forsque vous vous endettez? Vous donnez des droits à un autre sur votre liberté. Si vous ne pouvez pas payer au terme fixé, vous serez honteux de voir votre créancier, vous serez dans l'appréhension en lui parlant; vous vous abaisserez à des excuses pitoyablement motivées; peu à peu vous perdrez votre franchise, et vous en viendrez à vous déshonorer par les menteries les plus évidentes et les plus méprisables. Car le mensonge monte en croupe de la dette. Un homme né libre ne devrait jamais rougir ni appréhender de parler à quelque homme vivant que ce soit, ni de le regarder en face ; mais souvent la pauvreté efface et courage et vertu. — Il est difficile qu'un sac vide se tienne debout. »

478. Le traTail. — La nécessité de se procurer les choses nécessaires à la vie nous impose une obligation fondamentale, qui dure encore lors même que le besoin est satisfait : c'est l'obligation du travail.

Leii'^dvail naît du besoin, c'est sa première origine; mais il survit même au besoin; et c'est sa beauté et sa dignité que, né d'abord d'nne nécessité mercenaire, il devient Thonneur de l'homme et le salut de la société

Tout travaille dans la nature; tout est en mouvement; partout on ne voit qu'effort, énergie, déploiement de forces. Bornons-nous aux animaux : l'oiseau travaille pour faire son nid, l'araignée pour tisser sa toile, l'abeille pour faire son miel, le castor pour bâtir sa maison, le chien pour atteindre le gibier, le chat pour attraper les souris. On trouve parmi les animaux des ouvriers de toutes sortes : des maçons, des architectes, des tailleurs, des chasseurs, des voyageurs. On y trouve aussi des politiques et des artistes, comme s'ils étaient destinés à nous donner des exemples de tous les genres de travail et d'activité.

Les anciens distinguaient deux sortes de travail : le travail noble et libre, à savoir, les arts, les sciences, la guerre et la politique; et le travail servile ou mercenaire, à savoir, le travail des mains, et en général tout travail lucratif, ils le laissaient aux esclaves; celui-ci leur paraissait au-dessous de la dignité de l'homme.

Il n'est pas nécessaire d'arriver jusqu'aux temps modernes pour trouver la réfutation de ces erreurs. Un des plus grands sages, le philosophe Socrate, avait compris la dignité du travail, même du travail productif qui sert à assurer la vie; il avait vu que le travail en lui-même n'est pas servile, comme le prouve cette charmante histoire racontée oar Xénophon :

Voyant un jour Aristarque plongé dans la tristesse : « Tu m'as l'air, lui dit So» cralfi, d'avoir quelque chose qui te pèse; il faut partager le fardeau avec tes amis. — Ma foi, Sucrale, repartit Aristarque, je suis dans un grand embarras; depuis que la ville est en sédition, mes sœurs, mes nièces, mes cousines, qui se trouvaient abandonnées, se sont réfugiées chez moi, si bien que nous sommes quatorze per- Bonncs de condition libre; nous ne relirons rien de la terre, car les ennemis en «ont maîtres, ni de nos maisons, puisque la ville est presque sans habitants; per- «onne n'achète de meubles; on ne trouve nulle part à emprunter de l'argent. Il est bien triste de voir autour de soi des parents dans la détresse et impossible do faire vivre tant de monde dans de pareilles circonstances.

— Comment se fait-il donc, lui répond Socrate, que Nausicydes, en faisant de la farine, trouve à nourrir non seulement lui-même et ses esclaves, mais encore ses troupeaux? Que Cyrénus, en faisant du pain, nourrisse toute sa maison et vive largement? Que Déméas, en faisant des chlamijdes, Ménon, des chlanide», la plupart des Mégariens des exomldes ', trouvent de quoi .se nourrir?

— Ah! Socrate, c'est que tous ces gens-là achètent des esclaves barbares qu'ils forcent de travailler à leur guise, tandis que moi j'ai affaire à des personnes libres, i des parentes.

— Quoi donc? parce qu'elles sont libres et tes parentes, crois-tu qu'elles ne doivent rien faire que manger et dormir? Crois-tu que la paresse et l'oisiveté aident les hommes à apprendre ce qu'ils doivent savoir, leur conservent ce qui est né"

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