Doctrine de l'intérêt général. — Les utilitaires ont
souvent dissimulé les imperfections et les lacunes de leur système en confondant Vutilité individuelle, qui est leur vrai prmcipe, avec un autre principe voisin mais différent, celui de Vutilité générale. Par exemple, St. Mill nous dit : « Le critérium utilitaire n'es, pas le bonheur propre de l'agent, mais celui de tous les intéressés : l'utilitarisme exige que placé, entre son bien et celui de' autres, l'agent se montre aussi strictement impartial que le seiait ur. spectateur bienveillant e' désintéressé. > Si on l'entend ainsi, h n'y a plus de débat : car let adversaires de l'utilitarisme ne le ccmbatlent précisément que dans l'hypothèse où il serait la doctrine de l'intérêt personnel et non pas de l'intérêt général. Mais, diront Ice utilitaires, rexi)érience suffit pour attester qu'en sacrifiant l'intérêt des autres à notre propre intérêt nous ne us perdent nous-mêmes. L'intérêt des autres est toujours d'accord avec le lôtre propre. Si vous faites du bien à vos amis, vof amif vous en feront. Si vous servez le? hommes, ils vous serviront. L'estime, la considératioL, la paix, sont les récompenses de la vertu. Au contraire, l'avarice, l'égoïsme, la lâcheté, touf le? vices sont pour le? hommes qui en senties viclirncs une occasion de honte et de misère. Indépendamment des cliAtiments de la loi, il y a les châtiments de l'opinion. Il y a donc un accord constant entre l'intérêt individuel et l'intérêt gént'T;il,
Nous répondrons : l' cet accord n'est pas vrai en fait; -2' lut-il vrai, ce n'est pas l'action toute seule qui fait la moralité, c'est le motif de l'action.
1° Il n'est pas vrai que l'utilité générale coïncide toujours avec Futilité particulière, de telle sorte que celui qui fait le bien des autres fasse en même temps le sien propre. Rien n'esi plus opposé à l'expérience. Sans doute on démontre en économie politique que ce qui sert à la société sert à l'individu. Mais ce
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principe n'est vrai que d'une manière très générale; c'est en moyenne pour ainsi dire, et après un certain temps, que le plus grand bien de tous se trouve être en même temps le plus grana bien de chacun; mais il ne s'ensuit nullement que, dans chaque cas particulier, on soit plus heureux en se sacrifiant aux autres qu'en recherchant son propre intérêt. Sans doute une société qui établit des lois justes et générales fait le bien de chacun en même temps que celui de l'État en général. C'est le bien de chacun que la justice soit rendue, que l'ordre règne, que le soldat défende la patrie. Mais cela ne prouve pas que celui qui profite des abus soit plus heureux quand ils sont détruits, que celui qui spolierait les autres sera plus heureux en se privant de ses spoliations, que celui qui mourra pour la patrie sera plus heureux que s'il envoyait les autres mourir à sa place.
A la vérité , on fait observer que celui qui fait le mal est puni, soit par la loi, soit par la défiance des hommes, soit par leur mépris; au contraire, celui qui fait le bien est récompensé soit par l'estime des hommes, soit par la réciprocité des services, soit par les récompenses publiques, soit par la satisfaction de conscience, soit par l'amour de la gloire et les récompenses futures. iMais on peut répondre : 1° la loi ne punit pas tous les coupables, et un grand nombre de crimes soni en dehors de sa compétence : égoïsme, ingratitude, méchanceté, etc.; ceux mêmes qu'elle ptmit peuvent échappei au châtiment ; après tout, la seule conséquence de la morale de l'uiilitô serait qu'il faut prendre des précautions pour l'impunité; plus on serait adroit, moins on devrait être coupable : ce qui est absolument le contraire delà vérité; 2° la satisfaction morale et le remords n'ont pas de sens dans la doctrine de l'utilité : celui qui a pris toutes ses précautions pour faire le mal avec sécurité ne doit avoir rien à craindre de sa conscience, puisqu'il court très peu de risques; si sa conscience lui fait des reproches , il y a donc un autre principe d'a(^tion que l'ulilité; enfin, pour la satisfaction morale, elle doit se confondre, dans celte doctrine, avec le plaisir du succès; par conséquent, celui qui fait le mal avec succès doit être heureux, celui qui fait le bien sans succès doit être malheureux : la salisfaction morale et le remords ne peuvent donc entrer, comme éléments, dans le calcul ; S" il en est de même de l'estime et du mépris : ces deux sentiments supposent la distinction du bien et du mal; si le bien n'est que l'utile, les hommes ne doivent esti-
mer que les habiles gens et ne mépriser que les maladroits : ii faut donc être habile; c'est la seule conséquence de la doctrine de l'utilité ; ^^ les peines et récompenses futures n'ont aucune raison d'être dans la doctrine de l'utilité : si cette doctrine est vraie, il faut écarter l'idée de ces peines et de ces récompenses^ et par conséquent cette idée ne devrait pas entrer en ligne de compte dans le calcul des honnêtes gens.
On voit que les utilitaires ne parviennent à faire coïncider le principe de l'intérêt personnel avec celui de l'intérêt général qu'en y introduisant des motifs qui n'auraient aucune raison d'être si la doctrine de l'intérêt personnel était vraie !
2° Ajoutons que si même les deux principes se trouvaient coïncider dans l'application, le principe moral se distinguerait toujours du principe utilitaire. En effet, il est un grand nombre d'actions que l'on peut accomplir à la fois par honnêteté et par intérêt, où par conséquent l'honnête et l'utile se confondent, et que nous distinguons cependant par leurs principes. On est détourné du vol, par exemple, soit par la conscience, soit par la crainte de la loi. Qui n'aurait pas honte, cependant, de déclarer publiquement, et même de s'avouer à lui-même qu'il ne s'abstient du vol que par la crainte delà prison? Qui consentirait à avouer qu'il n'est honnête que dans les hmites du Gode; et que par conséquent, en dedansde ces limites, il ne l'est qu'en raison du Code? La vraie moralité implique que l'action est bonne en elle-même, indépendamment de ces conséquences; et ses conséquences fussent-elles agréables ou pénibles, ce n'est pas pour cela que l'action est bonne ou mauvaise.
En un mot, il est bien vrai que, selon les lois de la justice, le bien doit finir par coïncider avec le honheur, soit ici-bas, soit ailleurs, la récompense étant la conséquence légitime du mérite moral; mais il ne faut pas intervertir ces termes et faire de la récompense elle-même le princi[ie du mérite.
D'autres philosophes, sans confondre l'intérêt particulier et l'intérêt général de riiumanité, et même en les distinguant expressément, ont fait consister l'essence du bien dans ce qui est utile à tous*.
Quelques obsennlions sont donc ici nécessaires pour discuter te qu'il y a de vague et de confus dans ce principe.
). roiif doctrine i ^té parlirulirrenicnt expofëc cl dévolopiiéc ûinis un rcniarinnble écrit d« il. E V\ iari : des fiindpcs lie lu muiaU '^'^K^f^e. c^mnie science. Paris, 18Gi.
On peut faire remarquer d'abord que cette doctrine, aussi bien que l'utilitarisme vulgaire, repose sur une expression équivoque, à savoir, l'utilité. Rappelons ce que nous avons déjà dit plus haut : dans le sens propre du mot, une chose utile est une chose qui sert à nous procurer un certain bien. L'utile n'est donc qu'un moyen; ce n'est pas un but : ce n'est qu'un bien relatif. Le vrai bien, c'est la chose elle-même que l'on poursuit par le moyen de l'utilité. La médecine n'est un bien que parce qu'elle procure la santé ; l'argent n'est un bien que parce qu'il peut servir à la satisfaction de nos besoins : en lui-même, il est indifférent. Bien plus, une chose peut être utile pour le mal; on ne pourrait pas dire alors qu'elle est un bien. Le poignard est très utile pour se débarrasser d'un ennemi; une corde est très utile pour se pendre. Il ne suffit pas qu'une chose soit utile pour qu'elle soit bonne; il faut encore savoir à quoi elle est utile. Ce n'est donc pas le moyen qui doit être appelé bien dans le sens rigoureux des termes : ce ne peut être que la fin ou le but. Reste à savoir si cette fin est le plaisir ou quelque autre chose. Or, cette difficulté pèse sur la doctrine de l'utilité générale aussi bien que sur celle de l'utilité particulière.
Suivant le principe de l'intérêt général, on dira que le bien c'est le bonheur des hommes. Mais en quoi consiste le bonheur? C'est toujours là qu'il faut en revenir. Chacun entend le bonheur à sa manière : l'un place le bonheur dans la puissance, l'autre dans les richesses, le plus grand nom bre dans le plaisir des sens, le plus petit nombre dans les jouissances nobles et délicates du cœur et de l'esprit. Si vous laissez les hommes juges de ce qu'ils entendent par le bonheur, vous donnerez à l'ambitieux des places, à l'avare de l'or, au voluptueux des plaisirs sensuels. Les empereurs qui donnaient au peuple panem et circenses lui donnaient ce qu'il demandait et ce qui le rendait heureux. Les esclaves souvent ne demandent pas la liberté; on sera donc généreux à leur égard en les laissant esclaves. Si, au contraire, au lieu de prendre chacun pour juge du vrai bonheur, on se fait un type absolu et général du bonheur humain, tel qu'il dérive de l'essence de la nature humaine, on admet par là même, comme nous l'avons fait, qu'il y a déjà pour chaque homme un bien en soi, un vrai bien, distinct du plaisir, indépendant de l'utilité générale, et qui, logiquement au moins, est antérieur au bien commun, au bien de tous.
Les défenseurs de l'utilité générale admettent implicitement
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ces principes. Par exemple, dans l'ouvrage cité, M. Emile Wiart se demande si Tesclavap^e est légitime, s'il est un bien ou un mal, et il raisonne ainsi : « Pour nous, nous constaterons qu'un intérêt impérieux de la nature réclame dans l'homme en faveur de la liberté; que la servitude produit le plus souvent dans Tesclave l'ignorance, l'avilissement; qu'elle lui interdit la jouissance des instincts les plus sacrés; que, chez le maître, elle excite la paresse, l'orgueil, la cruauté ; qu'au point de vue social elle empêche la meilleure organisation du travail, et de tous ces maux nous conclurons que l'esclavage est un mal. » Mais qu'est-ce qu'un instinct sacré? Pourquoi V avilissement est-il un mal? N'est-ce pas précisément introduire ici un principe différent de celui de l'utilité générale, à savoir, le principe de Vexcellence de la personne humaine et de la supériorité des facultés qui constituent l'homme sur celles qui lui sont communes avec l'animal? Au lieu de prendre l'esclave lui-même, avec sa conscience ignorante et pervertie, pour juge de son propre bonheur, on lui oppose ici un type absolu du bonheur humain, d'après lequel il ne faut pas s'avilir, et où il faut sacrifier les bas appétits aux instincts les plus sacrés. N'est-ce pas là précisément distinguer le bien du plaisir ou de l'utihté vulgaire, et reconnaître que dans chaque homme, abstraction faite de la société et de l'intérêt général, il y a quelque bien excellent par soi-même et indépendant du bonheur des sens? Ce n'est pas parce qu'un homme avili est inutile ou dangereux à la société, qu'il ne faut pas s'avilir; mais c'est parce que cela est mauvais en soi, n'y eût-il pas de société. Robinson, dans son île, ne devait pas plus s'enivrer que s'il eût été dans Si patrie ; et la beauté morale de cet immortel roman est de nous représenter de la manière la plus saisissante les devoirs de l'homme envers soi-même, même dans la solitude, même dans un abandon absolu.
Le même auteur distingue très bien, et avec raison, les biens réels des biens sensibles, et il ajoute que « si le moraliste doit tenir compte de la diversité des sensations, ce n'est que d'une manière secondaire. > Il dit encore. « Une vie oisive, mondaine, partagée entre les plaisirs des sens pris avec modération, produit souvent une source de jouissances plus grande, et surtout moins de douleurs qu'une vie active, héroïque, intelligente, où V idéal de la vie humaine est pourtant mieux rempli, où les instincts de notre nature reçoivent en réalité une satisfaction plus pleine et phts élevée. » Or, de ces deux vies, si opposées l'une.
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à l'autre, c'est la seconde que l'auteur préfère : ici encore ce n'est pas le critérium de l'utilité générale qui est invoqué ; c'est le principe de l'excellence de nos facultés et de l'idéal humain qui consiste dans le plein développement de nos instincts les plus élevés.
501. La doctrine du sentiment. — Le sentiment moral est un phénomène si énergique de l'âme humaine, qu'il a souvent caché aux yeux des hommes, et même des philosophes, l'acte essentiellement rationnel qui distini^ue le bien du mal ef qui impose l'obligation à la volonté. De là celte doctrine célèbre que l'on appelle la morale du sentiment, qui fait du sentiment raoral (sous une forme ou sous une autre) le seul principe, le seul mobile, le seul critérium du bien et du mal.
Cette doctrine est supérieure à la morale de l'utilité en ce qu'elle admet et maintient le principe du désintéressement ; mais en elle-même elle est insuffisante.
M. V. Cousin * a parfaitement montré : i' que la morale ^lu sentiment suppose un principe antérieur à elle; 2° que cette morale n'explique pas les deux caractères essentiels de la loi morale : l'université et l'obligation.
1» Nous serait-il possible de ressentir quelque satisfaction intérieure ou quelques remords, si nous ne savions d'abord que nous avons bien ou mal agi? Le sentiment moral suppose donc un jugement moral antérieur. Loin de fonder Tidée du bien, il la suppose. 11 en est de môrne de la sympathie, il en est de même de la bienveillance et de toutes les autres affections morales. L'idée du bien est déjà dana tous ces sentiments : tous l'impliquent ou en dérivent • ce ne sont donc pas eux qui peuvent l'expliquer.
2° Le sentiment moral ne peut fonder une loi universelle. Il n'est pas le même chez tous les hommes, tous ne sont pas disposés à goûter avec la niême délicatesse les plaisirs intimes du coeur. Il y a des natures grossières et des natures d'élite. L'état de Tatmosphère, la santé, la maladie émoussent ou avivent la sensibilité morale. La solitude laisse au remords toute son énergie; la présence de la mort la redouble. Le monde, le bruit, l'entraînement. Thabitude, l'étourdissent sans l'étoutfer... L'esprit souffle à soa heure... Oa connaît le mot célèbre : Il fut brave un tel jour.
N'est-ce pas une règle de la prudence st de la justice de ne pas trop écouter, sans les dédaigner toutefois, les inspirations capricieuses du cœur? Sans doute, sous le gouvernement de la raison, le sentiment ne s'égare pas, et devient même pour elle un appui admirable. Mais livrez-le à lui-même, et il n'a plus de principe assuré; il dégénère en passion; et la passion est fantasque, injuste, excessive... Sans la vue toujours présente du bien et de l'obligation inflexible qui y est attachée, l'âme ne sait où se prendre sur ce terrain mouvant qu'on appelle la sensibilité; elle flotte du sentiment à la passion, de la générosité à l'égolsme, .montés