Kant, Métaphytique det mctur», trad. fran;., p
631 MORALfi THÉORIQUE.
Expliquons cette règle importante à Taide de quelques exemples empruntés au philosophe même que nous citons :
\' Un homme réduit au désespoir par une suite de malheurs a pris la vie ^n dé|ff»ût; mais il est encore assez maître de sa raison pour pouvoir se demander s'il n'est pas contraire au devoir envers soi-même d'attenter à sa vie. Or. il cherche si la maxime de son action peut être une loi universelle de la nature. Voici cette maxime : J'admets en principe, pour l'amour de moi-même, que je puis abréger ma vie, dès qu'en la prolongeant j'ai plus de maux à craindi-e que deiplaisirs à espérer. Qu'on se demande si ce principe peut être une loi universelle de la nature. On verra bientôt qu'une nature qui aurait pour but de détruire la vie par ce même penchant dont le but est de la conserver, serait en contradiction avec ellemême; d'où il suit qu'une telle maxime est contraire au principe suprême de tout devoir.
2° Un autre est poussé par le besoin à emprunter de l'argent. Il sait bien qu'il ne pourra pas le rendre; mais il sait bien aussi qu'il ne trouvera pa^ de prêteur «'il ne s'engage formellement à payer dans un temps déterminé. Il a envie de faire cette promesse, mais il a encore assez de conscience pour se demander s'il n'est pas défendu et contraire au devoir de se tirer d'embarras par un tel mo^en.Je suppose néanmoins qu'il se décide à prendre ce parti, la m.axime de son actiose traduirait ainsi : Quand je crois avoir besoin d'argent, j'en emprunte en promettant de le rembourser, quoique je sache que je ne le rembourserai jamais. Or, cette maxime ne peut revêtir le caractère de loi universelle de la nattrrc sans sa contredire et se détruire elle-même. En effet, ce serait rendre parla toute promesse impossible, puisque personne n'ajouterait plus foi aux promesses et qu'on s'en rirait comme de vaines protestations.
3° Un troisième se sent un talent qui, cultivé, pourrait faire de lui un homme utile à divers égards Mais il se voit dans l'aisance et il aime mieux s'abandonner aux plaisirs que travailler à développer les heureuses dispositions de la nature... Or, il voit bien, à la vérité, qu'une nature dont cette maxime 'serait une loi universelle pourrait encore subsister fcomnie chez les insulaires 'le la mer du Sud); mais il lui est impossible de vouloir que ce soit là une loi universelle... En '^ITet, en sa qualité d'être raisonnable, il veut nécessairement que toutes ses faculté» •oient développées.
4° Enfin un quatrième qui est heureux, mais qui voit des hommes qu'il pourrait soulager aux prises avec l'adversité, se dit à lui-même : Que m'impnrto? (|ue chacun soit aussi heureux qu'il plaît au ciel et qu'il peut l'être par lui-rnême. Je ne l'en empêcherai en rien, je ne lui porterai pas même envie; seulement je ne Buis pas disposé à contribuer à son bien-être el à lui prêter si'cours dans le besoin. Sans doute celte manière de voir pourrait à la rigueur devenir une loi universelle de la nature sans que l'existence du genre humain fût compromise nceessairement... Mais il est impossilde de vouloir qu'un tel principe soit partout admis comme une loi de la nature. Une volonté qui le voudrait se contredirait elle-même; car il peut se rencontrer bien des cas où l'on ait. besoin de la sympathie el de l'assistani'e des autres cl où on se serait privé soi-nu"ine de tout espoir de secours, en érigeant volontairement cette maxime en une loi de la nature.
L;t lôiile de Kant est une règle excellente qu'il est toujours bon «l'Hvoir devant les yeux si l'on veut se perfectionner iiioia- Ili. fiii. Nous savons bien, en effet, sans y penser, que le pnnci|i ' iiioial est une règle qui commande la même chose à tous les houiiues, aussi bien à nous qu'aux autres; mais nous sommes
trop disposés à l'oublier quand nous sommes enchaînés par la passion et l'intérêt.
Or, si l'on prend l'habitude de généraliser les motifs de ses actions, cet oubli, cette omission du principe de la moralité devient de plus en plus difficile, et la complaisance avec laquelle on se pardonne à soi-même ce qu'on condamne dans les autres devient impossible, Kant a très finement expliqué ce point do vue : « Qu'arrive-t-il, dit-il, la plupart du temps, lorsque nous violons la loi morale? Voulons-nous en réalité transformer en règle et en loi générale notre conduite particulière? Loin de là : nous voulons que le contraire de notre action demeure une loi universelle. Seulement nous prenons la liberté d'y faire une exception en notre faveur, ou plutôt en faveur de nos penchants, et pour cette fois seulement... Quoique notre jugement, lorsqu'il est impartial, ne puisse justifier cette espèce de compromis, on y voit néanmoins la preuve que nous reconnaissons réellement la validité du principe du devoir, et que, sans cesser de le respecter, nous nous permettons à regret quelques exceptions qui nous paraissent de peu d'importance. »
On a objecté à la règle de Kant « qu'on est plutôt législateur pour soi-même que pour autrui, et qu'il sera toujours plus facile de savoir ce qu'on doit faire soi-même que de savoir ce que doivent faire tous les hommes sans exception* ». C'est ce qui serait vrai s'il n'y avait pas les passions et l'intérêt personnel. Au contraire, nul n'est bon juge pour soi-même : et pour savoir si l'on a raison ou si l'on a tort, il est toujours sage de dépouiller notre conduite de tout ce qu'elle a de personnel et d'individuel pour la considérer abstraitement de l'œil d'un spectateur impar tial^. Tous les jours nous donnons aux autres de très bons conseils que nous ne suivons pas nous-mêmes. Un malhonnête homme peut être un très bon arbitre ; et souvent ceux qui font les meilleures lois ne sont pas ceux qui les appliquent le mieux. Rien n'est donc plus conforme à l'expérience et à la pratique que le conseil donné par Kant d'universaliser les maximes de ses actions pour en reconnaître la moralité.
Ce principe est encore d'un usage fréquent en éducation. Lorsqu'un enfant commet une action injuste (qu'il frappe ou qu'il dérobe), on lui fait sentir l'injustice de son action : 1° en la lui
1. ObjecUon de Garve, Considérations sur posait de se placar en face d'un spectateur les différents principes de la morale, 1798. impartial, lorsque nous sommes sur le point
2. Nous avons vu (517^ qu'Adam Smith Dro- de faire une action.
appliquant à lui-même'; par exemple : « Que dirais-lu si on tft frappait, si on te dérobait, etc.? 2° en généralisant davantage et en lui disant : c Qu'arriverait-il si tout le monde frappait, dérobait, etc.? » .l'ai toujours remarqué que l'enfant était très sensible à cette espèce d'arijument; et quand la passion ii'est pas trop forte, ce raisonnement suffit pour l'arrêter. Souvent même, quand il va au delà, c'est à l'aide de quelque sophisme, et, comme dit Kanl, en stipulant quelque exception en sa faveur *; mais jamais en niant directement que ce qui s'applique aux autres i;'applique également à lui dans les mêmes circonstances.
508. la loi natnrclle et les lois écrites. — La loi morale, en tant qu'opposée aux lois civiles, ou lois ■positives^ s'appelle la loi naturelle. On l'appelle aussi que Iquefois loi non écrite, en opposition aux lois civiles, qui sont appelées lois écrites.
Les anciens ont parfaitement connu l'opposition entre la loi naturelle et la loi civile, et l'ont exprimée en termes admirables :
Il y a, dit Cicéron, une loi conforme à la nature, commune à tous les Iiommes. raisonnable et éternelle, qui nous commande la vertu et nous défend l'injustice. Cette loi n'est pas de celles qu'il est permis d'enfreindre ou d'éluder, ou qui peuvent être changées entièrement. Ni le peuple, ni les magistrats, n'ont le pouvoir de délier des obligations qu'elle impose. Elle n'est point autre à Rome, autre à Athènes, ni différente aujourd'hui de ce qu'elle sera demain; universelle, inflexible, toujours la même, elle embrasse toutes les nations et tous les siècles. Par elle Dieu instruit et gouverne souverainement tous les hommes; lui seul en est le père, l'arbitre et le vengeur s.
Dans une tragédie de Sophocle, Antigone, accusée par le tyran Créon d'avoir, malgré son ordre, donné la sépulture à son frère Polynice, lui répond admirablement en opposant à celte loi arbitraire:
La loi immuable et non écrite portée par la Divinité celte loi, qui n'est d'aujourd'hui ni d'hier, est éternelle : personne ne sait quand elle a pris naissance *.
L'un des plus grands sages de l'antiquité, Socrale, est un des
). Ce qui est la maxime de l'Évangile : iV« 2. Comme par exemple : f C'est uo t«l qui
/dis pas à autrui ce que tu ne voudrais pat t commencé. » t^Ji'on le fit. 3. Cic, de Legibus, H.
^. Sophocle, Antigone, v, 450 et suCv.
premiers qui ait aperçu cette distinction entre une justice primitive, éternelle, naturelle, et la justice légale qui dépend des lois écrites. Xénophon nous a rapporté l'entretien où il essaye de faire comprendre celte distinction au sophiste Hippias :
■ Crois-tu, Hippias, lui dit-il, que ce qui est légal ou ce qui est juste soit une «eule et même chose, ou es-tu d'un avis différent? — Ma foi, dit Hippias, je n*ai rien à dire contre ton opinion. — Connais-tu, Hippias, des lois qui ne sont pat écrites? — Oui, sans doute, celles qui sont les mêmes dans tous les pays. — 'pourrais-tu dire que ce sont les hommes qui les ont établies? — Comment cela se pourrait-il, puisqu'ils n'ont pu se réunir tous et qu'ils ne parlent pas la même langue. — Qui donc, à ton avis, a établi ces loi»? — Mais je crois que ce sont lei dieux : car, chez tous les hommes, la première loi est de respecter les dieux. — Le respect des parents n'est-il pas aussi une loi universelle? — Sans doute. — Dis-moi : partout la loi ne veut-elle pas qu'on témoigne de la reconnaissance aux bienfaiteurs *? i
Voici donc les caractères qui distinguent la loi morale, ou loi naturelle, des lois positives ou lois civiles. Tandis que la loi naturelle est universelle et absolue, les lois civiles, au contraire, sonivariables ei relatives. Elles dépendent : (a de la volonté, plus ou moins changeante, faillible, tyrannique de celui qui les porte; (6 des circonstances où elles sont portées.
(a Les lois civiles ne dérivent pas delà nature, et elles n'ont pas immédiatement pour auteur l'auteur même des choses. Elles sont faites par les hommes et pour les hommes : ce sont les actes d'une volonté humaine (quelle que soit d'ailleurs cette volonté, prince, peuple ou aristocratie); et cette volonté, raisonnable ou non, suivant les circonstances, commande à d'autres volontés ; elle détermine les rapports qui uniront ces volontés entre elles; elle fait pour les hommes ce que la Providence a fait pour la nature; c'est-à-dire qu'elle leur prescrit (au moins pour un grand nombre de leurs actions, sinon pour toutes) la manière dont ils doivent agir.
11 ne faudrait pas croire sans doute que les lois civiles sont entièrement arbitraires et ne dépendent que du bon plaisir du législateur : ce serait une erreur; elles poursuivent deux objets principaux, qui sont eux-mêmes des limites et des freins à la volonté toujours plus ou moins capricieuse du législateur : ce sont l'utile et le juste; elles règlent les intérêts et les droits des citoyens, et sont d'autant meilleures qu'elles ménagent mieux les premiers et respectent davantage les autres ; si elles étaient