CHAPITRE IV
La vertu.
La règle des actions humâmes, avons-nous dit, est le devoir. Nous connaissons cette règle par la conscience; nous l'accomplissons par la liberté. Cet accomplissement de la loi, lorsqu'il est persistant et fidèle, est ce que l'on appelle la vertu. La vertu est donc l'objet de 1? vie humaine, la fin que l'homme doit se proposer ici-bas d'atteindre et de réaliser.
La définition qui précède suffit pour nous donner une idée générale de la vertu ; mais pour en mieux comprendre les caractères, examinons les différentes définitions que les philosophes en ont données et qui, pour la plupart insuffisantes, ont cependant le mérite d'exprimer les différents aspects de l'objet dont nous cherchons à nous faire une idée complète.
532. La Terto est one science. — La première définition qui se présente à notre examen est celle que Platon avait empruntée à Socrate, ou du moins dont il lui avait pris l'idée et qu'il a luimôme profondément développée. La vertu, disait-il, est la science du bien; le vice en est V ignorance.
Il est incontestable, d'une part, que la science du bien est essentielle à la moralité; car comment ferait-on le bien sans le connaître? Il est certain, en outre, que le vice vient très souvent de l'ignorance; c'est pourquoi il est très important d'éclairer les hommes pour les améliorer. De plus, quoiqu'il soit très certain que lorsque nousjugeons les hommes, nous devons tenir compte cTe l'état de leur conscience, et que celui qui agU sincèreiiK'ut suivant sa conscience n'ait aucun reproche à se fiure, il n'est pas moins vrai, d'un autre côté, que l'on ne peut appeler verin, dans le propre sens du terme, l'accomplissement du mal,
lors même que le mal est pris pour le bien. On pourra peut-être excuser le fanatisme d'un Brutus ou d'un Ravaillac, s'ils ont agi sous l'inspiration de la conscience; mais personne ne considérera leur action comme un acte de vertu. On ne donnera pas ce beau nom à une bonne volonté aveugle, à d'honnêtes intentions funestes. Il faut donc reconnaître que la connaissance du bien est ^ne des conditions essentielle.s de la vertu.
Telles sont les raisons que l'on peut donner en faveur du principe de Platon ; mais elles ne suffisent pas à le justifier complètement, car Platon ne dit pas seulement que la connaissance est indispensable à la vertu, mais qu'elle est la vertu même. Cela est évidemment excessif et contraire à l'expérience. Connaître le bien ne suffit pas, il faut le vouloir. Il ne suffit pas de le vouloir en général, il faut s'efforcer de l'accomplir, et c'est cet effort que l'on peut considérer comme la source de la moralité humaine, Video melioraproboque, détériora sequor\ dit la ilféc^ée d'Ovide: f Je ne fais pas le bien que j'aime, et je fais le mal que je hais, » dit Racine traduisant saint Paul. Ces deux paroles célèbres expriment un état psychologique inconciliable avec la théorie de Platon. Celui-ci n'a pas ignoré cet état : il le décrit même dans son dialogue des Lois, et cependant il ne renonce pas à sa tliéorie. < Voici, dit-il, la plus grande ignorance : c'est lorsque, tout en jugeant qu'une chose est belle ou bonne, au lieu de l'aimer on l'a en aversion, et encore lorsque l'on aime et qu'on embrasse ce qu'on reconnaît mauvais et injuste*. » Voilà le fait bien reconnu et parfaitement décrit. Mais n'est-ce point le qualifier étrang^ement que d'appeler cette opposition de la raison et du désir la dernière ignorance? Est-ce ignorance que de connaître qu'une chose est mauvaise et la choisir, qu'une chose est bonne et s'en détourner? Aussi Platon refuse-t-il ordinairement d'admettre que l'homme qui fait le mal ait la vraie connaissance du bien. Il rejette cette expression de toutes les langues : « être vaincu par le plaisir y>. Il demande si l'homme peut fuir volontairement ce qu'il sait lui être bon ou avanta^ieux, ou rechercher volontairement ce qu'il sait lui être mauvais ou nuisible, oubliant que le bon ou le maut'ais ne sont pas toujours la même chose que l'utile ou le nuisible, et surtout que le plaisir ou la douleur. Aussi ces principes l'enîraînent-ils à de fâcheuses conséquences. Il affirme que la méchanceté est involontaire. « Personne, dil-il, n'est méchant parce
1. Je vols et j'approuve le mieux, et je fais le pire. — 2. Loi», liv. III,