Les appétits ou inclinations corporelles. — Les
premières tendances qui se manifestent en nous sont celles qui ont pour objet le bien-être corporel : on les appelle des appétits.
Tous les appétits sont les manifestations d'un appétit fondamental qui est au fond de tout être vivant, et qui est ïinstinct de conservation ou amour de la vie. Cet instinct n'a pour objet ni le corps tout seul, ni l'âme toute seule, mais l'union de l'âme et du corps, qui est précisément ce que l'on appelle la vie. Ce n'est pas le corps tout seul : car qui tiendrait à son corps, privé de sentiment? Qui se consolerait de la mort en pensant que son corps restera embaumé pendant plusieurs milliers d'années comme une momie d'Egypte? Qui consentirait à tomber en enfance, dans la pensée qu'on continuerait à vivre? Mais,d'un autre côté, ce n'est pas l'âme seule qui est l'objet de l'amour de la vie, car la foi à l'immortalité suffit à garantir l'existence de l'âme; et
1. Cici'ion, de Finibut, III. VU : Apjpititio animi, qxue ôpfxr) grtecè voMw
PHÉrfOMÈNES AFFECTIFS. 49
cependant, sauf le cas où la foi religieuse fait un devoir de sacrifier la vie, on ne voit pas que la plupart des hommes, même les plus croyants, soient plus indifférents que les autres k leur conservation.
Les principaux appétits sont : le besoin de nourriture (faim et soif), le besoin de repos ou de sommeil ^ le besoin d'activité musculaire, Vijisti^ict de reproduction, etc.
Voici les caractères des appétits, suivant Reid :
r Ils sont accompagnés d'une certaine sensation, plus ou moins désagréable, suivant l'intensité de la privation ; habituellement et à l'état normal, cette sensation est une sorte d'inquiétude, qui est plutôt agréable que pénible.
2" Ils sonl périodiques. Apaisés pour un temps parla possession de leurs objets, ilsrenaissentaprès des intervalles plus ou moins réguliers. Ce second caractère n'est pas absolument rigoureux.
On peut encore compter parmi les appétits les plaisirs des sens. L'amour des plaisirs n'est pas la même chose que l'instinct de conservation ; Malebranche a distingué avec raison l'amour de Vêtre et l'amour du bien-être. Xutre chose, en effet, est la faim et la soif, qui ont rapport à la conservation, autre chose les plaisirs du goût ou de V odorat. Il en est de même de l'amour d'une température douce et chaude, des vêtements soyeux, d'une couche moelleuse, etc.; tous ces goûts ont pour objet le plaisir, non Vutilité.
A l'instinct de conservation se rattache l'instinct de possession eX d' accumulation j qui donne naissance au fait de la propriété.
58. Les passions. — Nous venons de voir ce que sont les inclinations, ou, comme les appelait Jouffroy,les tendances pH' mitives de notre nature. Voyons ce que sont les passions.
Les passions sont les émotions'- par lesquelles passent les inclinations, suivant qu'elles sont satisfaites ou contrariées dans la poursuite de leurs objets. Une même inclination peut passer par toutes les passions : une même passion peut être commune à toutes les inclinations. Par exemple, l'amour du pouvoir peut passer parla crainte, l'espérance, le désir, la joie; ce sont les passions; et réciproquement, telle de ces passions, par exemple, l'espérance ou la crainte, est commune à l'amour du pouvoir, à l'amour des richesses, à l'amour de la vie, etc.
Le fond commun de toutes nos tendances étant l'amour^
t. Descartes, Traité des passions, I, ÏI.
UNET, Philosophie. i
on peut dire que les passions sont les modes ou les formes de l'amour, et que les inclinations en sont les espèces. Les inclinations se diversifient par leur objet (amour du pouvoir ^ amour des richesses, amour des hommes). Les passions se diversifient par les circonstances qui facilitent ou entravent la satisfaclioa des tendances 1,
Nous rangeons les passions parmi les opérations sensitives non qu'elles soient exclusivement propres aux appétits corporels (car le sentiment lui-même passe par les mêmes passions), mais parce qu'elles ont une liaison manifeste avec le corps et qu'elles, s'expriment énergiquement au dehors par le moyen du corps».
Dans l'usage ordinaire, le mot de passion exprime quelque chose de plus que ce que nous avons dit : on entend par là les mouvements violents et excessifs de l'âme qui l'emporteat hors des bornes de la raison : les passions ne sont qu'un phénomène en quelque sorte pathologique : c'est en ce sens qu'il faut les proscrire et les combattre; mais, ainsi entendues, les passions no sont que l'exagération et l'abus des émo lions naturelles et inévitables qui sont atlachées à nos inclinations : ce sont ces émotions naturelles que les philosophes appellent les passions ^
On a essayé de distinguer les émotions des passions, en disant que les unes sont des états normaux et réguliers, qui résultent de l'exercice modéré et raisonnable de nos facultés, tandis que les passions sont des ruptures d'équilibre, des passages subits et violents d'un état à un autre*. Mais toute émotion est toujours un changement d'état : or, qu'un changement soit brusque ou doux, cela tient uniquement à la nature de l'objet et n'atteint pas l'essence du phénomène. Que si, au moment où je crois voir un chien, c'est un tigre qui se présente à moi, il y a là une rupture d'équilibre très naturelle, et la crainte se change en terreur; mais ce n'est en réalité qu'une différence de degré.
Les passions, étant les modes ou les formes de l'amour, ne sont autre chose que Vamour transformé. « Posez l'amour, dit Bossuet, vous verrez naître toutes les passions; ôtez l'amour, elles disparaissent toutes. La haine qu'on a pour un objet ne vient que de l'amour qu'on a pour un autre. Je ne hais la maladie que parce que j'aime la santé. Je n'ai d'aversion pour quelqu'un
1. La dislinclion précédente entre les ïncli- 2. Voy- pins loin: (section UI. chap vni):
naticins et les passions est empruntée à Ad. Rapports du physique el du moral.
Ga'iii.r {Facultés de l'dme, IV, i, g I). Lui- 3. C'est le sens .ie D.'sc.nles, de Bossuet et
influe attribue celle distinction à Walebranche deloulc la tradition philosuphique.
(Rech. de La vérité) , mai» chez celui-ci elle i. UniWei, de l'Essence deg passion*. Fari»,
a un autre seos. i&^^, Uv. 1. p. 22.
PHÉNOMÈNES AFFECT'FS. U
que parce qu'il m'est un obstacle à posséder ce que j*aime. » Conn. de Dieiiy I, vi).
De là deux sortes de passions, les unes qui se rapportent à l'amour, les autres à la haine, suivant que l'objet est considéré comme bon ou mauvais : sub ratione boniaut mali, disaient les scolastiques.
On pourrait rattacher à cette opposition la distinction des scolastiques entre ce qu'ils appelaient l'appétit concupiscible et l'appétit irascible, l'un qui nous porte à nous unir à l'objet, l'autre à le repousser; mais ce n'est pas là tout à fait le sens qu'on attachait à cette distinction \
Après cette première distinctionfondamentale, une autre circonstance non moins importante est celle de hprésence ou de V absence de l'objet, ou pour mieux dire, de la possession et delà privation.
L'amour en possession de son objet est ce qu'on appelle la joie ou le contentement. « La joie, dit Spinosa, est le passage d'une perfection moindre à une perfection plus grande. » {Éihi' que, III, prop. xi.) Cette définition, nous l'avons vu (50), est précisément celle que l'on pourrait donner du plaisir; et en effet, la joie n'est qu'un plaisir. La différence, c'est que le plaisir peut être un phénomène local et partiel, tandis que la joie s'applique à l'être tout entier; par exemple, un fruit agréable «ausedu plaisir, non de la joie; mais le plaisir de revivra après une longue maladie sera de la joie. On pourrait dire aussi que le plaisir donne de la joie, ce qui prouve que l'un n'est pas l'autre. Dans ce sens, le plaisir sera la satisfaction de la passion, et la joie, la passion satisfaite. Ainsi, faire une promenade est un plaisir, parce qu'elle donne de l'exercice à nos membres, et de cet exercice, s'il a été modéré et proportionné, résultera la joie. Les plaisirs modérés de la table, goûtés dans la mesure du besoin, donnent de la joie, s'ils ne sont pas contrebalancés par des causes de tristesse.-— Le contentement est une joie paisible et modérée qui s'exprime faiblement au dehors, mais qui, sauf le.degré, a tous les caractères de la joi^.
L'âme, en présence du bien, éprouve de la jeie, et en présence du mal elle éprouve de la tristesse. La tristesse est à la douleur ce que la joie est au plaisir. Elle se définira donc comme la joie, mais en sens inverse; eiie est, comme dit Spinosa, « le passage d'une perfection plus giande à une perfection moindre ».
1. L'appétit concupiscible se rapportait à difficile, sub ratione ardui. C'est ain<ii' rr».
robjet considère comme bon ou mauvais, sub l'espérance faisait partie de l'appétit ira<irih'o
ralione boni aut wçH. L'appétit irascible, oa voit combien cette distinction était artifir.iiJ M «eme objet considère «omme facile on ««"«twiift
La tristesse se distingue de la douleur en ce que la tristesse n'est que dans l'âme, et l'enveloppe tout entière, tandis qu'il peut y avoir des douleurs locales et qui ont leur siège dans le corps. Personne ne dira qu'il est triste, parce qu'il a mal au doigt ou à l'oreille; mais un mal physique peut à la longue produire la tristesse. La tristesse est donc l'état général de l'âme privée du bien, ou subissant le mal présent.
Nous venons de voir ce qui se produit en présence de l'objet. Yoyons ce que produit maintenant son absence ou vsa privation. Ici la sensibilité n'agit plus toute seule : il faut y joindre l'imagination. Car comment l'âme tendrait-elle vers le plaisir ou vers son objet, si elle ne se le représentait d'une certaine manière? Ignoti nulla ciipido.
L'amour de l'objet absent, représenté par l'imagination, est le désir. Le désir est un mélange de plaisir et de douleur. Il est accompagné ou précédé d'une certaine émotion plus ou moins pénible que Locke appelle a inquiétude » (uneasiness) . Cette inquiétude, suivant Leibniz, n'est pas tout à fait^ une douleur, mais plutôt une disposition ou préparation à la douleur.
C'est une sorte d'adresse de la nature, qui nous adonné des aiguillons du désir, des rudiments ou éléments de la douleur, si vous voulez, des demi-douleurs...... de
sorte nue cette continuelle victoire sur ces demi-douleurs, qu'on sent en suivant gon désir, et satisfaisant en quelque sorte à cet appétit ou à cette démangeaison, nous donne une quantité de demi-plaisirs, dont la continuation et lamas devient enfin un plaisir entier et véritable. (Nouveaux essais, liv. H, xxi, ^5).
Ainsi le désir, tant qu'il ne dégénère pas en besoin violent, ne nous donne que des demi-douleurs qui sont plutôt des assaisonnements que des empêchements au plaisir : « Ce sont comme autant de ressorts qui tâchent de se débander et qui font agir notre machine. » D'ailleurs le désir en lui-même est deja un plaisir, qui souvent est supérieur au plaisir réel, t Je poursuis la jouissance, dit Faust, et daiis la jouissance je regrette le désir'. 5) C'est que les plaisirs d'imagination sont souvent supérieurs à ceux de la réalité.
Si maintenant nous considérons le mal comme absent, pourvu qu'il nous menace d'une manière quelconque, le mouvement de répulsion qu'il nous inspire s'appelle aversion. L'aversioû est à la haine ce que le désir est à l'amour.
Amour, joie, désir, d'une part; — haine, tristesse, aversion, de l'autre : telles sont les deux trilogies fondamentales; et de ces six passions primitives toutes les autres sont composées.
i. f So taural' ich von Begierde zu Genuss. und ira Genis» verschmachf ich nach Begierde. »
V admiration^ est l'amour d'un objet, considéré comme ayant , quelque chose de rare ou de grand. — Le mépris est la haine d'un objet, considéré comme petit ou comme bas. — Ves- \ gérance est l'amour et le désir d'un objet dont la possession y nous laisse quelque doutée — La crainte e^i la haine d'un objet ■1 dont la menace nous laisse quelque doute. — La sécurité est une joie qui provient de l'idée d'une chose future ou passée sur laquelle toute cause d'incertilude a disparu. — Le désespoir est un sentiment de tristesse qui provient de l'idée d'une chose future ou passée sur laquelle toute cause d'incertitude a disparu. — V envie est une haine qui dispose l'homme à s'attrister du bonheur d'autrui ou à se réjouir de son mallieur. — Le regret^ c'est la tristesse causée par la perte d'un objet. — La colère est un désir qui nous excite à faire 9u mal à celui que nous haïssons.
59. Lois des passions. — Les lois des passions sont au fond les mômes que celles du plaisir et de la douleur, mais avec quelques nuances différentes.
I. Loi de continuité. — Les passions s'usent par l'habitude et la continuité de la jouissance, mais elles se transforment en besoins.
II. Loi de relativité. — Les passions sont excitées par la nouveauté des objets et par le changement. (Sur le plaisir de la nouveauté, voy. iouïïvoy, Esthétique, vi, vu, viii. — Bain, theEmotio?i'i and the Will, ch, iv.)
Loi de contagion. — Les passions se communiquent de proche en proche, de sorte que les hommes réunis éprouvent des passions beaucoup plus vives que les hommes isolés. (Adam Smith, Sentiments moraux, ch. i.)
Loi d'idéalité. — La passion subsiste en dehors des objets, alimentée par l'imagination, qui les exagère. (Voy. le vers de Lucrèce, IV, V. 1151 , traduit par Molière, Misanthrope, acte II, se. v.)
Loi du rythme. — Les passions sont soumises à une alternative réguHère, que l'on a comparée au flux et reflux de la rnor. (Herb. Spencer, Premiers principes, part. II, ch. x.)
Loi de diffusion. — Tous les états de conscience, mais particu-» lièrement les émotions et les passions, sont accompagnés et suivis dans l'organisme d'une onde d'efforts musculaires et organiques. (Bain, the Emotions and the Will, ch. i).
1. C'est une idée étrange de Descartos d'avoir bien (I, vi, à la fin du chap.). considéré l'admiration ou l'étonnement comme 2. Définition de Spinosa : « C'est lUie ioia
la première de» passions. Bossuet la réfute très mal assurée ». (.Ethique. IH, xxm)