Substance et mode. — Essence et accident. — On
distingue encore deux formes de l'être : la substance et le modey c'est-à-dire Vêlre et le fhénomène. On appelle mode ou phénomène tout ce qui tombe sous l'observation externe et interne. Les modes ont deux caractères principaux : 1° la multiplicité; 2° la mutabilité. Or l'esprit conçoit la nécessité de quelque chose qui établisse un lien entre les phénomènes et qui leur donne l'unité, et en second lieu d'un support ou substratum qui persiste el demeure te même pendant que les phénomènes changent et passent. Enfin, un autre caractère de la substance, signalé par Aristote, c'est que, tout en restant une seule et même chose, elle peut recevoir les contraires.
On a tiré objection de cette expression de substratum ou de support, comme si la substance était quelque «hose de caché ou d'enveloppé sous les phénomènes, comme un homme sous son manteau. Mais c'est combattre une pure métaphore. La notion de subslance ne signifie rien autre chose, si ce n'est qu'un être n'est pas épuisé tout entier par ses manifestations externes. Il est en soi; il a un dedans; il est, en un mot : or c'est cela qu'on appelle substance; et ceux qui le nient ne s'aperçoivent pas qu'ils font tout simplement du phénomène lui-même quelque chose de substantiel.
De même que l'on oppose la substance au mode, l'on oppose aussi Yessence à Vaccident. Vessence comprend les propriétés constantes et permanentes de l'être et principalement celles d'où dérivent toutes les autres (3:27). Vaccident est le phénomène qui peut se produire ou ne pas se produire, sans que la nature de l'être en soit affectée.
Go9. Les causes. — Une notion qui a été toujours unie à la notion de substance est celle de la cause :
i La cause, Cit Bossnet, est ce qu'on répond, quand on demande pourquoi une chose est. Par exemple, à la question : pourquoi fait-il chaud? pourquoi faii-il froid en ce lieu? c'est parce qu'il y fait grand soleil, c'est parce que le vent de bise y donne beaucoup i.
Telle est l'idée la plus générale que Ton peut se faire de la cause. Mais c'est là un terme abstrait qui représente bien -des choses différentes, car on peut répondre de bien des manières t celui qui vous demande pourquoi une chose est. De là la théorie des causes fondée par Aristote {Métaphysique, liv. I, ch. m; — Physique^ liv. Il,ch. m), conservée et transmise par la scolastique,etdontBossuet nous donne le résumé substantiel et précis dans son Traité des causes. Nous en reproduirons ici les principaux extraits.
Les questions qu'on peut faire par la particule pourquoi se réduisent à quatre principales, qui marquent quatre genres de causes
On peut demander, premièrement, pourquoi une chose est, avec intention de savoir qu'est-ce proprement qui agit pour faire qu'elle existe. Comme dans le» exemples rapportés : Qu'est-ce qui a fait ce grand chaud ou ce grand froid que nous sentons? On répond que c'est le soleil et le vent de bise : c'est ce qui s'appelle causes efficientes.
Secondement, on peut demander pourquoi une chose est, avec intention de savoir quel dessein se propose celui qui agit. Par exemple : Pourquoi allez-voug dans ce jardin? On répond : Pour me promener, ou bien : Pour cueillir des fleurs C'est ce qui s'appelle fin, ou cause finale.
Il y a deux autres pourquoi, auxquels il faut satisfaire par deux autres genres de causes. Par exemple, si on a deux boules, l'une de cire et l'autre de marbre, on demande pourquoi l'une est molle et l'autre dure, la réponse est que l'une est de cire, matière molle et maniable, et l'autre de marbre, matière dure et qui résiste. Si l'on fait une autre question et qu'on vous demande pourquoi ces deux boulet roulent si facilement sur un plan : C'est à cause de leur rondeur, répondez-vous. Les réponses que vous faites à cos deux questions sont tirées, l'une de la matière et l'autre de la forme de ces boules, et ainsi vous avez trouvé deux autres sortes de causes qu'il faut ajouter aux précédentes, dont l'une s'appelle matière oa cause matérielle, et Tautre forme, ou cause formelle.
Voilà donc les quatre genres de causes que nous cherchions.
La première est la cause efficiente, qui peut être définie : ce qui étant posé, il faut que quelque chose s'ensuive. Par exemple, posé que le feu touche ma main, il s'ensuit de là qu'elle est brûlée.
La deuxième est la cause finale; elle montre pour quel dessein est une chose, et peut-être définie : pourquoi est une chose.
La troisième est la cause matérielle; elle explique de quoi une chose est composée, et peut être définie : ce dont une cliose est faite. Par exemple : cette statue est faite de bronze ou de marbre.
La quatrième s'appelle la cause formelle et dit de quelle manière la cuise e«t, et quelles en sont les propriétés; on peut la définir : ce qui fait qu'une chose est appelée telle ou telle. Par exemple, une chose est dite ronde parce qu'elle a de la rondeur
1. Bossuet, Traité des causes. Ce traité a risson, dans sa Philosophie i€ Bossutt (A|H été publié pour la première fois par M. Nour- pendice, p. 265 et suiv.).
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A ces quatre genres de causes que nous avons rapportés , quelqnes-nns en ajoutent un cinquième, qui s'appelle la cause exemplaire. La cause exemplaire est le modèle ou l'original sur lequel une chose est faite. Par exemple, si on demantte pourquoi une telle figure se trouve dans la copie d'un tableau, on répondra que c'est à cause qu'elle se trouve aussi dans l'original.
De ces cinq genres de causes, il y en a deux, la finale et l'exemplaire, qui sont plutôt causes morales que causes physiques.
Nous appelons causes p/ii/.s/gues ou naturelles ceUea dont s'ensuit immédiatement un certain effet naturel : par exemple, lorsiiue du feu s'ensuit la chaleur dans tous les corps environnants. Au contraire, nous appelons cause morale celle qui n'agit pas immédiatement et au dehors, mais qui excite un autre à agir par le moyen de la connaissance. Telles sont la cause finale et la cause exemplaire, qui n'agissent qu'étant connues et en nous déterminant à agir d'une certaine manière. Ainsi, roriginal d'un tableau n'est pas ce qui fait la copie. La santé recherchée ne m'applique pas les remèdes, mais elle me porte à les appliquer.
Nous remarquerons en passant, au sujet de la fin, qu'elle est toujouis la première dans l'intention et la dernière dans l'exécution. Par exemple, si l'on veut aller à la chasse, c'est ce qu'on pense le premier et qu'on exécute le dernier, parc, qu'il faut auparavant commander les équipages, monter à cheval, aller au lien destiné, et ainsi du reste.
Il n'y a donc rien de plus véritable que cet axiome qui dit que la premièi-e chose dans l'inle7ition est la dernière dans l'exécution '; parce que la première chose à quoi l'on pense et la dernière à quoi l'on arrive, c'est la fin.
Outre cette division générale des causes on efficiente : finale, exemplaire, maté' rielle et formelle, on peut subdiviser encore la cause efficiente : premièrement en cause procnaine et cause éloignée. Par exemple, la cause prochaine de ce que le blé est mouJu, c'est la meule qui le broie; et la cause éloignée, c'est le vent ou l'eau qui fait aller le moulin. La cause prochaine de la pluie, c'est le vent chaud i|ui fond la nue; et la cause éloignée, le soleil, qui attire les vapeurs dont elle est formée.
Secondement, on la divise en cause principale et imtrumentale. Par exemple, la C&US& principale qui fait une saignée, c'est le chirurgien, et la cause instrument taie, ou l'instrument, c'est la lancette dont il se sert. A proprement parler, il n'y a que les natures intelligentes qui se servent d'instruments, parce que c'est un effet de la raison et de l'art.
Troisièmement (et c'est ici la plus importante de ces divisions), on divise la cause efficiente en cause première et cause seconde. La cause première, c'est-à-dire Dieu, est celle qui donne proprement le fond de l'être. La cause seconde, au contraire, façonne seulement la chose, et ne fait pas absolument qu'elle soit. Le sculpteur ne fait pas le marbre, ni l'orfèvre l'or; mais, les trouvant déià faits, il les façonne. C'est Dieu qui a donné le fond de l'être. Dans les ouvrages de la nature, ce n'est ni le cœur ni le foie qui fait le sang; il avait déjà le fond de son être dans l'aliment dont il a été formé, et le cœur avec le foie ne font que lui donner une certaine forme. Une tulipe, qui sort d'un oignon, y était déjà renfermée et y avait le fond de son être. Si elle croît, c'est de l'eau dont elle est arrosée, et elle avait tout son être auparavant; c'est ainsi qu'un fruit sort d'un arbre; le soleil ne lui donne pas le rond de son être, il attire seulement par sa chaleur les sucs dont il est formé se «e nourrit.
Dieu donc qui «rée de rien chaque chose, est le seul qui donne "être proprement et absolument, parce qu'il est l'être même, et par conséqunu la seule première cause efficiente de toutes choses.
La môme subdivision que nous avons faite des causes efficientes se peut faire dans les causes finales. Il y en a de prochaines et d'éloignées; il y en a de principales et de moins principales. Il y a la fin dernière que l'esprit se propose comma