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OU nos mains sur les corps qui nous environnent, nous trouvons un moment où la perception de ces corps vient à cesser et est remplacée par la perception d'un autre corps ou par une absence apparente de perception : par exemple, si je regarde ou si je touche cette table, je reconnais bien vite, ou bien qu'elle est entourée de toutes parts par d'autres corps qui la touchent, ou bien qu'elle est isolée par ce milieu transparent appelé air que je ne perçois pas par mes yeux et que je perçois à peine par lo toucher. Le lieu où le corps cesse, l'ensemble des points qui terminent sa perception s'appellent limites ou bornes. De même, si je considère un objet par rapporta la durée, je le perçois très souvent comme ayant commencé ou comme finissant devant moi; et le commencement et la fin sont ses limites dans le temps, de même que la figure des corps est leur limite dans l'espace. A la vérité, il est beaucoup de corps que je peux parcourir pendant longtemps sans apercevoir leurs limites, comme ia terre, ou que je vois durer devant moi sans assister à leur naissance et à leur fin : mais l'expérience ou le témoignage m'a bien vite appris que ces corps ont néanmoins une figure liui les limite dans l'espace et qu'ils ont eu un commencement dans le temps. Ainsi, tous les objets qui tombent sous moji expérience me paraissent limités et finis.
Cependant, lorsque je veux appliquer la même idée, non plus aux choses qui sont dans l'espace et dans le temps, mais à l'espace et au temps eux-mêmes, mon esprit trouve une résistance invincible. Je peux bien me représenter un corps, si grand qu'il soit, ayant toujours une limite : car au delà de ce corps il peut y en avoir d'autres; mais je ne puis me représenter l'espace ayant une^ borne : car au delà qu'y aurait-il? rien, si ce n'est encore de l'espace. On peut se représenter arrivé aux dernières limites du monde : car au delà du monde il peut y avoir le vide; mais le vide lui-même n'a pas de limites : car si par hypothèse je me transporte à ces prétendues limites, mon esprit, ou si vous voulez mon imagination, trouvera encore le vide autour de moi. Je puis à la rigueur concevoir la suppression de l'espace, c'est-àdire le rien absolu; mais ju ne puis supposer l'espace' entouré et limité par le rien. Peut-être n'en est-il pas de même du temps • car il est des philosophes (Platon, saint Thomas) qui ont crr que le temps avait commencé : mais, même en faisant cette supposition, ils ne parlaient en réalité que du temps successif, du temps des créatures; et en imaginant la création du temps, ils conce-
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v;i i ent une autre espèce de temps immobile, appelée éternité, antérii'ure au temps créé et qui était encore du temps, li semble donc qu'on ne puisse pas plus ûxer de limites au temps qu'à l'espace.
En d'autres termes, comme nous Ta dit Kant, l'espace etle temps nous sont donnés comme actuellement infinis, c Sans doute l'idée de l'infini s'applique à autre chose encore qu'au temps et à l'espace; ... mais on peut détacher l'idée d'infini du temps et de l'espace et la considérerenelle-même.>( Cousin, Philosophie de Locke, XVIII* leçon.)
Depuis longtemps on a contesté qu'il y ait réellement dans l'esprit humain une notion d'infini : ce n'est, a-t-on dit, qu'une notion négative. Nous n'avons d'idée positive que du fini : l'infini n'est que la négation du fini , de même que le néant n'est que la négation de l'être : nous pouvons supprimer l'être par notre pensée, mais nous ne pensons plus rien quand nous l'avons supprimé : c'est cette non-pensée que nous appelons l'idée du rien. De même, penser l'infini, c'est penser le non-fini : c'est ne pas penser.
Mais on a répondu avec raison que :
L'idée d'infini n'est pas plus négative de celle de fini que l'idée de fini n'est négative de celle d'infini : elle* sont négatives au môme titre, ou elles sont toutes deux positives : car ce sont deux affirmations simultanées, et toute affirmation donne une idée positive. (Cousin, Ibid.)
Une autre réponse faite par Fénelon est que si l'infini est une négation, ce n'est que la négation de la limite : c'est la limite qui est déjà une négation : or la négation d'une négation n'est pas une « négation : c'est une affirmation ». (Fén., Exist. de DieUy II.)
Cette question a été reprise par un philosophe de nos jours -de l'école de Kant, par Hamilton. Il soutient, comme Locke, comme Gassendi, que l'idée d'infini est négative et inconcevable.
Selon nous, dit-il, l'esprit ne peut concevoir et par conséquent connaître que le limité. L'illimité (ou l'iuflni) ne peut être positivement saisi par l'ealendement : il ne peut être conçu que par l'omission ou abstraction des conditions mêmes dans lesquelles le fini se realise : d'où il suit que cette pensée est purement négative, négative du concevable même. (Harrfilton, Fragments, trad. fr. de Louis Peisse, p. 18.)
Cette doctrine est combattue par les philosophes les plus récents de l'école anglaise.
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n n'est pas vrai de dire, selon Herbert Spencer, que de deux termes tîontradictoires le ni^gatif ne soit autre chose que la suppression de l'autre. Prenons, par exemple, le limité et l'illimité. Notre notion du limité se compose : premièrement d'une conception d'une certaine espèce d'être, et secondement d'une conception des limites sous lesquelles elle est connue. Dans son antithèse, dans la notion de l'illimilé, la conception des limites est abolie, mais non celle d* «ne certaine espèce d'étrt, {Premiers principes, trad. fr., p. 95.)
N'est-ce pas dire, avec Fénelon et presque dans les mêmes termes, que rinfini n'est que la négation de la négation? M. Stuart Mill a également combattu la thèse d'Hamilton :
L'existence d'un élément négatif dans une conception, dit-il, ne rend pas négatiT» ja conception elle-même et n'en fait pas une entité vide. Bien des gens seraient •urpris si on leur disait que la vie éternelle est une conception négative, que l'immortalité est inconcevable. Ceux qui ont l'espérance d'en jouir ont une conception très positive de leur espérance- 11 est vrai que nous ne pouvons avoir une conception adéquate de la durée et de Tespace infinis ;mai8 entre une conception non adéquate et l'impossibilité d'une conception, il y a une grande difTérence. (Mill, Examen cTHamilton, trad. fr., p. 57.)
6i5. Le relatif et Tabsolo. — Il faut distinguer l'infini et l'absolu. Le premier a rapport à la grandeur et le second à l'e^ctstence. L'absolu s'oppose au relatifs l'infini au fini. — L'absolu est proprement ce que Kant appelle V inconditionnel, ce que Platon appelait xh ôvyiroQrrôv, c'est-à-dire ce qui n'exige aucune condition, ce qui ne dépend pas d'autre chose. L'être absolu, c'est l'être qui ne dépend d'aucun autre être, qui n'a besoin que de soi pour être, qui est à lui-même sa raison d'être : une science absolue est une science qui ne dépend pas d'une autre science, qui a ses principes en elle-même; elle se distinguera de la science infinie, qui est la science totale, la science de tout ce qui peut être connu. De même, la puissance absolue c'est la puissance qui n'a besoin de rien pour agir; la puissance infinie c'est la puissance qui peut tout ce qui est possible. En un mot, ral)>olu a rapport à l'indépendance des actes et l'infini à leur étendue.
Hamilton soutient pour la notion d'absolu la même thèse que pour la notion d'infini. Suivant lui, V inconditionnel ou l'absolu ne peut pas être pensé, ou il ne l'est que négativement.
H. Spencer réfute en'^ore ici l'opinion d'Hamilton {les Pre* miers principes, trad. franc., p. 96). Il montre que :
1» Notre conception du relatif disparaît des que notre conception de l'absolu n'est plus qu'une pure négation. Demander à concevoir la relation du relatif et
du non-relatif saûs avoir conscience de chacun d'eux, c'est comme si on noua demandait de comparer ce dont nous avons conscience avec ce dont nous n'avons pas conscience ; la comparaison, étant elle-même un acte de conscience, n'est possible que par la conscience de ses deux oLijets.
2" I! y a quelque chose qui forme la substance brute de la pensée définie et qui resw après que les qualités définies quelle a reçues de la conscience ont été détruites. ..La suppression des conditions et des limites est, dans l'hypothèse, la suppression de ces conditions et de ces limites seulement. En conséquence, il doit y avoir un résidu, une conception de quelque chose qui remplit leur contour, et c'est ce quelque chose d'indéfini qui constitue notre conception du non-relati! ou de l'absolu.
3° Dire que nous ne pouvons connaître l'absolu, c'est dire implicitement qu'il y a un absolu. Quand nous nions que nous ayons le pouvoir de connaître l'essence de l'absolu, nous en admettons tacitement l'existence; et ce seul fait prouve que l'absolu a été présent à notre esprit, non pas en tant que rien, mais en tant que quelque chose. (Ibid., 93.)
646 . L'imparfait et le parfait. — Dans l'école cartésienne parfait était synonyme d'infini et exprimait aussi la même chose que ce qu'on a appelé depuis absolu. Cependant ces trois notions doivent êlre distinguées : l'infini a rapport à la grandeur, l'absolu à VexislencCy le parfait à la qualité. Nous distinguons dans tous les êtres des diiïérences de qualité ou de perfection. Tant que ces qualités ont des limites et qu'on en peut supposer de supérieures, c'est ce que nous appelons imparfait; quand nous concevons au contraire la qualité ou la valeur de l'être élevée à l'absolu, c'est ce que nous appelons le parfait^ qui n'est autre chose, à proprement parler, que Dieu lui-même.
Le parlait n'est donc pas plus que l'infini et l'absolu une notion négative; et c'est l'imparfait qui est une dégradation du parfait, et non le parfait une extension de l'imparfait (189)