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CHAPITRE II

Le Scepticisme.

Nous venons de résumer et d'analyser les plus importantes notions métaphysiques et quelques-uns des principes auxquels elles donnent naissance. Mais ces notions font partie de notre entendement : ont-elles une autorité quelconque en dehors de lui? Et cet entendement est-il capable de connaître quoi que ce 5:01^ hors de lui-même? Lui-même est-il constitué par des lois? En un mot, y a-l-il une vérité? Le sujet qui connaît a-t-il un objet susceptible d'être connu?

11 y a deux manières de supprimer Yobjet de la connaissance; c'est : i" de récuser Tautorité absolue du sujet pour toute espèce de connaissance, 2° de réduire l'objet au sujet lui-même. Dans le premier cas il n'y a pas de vérité du tout ; dans le second cas la vérité existe, mais elle n'existe que relativement au sujet. Le premier de ces systèmes est le scepticisme, le second est Vidéalisme,

647. Le scepticisme. — La question du scepticisme appartient indifféremment à la logique ou à la métaphysique : elle est sur les confins des deux sciences. Il nous a semblé qu'il y a avantage à dégager la logique de toute question de controverse et à réserver ce problème à la métaphysique*.

La question est donc de savoir s'il y a de la vérité, ou du moins si la vérité est accessible à notre entendement, si elle ne dépasse pas les forces de la nature humaine. A cette question on ;i répondu de diverses manières, et les philosophes se sont pariai,'és en trois groupes : les uns affirment qu'il y a de la vérité pour

1. Nous avons dit plus haut «201 pourquoi sur ce sujet : la Certitude morale, par M. Ollé-

nous avons renvoyé à la métaphysique la ques- Lapnine, et la Certitude et les formes r^cente$

lion du scepticisme. Saisissons cette occasion du scepticisme, par M. Robert, professeur à la

^ur signaler deux ouvrages récents qui portent Faculté des lettres de Rennes (1880).

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riiomme, et ce sont les dogmatiques; les autres, qu'il n'y en a pas et qu'il ne peut pas y en avoir : ce-sontles sceptiques; d'autres enfin ont essayé de prendre un moyen terme et de faire un compromis entre ces deux opinions extrêmes : ce sont les probabilisies.

Le dogmatisme consiste à affirmer non pas que l'homme ne peut pas se tromper, mais qu'il ne se trompe pas toujours ; que .'intelligence humaine, quand elle obéit fidèlement à ses lois naturelles, est faite pour la vérité. Le scepticisme refuse à l'intelligence une telle faculté. Enfin le probabilisme soutient que rien n'est absolument vrai, absolument certain, mais qu'il y» des choses plus probables les unes que les autres : c'est la doctrine de Gicéron et de la nouvelle Académie.

648. Probabîlîsme. — Ecartons d'abord cette troisième opinion, qui n'est en réalité qu'un scepticisme inconséquent et contradictoire. En effet, s'il n'y a pas de certitude, il ne peut y avoir de probabilité. Qu'est-ce que la probabilité, sinon l'état de l'esprit qui s'approche plus ou moins de la certitude? La probabilité n'est rien en elle-même : elle n'est pas, comme la certitude, ou le doute, ou i'ionorance, an état absolu, définissable par lui-même : elle n'est qu'un rapport, et un rapport avec la certitude. Par elle-même elle est variable, mobile, relative;; mais elle suppose un point fixe, une mesure constante, un terme absolu de comparaison. Dire qu'une chose est plus probable qu'une autre, c'est dire qu'elle a plus que celle-là les caractères de la vérité : nous savons donc quels sont ces caractères. Si rien n'est vrai, rien n'est probable. Si nos facultés sont essentiellement trompeuses, nous n'avons pas plus de raisons de les. eroire dans un cas que dans un autre; et la seule disposition légitime, c'est le doute absolu. Pour mesurer la probabilité il faut des facultés non seulement véridiques, mais même fines et délicates. Dès lors, si vous êtes forcé d'admettre leur témoignage^ pourquoi ne pas vous y fier complètement? Pourquoi cette demicroyance, cette demi-vérité? Sans doute on peut être probabiliste sur telle ou telle question, dans tel ou tel cas; maison ne peu, pas l'être sur le principe même, et ce n'est que du principe de la connaissance qu'il s'agit ici. Le vrai débat est donc entre le dogmatisme et le scepticisme.

Examinons les différents arguments mis en avant par le scepticisme.

649. Objections sceptiques. — On peut ramener à quatre les faits qui peuvent faire mettre en doute la véracité de l'intelligence humaine : 1° l'ignorance; 2° l'erreur ; 3° la contradiction; 4° l'impossibilité absolue à l'intelligence humaine de se prouver elle-même sans cercle vicieux : c'est ce que les anciens appelaient le diallèle.

650. I. Ignorance hnmaine. — € Nous ne savons le tout de rien, ï a dit Pascal. Il n'est pas en effet difficile de prouver que notre intelligence est resserrée dans d'étroites limites. Malgré les progrès de la science, nous ne connaissons jamais que des parties : le tout nous échappe. Or toutes les vérités s'enchaînent : toutes choses, dit Pascal, sont causées et causantes. Tout a rapport à tout. Donc, qui ne connaît pas le tout ne connaît rien. La science humaine, par cela seul qu'elle est incomplète, est infidèle. Toute vérité partielle n'est que relative. Il n'y a que la vérité complète qui soit absolue. Or celle-là est au-dessus de toutes les forces humaines.

651. II. l-'erpenr. — Non seulement la science de l'homme est bornée, mais de plus très souvent elle s'égare; non seulement il ne peut faire un pas sans venir se heurter contre les bornes infranchissables de l'ignorance, mais de plus il tombe dans l'erreur : dans les choses mêmes qu'il peut atteindre et qu'il croit savoir, il prend à chaque insiani le taux pour ie vrai. Mais puisque, de son aveu même, l'homme se trompe quelquefois, qui nous assure qu'il ne se trompe pas toujours? Lorsqu'il se trompe, en effet, ne croit-il pas posséder la vérité? N'est-il pas alors dans la conviction qu'il ne se trompe pas? Car nul ne se trompe volontairement : l'erreur volontaire ne serait pas erreur, mais mensonge. Qui nous assure donc que nous ne nous trompons pas, lors même que nous sommes en possession d'une certitude complète, puisque nous avions la même certitude dans des cas où nous nous sommes depuis assuré que nous étions dans l'erreur?

A cet argument général se rattachent quelques arguments subsidiaires qui n'en sont que des corollaires ou des applications particulières. Ce sont ceux qui se tirent des erreurs des sens, de la veille et du sommeil, de la raison et de la folie.

a. Erreurs des sens. Nous avons vu plus haut (129) quels sont les faits que l'on désigne sous ce nom. Tout le monde connaît les exemples célèbres invoqués par les sceptiques : la tour carrée

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qui paraît ronde à distance; la rame brisée dans l'eau; la route qui marche quand nous sommes en voiture et la rive qui s'enfuit quand nous sommes en bateau; la boule qui paraît double quand nous la tenons dans nos doigts croisés, etc. Quelle confiance avoir en des témoins qui se démentent ainsi les uns les autres?

b. Veille et sommeil. Les rêves viennent encore déposer contre nos facultés. Quand nous rêvons, en effet, nous croyons voir en dehors de nous des objets réels, tout comme dans la perception extérieure, et cependant cette réalité apparente est une illusion. Pourquoi ce que nous appelons la veille ne serait- elle pas aussi une sorte de sommeil? Pourquoi les perceptions de nos sens ne seraient-elles pas des rêves?

c. Raison et folie. Enfin ceux que l'on appelle fous ne s'aperçoivent pas qu'il sont fous : c'est nous qui les appelons ainsi. Qui nous prouve que notre raison n'est pas elle-même une folie ? Le fou croit avoir raison, l'homme raisonnable le croit aussi'.

652. III. Contradictions de Tesprit humain. — Nous voici arrivés au plus célèbre argument du scepticisme, à celui sur lequel les sceptiques de tous les temps ont insisté à l'envi, et que Montaigne en particulier a développé avec tant d'esprit dans son fameux chapitre intitulé Apologie de Raymond de Sebonde (Essais, liv. II, ch. xii) : c'est l'argument qui se tire de la contradiction et de la diversité des opinions humaines. Puisque l'homme, disent les sceptiques, prétend connaître la vérité, comment se fait-il qu'elle ne soit pas la même pour tous, que l'un juge vrai ce que l'autre juge faux ? Il ne peut y avoir qu'une seule vérité, et il y a mille opinions sur tous les sujets possibles ou imaginables.

Cet argument se décompose ainsi qu'il suit :

a) Les hommes se contredisent dans le temps. Cela est évident : Vhomme change de siècle à siècle, l'humanité se transfigure. Les Grecs et les Romains n'avaient pas les mêmes opinions que nous. Ils admiraient le suicide et le tyrannicide, et nous les répudions. Ils ignoraient le duel, que la morale condamne aujourd'hui, mais que l'opinion absout.

b) Les hommes se contredisent dans l'espace, c Trois degrés d'élévation du pôle renversant toute la jurisprudence, un méridien décide de la vérité... Plaisante vérité qu'une rivière ou une montagne borne. Vérité en deçà des Pyrénées ! erreur au delà ! B (Pascal, Pensées, art. III, éd. Havet.)

i . Pour le développement de ces argumenU, voy. la Première méditation de Descaris*.

e) Les hommes se contredisent quant à la matière. Les divisions ont lieu sur tous les sujets : en religion d'abord, puis en morale, en philosophie; partout discussion, partout désaccord. Dans le même temps et dans le même lieu, il n'y a pas deux hommes pensant de même sur tous les sujets.

d) Contradiction dans l'individu lui-même. Chaque homme se contredit sans cesse, soit sous l'influence de l'Age, soit sous 3*influence du climat, des saisons, de l'état de santé, etc.

e) Contradiction des facultés. Nos facultés se contredisent entre elles : les sens contredisent la raison ; ils se contredisent les uns les autres; la raison se contredit elle-même : exemple, les antinomies de Kant*. « Qui démêlera cet embrouillement? > dit Pascal.

(i.,3. IV. le diallèle. — Le scepticisme ne s^arrête pas là. 11 tient en réserve un dernier et insurmontable argument : c'est l'impossibilité pour la raison de se démontrer et de se défendre elle-même sans faire de cercle vicieux. Car comment se défendrait-elle, si ce n'est par des raisons? Ces raisons, elle ne peut que les emprunter à elle-même en les tirant de son propre fonds, enfin en obéissant à ses lois naturelles. Or ce sont ces lois mêmes qui sont en question. La raison est semblable à un témoin dont on mettrait en doute la véracité, et qui pour la prouver n'aurait d'autre autorité que son propre témoignage. Il y a donc là une inévitable pétition de principe. Ce que Montaigne exprime ainsi :

Pour juger des apparences que nous recevons des objets, (il faudrait un in- ■îrument judicatoire. Pour vérifier cet instrument, il nous faut de nouveau nu instrument : nous voilà au rouet.

Un autre vice de l'argument, c'est d'aller à l'infini, « Aucune raison ne s'établira sans aucune raison. Nous voilà à reculons jusqu'à l'infini. » Il est donc de toute impossibilité à la raison de prouver qu'elle est la raison. Descartes a reproduit cette objection sous la forme célèbre du dieu trompeur.

65 i. Disca8»ion des argaments des sceptiques. -^

Tels sont les arguments des sceptiques. Reprenons-les l'un après l'autre :

1. Les antinomies de Kant sont les oontra- nonde a comnienc^; le monde n'a pw -vittdiclions de la raison relativement à certains mencë, etc. Voir plus loin (692, titlG) •roblèmes métapiiysiques ; par exemple : le ' .

798 MSTAPHYSIUUE ET TUEODIGËE.

655» !• Réponse à l'objection tirée de l'ignorance. —

Parce que rhomme ne sait pas tout, on veut qu'il ne sache rien. Yoici la réponse que Descanes faii à cette objection : « Si vous considérez, dit-il, que, n*y ayant qu'une vérité de chaque chose, quiconque la trouve en sait autant qu'on en peut savoir; un enfant instruit dans les mathématiques, ayant fait une addition suivant les règles, peut assurer avoir trouvé, touchant la somme qu'il examinait, tout ce que l'esprit humain saurait trouver. » En d'autres termes, dans toutes les sciences on va progressivement, pas à pas, d'une vérité à une autre vérité. Or l'ignorance où vous êtes de la seconde ne fait pas que vous ignoriez la première. La seconde théorie ne détruit pas la théorie précédente : elle peut y ajouter de nouvelles lumières, l'illuminer de plus de clartés ; mais en même temps elle la confirme. Il est vrai que l'ignorance peut faciliter et faire légèrement admettre des inductions précipitées; mais le nombre de ces inductions mal justifiées diminue à mesure que l'expérience des hommes se fortifie, et que l'on pratique mieux les règles de la méthode. Nous n'avons donc pas besoin de tout savoir pour être assurés que nous savons exactement et certainement quelque chose. Demander à l'homme de tout embrasser d'un seul coup d'oeil et mettre la vérité à ce prix, n'est-ce pas exiger de la faiblesse humaine ce dont la grandeur de Dieu est seule capable ?

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