‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 259 sur 313 · Création. — La création est l'acle incompréhensible par · texte numérisé non relu

Création. — La création est l'acle incompréhensible par

i Si l'on admet la réalité positive de l'éten- l'espace, comme Newton, un attribut de Diea^ âne, il faut ou admettre, avec Alalebraiictie, lo sensorium divin. UM ëloudue io'^lliifible eu Dieu, ou faire de

lequel l'infini produit le fini et lui donne, sans se diminuer luimême, une existence séparée.

On dit généralement que Dieu a créé le monde de rien, et c'est ce qu'on appelle ex nihilo. Celte expression ne peut nous donner aucune idée positive d'un acte qui surpasse l'entendement. Elle exclut seulement deux hypothèses possibles : 1° le dualisme, d'après lequel Dieu aurait fait le monde d'une matière préexistante ; 2° le panthéisme, d*après lequel Dieu aurait fait le monde de sa propre substance, étant lui-même la matière des choses.

722. Conserratîon. — La même force qui a produit le monde doit aussi le conserver. On enseignait dans les écoles, et tous les cartésiens ont admis, que la conservation du monde n'est que la création continuée. Cette doctrine est évidente; car il n'y a pas deux actes en Dieu: l'un par lequel il crée, l'autre par lequel il conserve, puisqu'il n'y a pas en lui de changement; mais il ne faudrait pas entendre cette doctrine en ce sens que la créature n'aurait par elle-même aucune force et aucun pouvoir, car ce serait la confondre par là même avec la substance divine. Il y a donc de la force dans les créatures; c'est cette idée que Leibnii a introduite et qui constitue l'originalité de sa philosophie.

Assurément, dit ce philosophe, il est contraire à la nature de la puissance et d» ia volonté divine, qui est pure et absolue, que Dieu veuille, et qu'en voulant il ntt produise et ne change rien... Si, au contraire, la loi décrétée par Dieu a laissé ians les choses quelque empreinte d'elle-même, si l'ordre a formé les choses de manière à les rendre propres à accomplir la volonté du législateur, alors il faut admettre que les choses ont été douées primitivement d'une certaine efficacité, comme la forme ou la fores que nous avons coutume d'appeler naturelle, d'où procède la série des phénomènes selon la prescription de l'ordre primitif *.

723. Gouvernement. — L'acte par lequel Dieu crée et par lequel il conserve est en même temps celui par lequel il gouverne l'univers. Dieu étant essentiellement conscience et liberté, cet acte est essentiellement intelligent et hbre. En tant que Dieu a préordonné et prédéterminé toutes choses, il s'appelle Sagesse; en tant qu'il a produit toutes sortes d'êtres, avec les infinies et prodigieuses manifestations de la vie, de l'activité, de la sensibilité et de la pensée, il s'appelle Bonté; en tant qu'il attache aux actions morales la conséquence qu'elles doivent avoir soit dans la vie actuelle*, soit dans une autre, il s'appelle Justice.

i Delà nature en elle mime. Voy. notre ëditioa dei Œuvre» de Leibnix, t. U, p. 5^)

^^2 MÉTAPHYSIQUE ET THEODICÉE.

7â4 . le mal. — Mais une grave difficulté s^élève contre ia Providence : c'est l'existence du maî.

Ou pcDfnnd désordre existe au fond de la nature humaine. L'homme n'est pa» ce qu'il devrait être. Triste assemblage de tous les contrastes, il offre sans douta d'in posantes traces de grandeur, mais d'une grandeur obscurcie, caduque, inachevée... Son amour aspire à un bien immense que partout il cherche et quil ne trouve nulle part... Il soiiflre, il gémit, il craint: l'ennui, le dégoût, l'angoisse, sont devenus le fond de sa vie, et la plainte sa voix naturelle. Effrayant mystère, et qui l'cvpliquera ? Le mal est dans le monde *.

Le mal s'élève contre la puissance ou contre la bonté de Dieu : contre sa puissance s'il n'a pas pu l'empêcher, contre sa bonté s'il ne l'a pas voulu.

Mais cette objection tombe si Ton peut prouver que le mal n'est que la conséquence de la limitation des créatures. Car alors, pour qu'il n'y eût point de mal, il faudrait qu'il n'y eût pas création. La bonté de Dieu eût alors consisté à ne rien produire et sa puissance à ne rien faire : mais c'est une contradiction.

La bonté serait en Bieu un mot dépourvu de sens, si Dieu n'avait pas créé, l'athéisme argumente de la bonté contre la bonté même. (Lamennais, Ibid, ch. rv.)

Mais est-il vrai que le mal ne soit autre chose qu'une limitation et une négation?

Ce que nous nommons catastrophes physiques, qu'est-ce, sinon le puissant, merveilleux et magnifique travail de la nature... Vous croyez voir la ruine d'un monde: vous assistez à sa formation. Le désordre apparent n'est que l'ordre même établi, maintenu par les lois éternelles. {Fbid., ch. iv.)

Le problème ne commence véritablement qu'avec la sensibilité, c'est-à-dire avec la douleur; mais la douleur, d'une part, tient à une supériorité de nature, et de l'autre elle lient à la limitation de Têtre. En effet.

Qu'est-ce que la douleur? La conscience d'un trouble, d'un désordre, c'est-à-dire d'un moindre être, une nécessité inhérente à Têtre fini. {Ibid.)

La douleur en outre est utile à la conservation de l'être.

Si l'être n'est pas un mal, et si la douleur est nécessaire à la conservation de rêtre, la douleur elle-même n'est pas un mal. Le sentiment de tout besoin vif est au moins un commencement de douleur. A |)pcllera-t-on mal ce sentiment conservateur de la vie?... Pour que la douleur n'existât pas, il faudtail que l'organisme

I Lamennais, Esquisse d'une philosophie, t. If, liv. \, cb n.

eftt ea b^i an principe infini de durée, qu'il fût soLstrtitt a nntluence des lois générales. {Ibid.}

Cependant, la vie n'est pas seulement condamnée à la doule ir ; elle l'est encore à la mort.

N'est-ce pas là un mal, un lamentable mal?... Mais l'incessante dissolution des composés n'est que la condition indispensable de leur production. Sous ce p(>inl de vue, nulle différence entre les deux mondes organique et inorganique... Si Texistence est un bien, la mort n'est que la limitation de ce bien; et, de plus, privé d'intelligence, l'être purement organique, pendant qu'il possède cette portion de bien, ignore qu'il doit la perdre, et ignore encore qu'il la perd à l'instant même oè il cesse d'en jouir.

Ainsi rien de réel dans le mal du monde physique. En est-il de même dans le monde moral? Là encore le mal est purement négatif.

U n'est qu'un moindre être, ou la privation d'un développement; cette privation d'un plus grand développement, d'une perfection plus grande, est volontaire en celui qui l'éprouve. Cédant à un attrait inférieur, il veut être ce qu'il est... Qu'estce donc que le mal en lui? Lé refus d'occuper la place que Fauteur des choses lui avait destinée dans son œuvre, le rejet insensé d'une partie de ses dons. {Ibid., ch. v.)

A proprement parler, le mal n'existe pas; il n'existe que des êtres mauvais, dégradés déciius ou volontairement fixés dans un état de moindre être (ch. v). D'ailleurs, nul n'est mauvais absolument, et dans le {)lus pervers il existe une impérissable racine de bien qui, au sein de la mort apparente, élabore en secret la sève destinée à ranimer un jour, sous la smsaxt. de l'astre éternel, la pauvre plante à demi desséchée. {Ibid., ch. vi.)

En conséquence :

Le mal n'est pas : il n'est que la négation de l'infini dans la créature, ou U condition même de son existe™ e. Or qui oserait dire que l'existence de la création est un mal? Que tout ce qui n est pas Dieu est un mal?

725. Pessimisme et optimisme. — D'après ces principes, on voit quel parti nous avons à prendre entre le pessimisme, qui déclare que « tout est mal », V optimisme , qui déclare que « tout est bien », et Vindifféreniisme, qui soutient que tout est mélangé de mal et de bien, et que l'Être suprême est indifférent entre Vun et l'autre. Ces trois doctrines sont excessives et ont besoin il'être corrigées :

i° Il n'est pas vrai que tout soit mal. Car, le mal étant par essence un principe de destruction et de désordre, s'il était seul Jans le monde, rien ne serait; et s'il était prédominant, tout décroîtrait: les espèces vivantes ne dureraient pas; l'humanité serait depuis longtemps détruite. Mais, non seulement le monde

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iduré jusqu'ici; mais il s'est développé, s'eit perfectioné, en g'élevant depuis le règne minéral jusqu'au règne humain.

2" Il n'est pas vrai de dire que tout est bien : car il serait cruel de voir avec indifférence la masse accablante des maux qui pèsent sur les hommes : donc le mal s'unit au bien.

3° Mais il n'est pas non plus vrai de dire que le bien et le mal s'égalisent et se compensent dans le monde. Car, s'il en était ainsi, le monde fût resté immobile et sans aucun progrès, puisqu'à chaque production qu'eût faite le principe du bien eût correspondu une destruction causée par le principe du mal. Le développement de l'univers prouve donc que le bien l'emporte sur le mal. Il prouve en même temps que le principe des choses n'est pas indifférent; car s'il l'était, s'il avait produit par hasard et sans conscience, il n'y aurait aucune raison pour que le bien l'eût emporté sur le mal.

Reste donc que le principe suprême soit bon : mais il pouirait être d'une bonté imparfaite, puisqu'en fait il y a du mal. Ce doute ne peut être réfuté par l'expérience, mais il peut l'être à priori: car, Dieu étant par définition l'être absolu, rien d'imparfait et d'incomplet ne peut se trouver en lui. Si donc nous sommes amenés à lui attribuer la bonté, cette bonté ne peut être que souveraine, et elle n'a d'autres limites que celles qui résultent de la nature même des choses, à savoir des imperfections nécessaires des choses créées.

Nous avons réservé pour la fin de ce traité quelques questions que Ton traite d'ordinaire au début de la science, mais qui sont plus à leur place dans la conclusion, car on est alors en mesure d'en parler avec connaissance de cause. Ce sont, par exemple, la question de Vutilité et de l'importance de la philosophie et celle de ses rapports avec les autres sciences.

726. Importance de la philosophie. — Pour constater l'importance de la philosophie, il suffit de rappeler les grandes questions dont elle s'occupe : la natua*e de l'homme et de ses facultés; — les lois de l'intelligence dans la recherche du vrai; — les lois de la volonté dans la recherche du bien; — les lois de l'imagination dans la recherche du beau; — et enfin, au-dessus de tout cela, les premiers principes et les premières causes, et •enfin la cause suprême, l'Etre absolu. Dieu. On peut contester la possibilité de résoudre de pareils problèmes, mais on ne peut en contester l'importance. La philosophie, au point de vue de V exactitude, peut le céder à beaucoup de sciences; mais au point de vue de la valeur elle ne le cède à aucune : « Il n'y a point de science qu'on doive estimer plus qu'une telle science. €ar la plus divine est celle qu'on doit estimer le plus. La science qui traite des choses divines est divine entre toutes les sciences. Or la philosophie seule porte ce caractère... Toutes les autres sciences sont, il est vrai, plus nécessaires que la philo Sophie; mais aucune n'est plus excellente qu'elle*. >

1. Métaph-tlti : 'Avayxai&Tcpcu n&orau^'. à|j.EÎvuv 5'oùSs[t{a. MNKT, Philosopilie ' ^*

727. iJtilUé de la pbilosopbie. — Nous venons de voir quelle est \a.valeur intrinsèque de la philosophie. Considérons-en maintenant Vutilité. Cette utilité peut être considérée à deux points de vue: a) au point de vue de V intelligence; &)au point de vue de la volonté.

a) La philosophie exerce l'esprit à Texamen et à la discussion des questions abstraites. On peut dire sans doute qu'il en est de même de toutes le^j sciences : mais les autres sciences ont pour objet soit des faits matériels qui tombent sous les sens, soit des quantités rigoureuses qui sont assujetties à des mesures exactes : mais, la plupart du temps, dans la vie, les questions portent sur des faits qui ne sont pas matériels et qui ne sont pas non plus des quantités précises : par exemple, la justice d'une cause, la convenance d'une résolution, le choix d'une opinion, l'appréciation des hommes, etc. Or, dans ces différentes questions, il y a toujours un certain nombre d'idées abstraites qu'il faut avoir ap(pris à manier, à démêler et à comparer.

b) La philosophie est utile à la direction de la volonté : car elle apprend à l'homme à se connaître lui-même, suivant l'antique axiome : rvwSt aeocuTôv. Elle lui apprend l'excellence de ses facultés, la dignité de sa nature, et lui apprend à ne traiter ni luimême, ni les autres hommes comme des choses, comme des instruments, mais à respecter en eux et en soi la personnalité humaine, la liberté. Mais ce grand enseignement n'a pas de sens pour celui qui n'a pas étudié avec quelque détail la psychologie et la morale.

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