LE SOMMEIL. — LE RÊVE. — LA FOLIE
Heure, s'il n'y avait quelque principe intellectuel pour gouverner et rectifier la folie.
Il est vrai que dans la monomanie la liaison logique n'est pas abolie, c'est pourquoi on l'appelle souvent folie raisonnante, folie systématique : le fou continue à raisonner juste, mais en partant, d'un principe faux, comme celui qui, se croya^nt de verre, ne veut pas s'asseoir de peur de se briser, ou qui refuse de manger parce qu'il croit qu'on veut l'empoisonner. On voit donc que le fou peut conserver une certaine faculté logique, mais ce n'est pas en cela qu'il est fou. La folie est dans les prémisses; or ces prémisses lui sont fournies par son imagination, qui a été conduite à une liypo thèse absurde par des associations toutes fortuites et tout extérieures. Par exemple, telle sensation amère lui suggère l'idée de poison, et il en sera obsédé; tel bruit de ses membres lui suggérera l'idée de leur fragilité, d'où celle du verre, etc. Toutes les hypothèses monomaniaques ont probablement des origines semblables. C'est donc toujours la liaison extérieure et mécanique substituée à la liaison véritable. Il ne faut pas oublier d'ailleurs qu'il y a une folie qui n'est que dans les sentiments et dans les. actes, et qui laisse le raisonnement intact.
93. Hallracination. — Un phénomène très voisin de la folie> s'il n'est pas lui-même une forme de folie, c'est le phénomène de Y hallucination.
On appelle ainsi un état morbide de l'esprit qui dans la veille donne une réalité objective à des sensations ou images purement internes, et qui persiste malgré la déposition contraire des sens extérieurs.
L'esprit n'est pas toujours dupe de l'hallucination. Il peut la juger, la reconnaître, la qualifier; mais il ne peut pas la faire, disparaître. L'exemple le plus curieux de l'hallucination compatible avec l'entière possession de soi-même et la pleine lucidité, de l'esprit, est celui du vieillard de Bonnet, bien connu de ceux. qui s'occupent de ces questions.
Je connais, dit Ch. Bonnet i , un homme respectable, plein de santé, de candeur, de jugement et de mémoire, qui en pleine veille et indépendamment de toute impression du dehors, aperçoit de temps en temps devant lui des figures d'hommes et de femmes, d'oiseaux, de voitures, de bâtiments. Il voit les figures se donner divers mouvements, s'approcher, s'éloigner, fuir, diminuer et augmenter de grandeur, paraître, disparaître, reparaître. iMais ce qu'il est important de remarquer
1. Ch. Bonnet, Euai analytique sur l» faculté de l'âme, ch. xxiU,
c'est que ce virillard ne prend pas ses visions pour des réalités : elles ne sont pour lui que ce qu'elles sont en effet, et sa raison s'en amuse. Il ignore d'un moment à l'autre quelle vision s'offrira à lui. Son cerveau est un théâtre dont les machine» exécutent des scènes qui surprennent d'autant plus le spectateur qu'il ne les a point prévues.
Le cas précédent est rare. En général, lorsque l'hallucinatioa , est habituelle, elle devient dominante, oppressive ; elleprend toute l'aulorilé et la fatalité de la perception, et elle l'emporte sur tous les démentis de l'expérience. Elle n'est pas, comme l'ont soutenu quelques médecins, une sensation que le malade exagère, elle devient une vraie perception ^ Elle est, pour le malade, la perception même.
Hallucinations hypnagogiques. Il y a un genre d'hallucinations assez fréquent qui a été étudié d'une manière particulière par MM. Baillarger et A. Maury : ce sont celles qui précèdent le soinmeil et qui pour cette raison ont été appelées hypnagO" gigues^.
Le fait si étrange de l'hallucination peut donner lieu à beaucoup de questions intéressantes, mais qui sortiraient de notre cadrée Celle qui nous importe le plus est celle des rapports de l'hallucination et de la perception. Nous y reviendrons plus loin. (Sect. II, ch. m, 130.)
94. L'înteîlâgcnce animale. — Dans le sommeil, dans le somnambulisme, dans la folie, la sensation est, ou supprimée complètement (par l'occlusion des sens), ou sacrifiée à l'imagination par absence d'attention et de comparaison. C'est un état irrégulier, au moins quant à l'esprit ; car le sommeil physique est une des conditions de la vie organique.
Si nous supposons un état psychologique où les sens externes continuent à s'exercer, et où l'imagination, au lieu de les remplacer, s'accorde avec eux, nous aurons l'idée d'un mode d'intelligenée tout sensilif peut-être, mais qui serait cependant une sorte d'inielligence, puisqu'elle serait en harmonie avec le monde extérieur, tandis que dans les cas précédents cette harmonie n'existe pas. Or cette sorte d'intelligence est précisément le mode d'intelligence des animaux.
Elle se distingue de l'intelligence humaine, en ce que les
i.Michaud.de rimo^ina/ion, p. lO'i. etp. 109 médico-psychologiques, 1855, 38 gérie, t. I,
2. Mdiiry, le Sommeil, ch. iv. p. 5-20,' et Bricre de Boismont, Ha'lucinatioiu,
3. r.ir ( xiniple celloci : L'Inllucinniion est- ch. XUI.) «Uo compatible avec la raison? (Voy. les AnnaUt
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parties supérieures de celte intelligence lui font défaut; mais elle se distingue aussi des modes imaginatifs que nous venons d'étudier, lesqueis, étant purement subjectifs, mettent l'individu hors d'état de se mettre en rapport avec le milieu et, par conséquent, de veiller à sa conservation.
Si nous admettons avec un philosophe anglais contemporain, M. Ilerb. Spencer, que le caractère distinctif de l'intelligence est ce qu'il appelle la correspondance, c'est-à-dire l'accord du subjectif et de l'objectif, on peut dire que ce caractère existe dans l'animal, tandis qu'il fait défaut dans les états anormaux (sommeil, délire, folie), et c'est cela mêiiie qui les rend anormaux.
Par le seul fait de cet accord et de cette correspondance, oq devra reconnaître dans l'animal une certaine intelligence*.
Seulement l'intelligence animale est toute sensilive, parce qu'elle est constituée exclusivement, ou presque exclusivement, par la sensation, la mémoire el l'imagination, en un mot par ce que nous appelons les opérations sensitives. Nous ne voudrions pas dire que les opérations intellectuelles proprement dites font complètement défaut à l'animal, ce sérail aller trop loin; car l'animal est capable d'attention et. par conséquent, de perception; il est capable de quelque degré d'abstraction et de généralisation, de quelque degré de raisonnement, enfin il est capable de langage. Nous croyons que si on ne veut riea lui accorder de semblable, on ne saurait expliquer même l'intelligence toute sensitive qu'on est bien obligé de lui attribuer. Sans quelque intervention de l'entendement, la sensation ne pourrait, toute seule el par ses seules forces, se coordonner en € consécutions régulières », comme Leibniz appelle les raisonnements de l'animal. Les lois de l'association toutes seules confondraient absolument les images et les sensations, le réel et le fictif. Le décousu, l'incohérence régneraient dans les conceptions et dans les actes. A moins de réduire l'animal à ua pur automalisme, comme le voulait Descartes (doctrine aujourd'hui universellement abandonnée), il faut que la liaison qui gouverne (dans de faibles limites sans doute, mais nécessairement) les phénomènes psychologiques de l'animal, s'explique même en lui, comme elle s'explique dans l'homme, par un principe supé-
1. A la vérité, ie même caractère de corres- le suppose au contraire accompagné de phén»>
Fondance existe dans l'instinct, que l'on a mènes mentaux, on ne voit pas pourquoi on im
habitude d'opposer à l'intelligence : mais, si rappeUcniit jias intelligence : c'est une int«si*<
rinstinct est un simple autoiuaiisnie sans ca- ligence innée, mais une sorte d'intelli^eaca. nctère mental, il n'a rien de j)sjchuIojj;ique : si oa
rieur. Mais ce qui est vrai, c'est que ce principe est absorbé, enveloppé, presque entièrement voilé par les opérations sensi- tives. C'est pourquoi nous disons que l'animal n'a qu'une intelligence sensitive. Telle serait l'intelligence humaine, si elle était privée des opérations supérieures.
Sous la riserve des observations précédentes, nous croyons qu'on peut accorder à Bossuet les deux caractères suivants qui distingueraient l'homme de l'animai :
i' Les animaux n'apprennent rien. ^
2° Les animaux n'inventent rien.
1° Les animaux n'apprennent rien. — Ce serait là un véri- . table paradoxe, si on ne l'entendait pas dans le sens de Bossuet. < Il y a, dit-il, dans l'instruction, quelque chose qui ne dépend que de la conformation des organes, et de cela, les animaux en sont capables comme nous ; et il y a ce qui dépend de la réflexion et de l'art, dont nous ne voyons en eux aucune marque. »'
Ainsi, par exemple, nous pouvons apprendre la musique de deux manières, ou par imitation, en répétant le chant d'autrui, ou par les règles de l'art, en faisant attention aux mesures, aux temps, aux différences de ton, aux accords, etc. De même on peut apprendre la géométrie d'une manière toute machinale,^ comme l'ouvrier qui s'en sert, ou la comprendre véritablement. Le premier n'est pas apprendre, c'est répéter, imiter; ce n'est qu'une habitude, une routine; le second seul constitue l'acte 4i'apprendre, et les animaux en sont à peu près incapables.
Ainsi, l'intelligence animale est toute passive, toute machinale, et en grande partie automatique. Cependant il ne faut rien exagérer, fout ne s'explique pas dans l'animal par l'action externe de l'imitation ou de la crainte : il est dans une cerlnine mesure capable d'expérience individuelle; il s'instruit en vieillissant; il y a donc en lui quelque chose qui ressemble à ce que nous appelons véritablement apprendre. Il apprend précisément -comme nous-mêmes, dans la mesure où il est capable d'attention «t de comparaison; mais cela ne va pas loin. C'est dans un ceicle très limité de sensations et d'image^ .oujours les mêmes; c'est donc avec un très faible degré d'entendement et une prédominance éclata'svte des opérations sensitives.
2" Les animaux n'inventent pas. — On ne voit pas que les animaux aient jamais rien inventé pour échapper à la servi-