ObjectlTité de la perception. — On a dit que la sen
tl6 PSYCHOLOGIE.
sation était subjective, et la perception objective. On voit par ce qui précède que celte opposition n'est vraie que si l'on entend par sensation le plaisir et la douleur, et non les données des sens : car ces données elles-mêmes contiennent quelque chose d'objectif et de distinct de nous-mêmes. Nous voyons les couleurs en deliors de nous; nous nous distinguons des sons que nous entendons : cela est vrai même de la saveur, de l'odeur et de la clialeur, quoique à un moindre degré, parce que l'élément affectif y domine. Cependant, quoique la sensation ellemême contienne un élément objectif, nous ne distinguons pas cet élément tant qu'elle reste à l'état passif : et en ce sens on peut dire avec Condillac que l'âme, sentant une rose, «iefiewf odeur de rose; mais par l'activité, l'âme, en prenant conscience d'elle-même, se distingue de ses sensations et les objective^ Il est donc vrai de dire que c'est la perception seule qui nous donne complètement l'objectivité.
119. Raison inverse de la sensation et de la perception. — Hamilton a établi la loi suivante, dont le principe est dans Maine de Biran : La sensation est en raison inverse de la perception.
Cette loi n'est encore vraie que si l'on considère le côté purement affectif de la sensation : en effet, il est certain que si le soleil nous éblouit, nous ne distinguerons rien; la douleur éteindra toute faculté de discerner les couleurs. Mais il n'est pas vrai de dire que, pour percevoir nettement une couleur, ilfauten avoirla moindre sensation possible: cela n'aurait aucun sens: car une couleur, quoi qu'on fasse, sera toujours une sen.siation.
120. Mobilité des organes des sens. — Le fondement physiologique de la distinction précédente est que les organes des sens, tout en étant d'un côté susceptibles de recevoir une excitation des choses externes, sont d'un autre côté mobiles et soumis à l'action de la volonté. Je puis volontairement mouvoir les différents organes des sens, et grâce à cette mobilité volontaire démêler nettement la différence de mes sensations *. *
Considérons, par exemple, les yeux. Tout le monde sait que nous pouvons leur imprimer une multitude de mouvements divers : nous pouvons les tourner à droite, et à gauche, en haut
I. Celle vue. qui est due à Maino de Biran, Voy. son Mémoire sur l'habitude. (ŒuVTH •tt une des plus importantes de la psychologie. éd. Cousin, t. I, introduction.)
OU en bas; et, en les combinant avec les mouvements de la tête, nous augmentons encore le champ de ces mouvements. Nous pouvons les tenir fixes plus ou moins longtemps, les ouvrir plus ou moins, ouvrir ou fermer les paupières; nous exerçons même une action inconsciente, que la physiologie nous révèle, sur le cristallin et sur la pupille ; par tous ces moyens, nous pouvons à volonté multiplier indéfiniment les expériences de la vision, et arriver à démêler des différences et des nuances mêmes qui échapperaient à une sensibilité purement passive.
Il en est de même, et bien plus encore, du tact, et, à proprement parler, on réserve l'expression de tact pour le toucher actif. Or le tact réside particulièrement dans la main, parce que la main est essentiellement mobile : c'est, comme l'a dit Maine de Biran :
Le premier des instruments d'analyse'. En vertu de leur mobilité, les doigts •e replient, s'ajustent sur le solide, l'embrassent dans plusieurs points à la fois, parcourent successivement chacune de ses faces, glissent avec légèreté sur les arêtes et suivent toutes leurs directions. Ainsi la résistance unique se sépare en plusieurs impressions distinctes, la surface s'abstrait du solide, le contour de la surface, la ligne du cont'^ur; chaque perception est complète en elle-même, et l'ensemble est parfaitement déterminé. (Œuvres, éd. Cousin, t. I, p. 30.)
L'oreille n'est pas aussi facilement à notre disposition que l'œil ou la main; elle est fixe et non mobile : mais par les mouvements de la tête, nous pouvons diriger nos oreilles du côté où il nous plaît: et il y a même une certaine action directe, quoiqua faible, exercée sur l'ouverture de l'oreille 2.
Mais ce désavantage de l'oreille est compensé par une cir« constance heureuse, signalée par Maine de Biran, c'est la liaison de l'organe acoustique avec l'organe vocal : ce qui nous permet de reproduire les sons à mesure que nous les entendons, el ce qui contribue à en rendre la perception plus distincte :
Les sons transmis à l'ouïe, et par elle au centre cérébral, ne déterminent pat seulement l'action de ses muscles propres, mais encore les mouvements de l'organe vocal, qui les répète, les imite, les réiléchit. L'individu est lui-même son propre écho ; roreille se trouve frappée à la fois, et du son direct externe, et du son interne réfléchi... Ces deux empreintes s'unissent l'une à l'autre... Telle est la cause de l'activité particulière des têtes sonores. (Ibid., p. 39.)
L'organe du goût et celui de l'odorat sont aussi susceptibles
1. BlainviUe l'a comparée à un compaf à cinq action sur les muscles destinés à cominuiranches: niquer certains degrés de tension I) la mem-
3. < Qu'es*,-ce qu'écouter,sinQn déployer une brane du tympan ? » Biian, p. 38.
11g PSYCHOLOGIE,
d'une certaine mobilité volontaire qui transforme plus ou moins les sensations en perceptions.
Les Scinsations de saveur, dit encore Maine de Biran, se rapprochent toujours des caractères de la perception, à mesure qu'elles sont moins affectives, et plus aubordcnnées aux mouvements volontaires lents et prolongés de leur organe propre.
La contre-épreuve de cette théorie est dans les sensations organiques ou internes, qui restent en général à l'état de pures sensations, parce que les organes qui les provoquent échappent à Tactivité motrice.
Ces considérations générales une fois posées, on fera les remarques suivantes :
1° Quoique l'activité motrice soit indispensable pour changer nos sensations en perceptions *1 ne s'ensuit pas nécessairement, comme le pensent quelques philosophes (Âd. Garnier, Al. Bain), qu'il y ait des perceptions propres à la faculté motrice. La faculté de mouvoir, sans être une faculté perceptive, peut être cependant la condition sine qua non de la perception en généra-1
2° Lorsque nous disons que les sensations se changent en perceptions, nous n'entendons pas du tout par là que la perception ne soit qu'une sensation transformée, ni que la sensation devienne une perception : car par elle-même elle resterait ce qu'elle est, sans devenir jamais autre chose, si l'activité de l'esprit n'entrait en jeu et ne lui imprimait un caractère intellectuel qu'elle n'a pas en soi.
3° Réciproquement, l'activité de l'âme, s'exerçant par la tension ou le mouvement de l'organe, ne suffit pas à constituer une perception si la sensation est absente. Par exemple, si je regarde sans rien voir, si j'écoute sans rien entendre, il n'y a pas perception. Percevoir, c'est donc voir en regardant, entendre en écoutant.
121. Éléments de la perception. — On voit que la perception est un acte complexe, qui exige l'intervention de plusieurs opérations, dont nous aurons à nous occuper plus tard d'une manière spéciale.
V Elle suppose en effet, comme nous venons de voir, le mouvement : car un corps vivant absolument immobile ne discernerait rien, et ne percevrait par conséquent en aucune manière.
2* Avec le mouvement volontaire , elle suppose V attention^ c'est-à-dire l'application de l'esprit aux diverses sensations ; et la
4}omparaison : car il faut au moins deux sensations pour qu'ily ail distinction de sensation, et par conséquent perception.
3° Elle suppose en outre Vhabitude. On sait en effet que c'est grâce à la répétition des mêmes actes que l'on arrive à opérer plus facilement les mouvements de l'organe et en démêler mieux les impressions.
4° Elle suppose encore V imagination, eila mémoire : csir c'est par la comparaison des impressions que nous réussissons à les distinguer; or cette comparaison serait impossible si les impressions passées ne subsistaient pas dans l'esprit pour être comparées aux impressions présentes. Même dans la perception présente dont toutes les parties paraissent simultanées, l'imagination a sa part'.
5° Enfin, elle suppose le jugement, ou plutôt elle est ellemême un jugement : car elle a lieu lorsque l'esprit, après toutes les opérations précédentes, prenant conscience de la distinction, prononce que telle chose n'est pas telle autre, que le rouge n'est pas le vert, que le rond n'est pas le carré.
Ces éléments généraux de la perception étant distingués, éludions-la dans les différents sens.
122. Perceptions spéciales. — Il n'est pas exact de dire que certains sens ne donnent que des sensations, d'autres que des perceptions. Tous donnent à la fois des sensations et des perceptions, mais il est vrai que certains sens sont plus sensilifs que perceptifs, et réciproquement.
Perceptions de Vodorat et du goût. — L'odorat et le goût sont plus propres à donner des sensations que des perceptions, parce que l'élément affectif (plaisir et douleur) y prédomine.
Cependant, dit Cabanis, on a vu des hommes qui mangeaient avec une attention particulière, dont quelques-uns mangeaient seuls, pour n'être pas distraits du recueillement qu'ils portaient dans leurs repas. Ils semblaient s'être fait une niémoire vive, nette et sûre de tous les goiits d'aliments et de boissons. J'en ai rencontré qui disaient se rappeler très bien celui d'un vin dont ils avaient bu trente ans auparavant
Cabanis a bien expliqué pourquoi le goût est un sens plus affectif qu'instructif : i" les impressions qui dépendent du boire et du manger sont accompagnées d'un désir vif qui les rend tumultueuses; 5" le sentiment de bien-être de l'estomac, qui s'y
1. Bossuet, Conn. de Dieu, I, t. < Cet acte j'imagine en même temps. > — Voy. aussi Biran, d'imaginer accompagne toujours l'action des Fondements de la psychologie t. U, p. 99.; Mos extérieurs. Toutes les fois que je vois, ,
120 ï>SYCHOLOGIE.
mêle, en distraitl'attention; 3° elles sont courtes de leur nature; 4° il est rare qu'elles soient simples : elles s'associent, se conlondent et changent à tout instant ; 5° la chute des aliments dans l'estomac excite l'activité du cerveau, qui empêche de peser chaque sensation en particulier et de s'en former des images distinctes; 6" la disposition spongieuse des nerfs du goût les soustrait à des impressions durables par les flots de mucosités dont ils sont abreuvés aussitôt et qui en délaient les principes sapides *.
Néanmoins, malgré ces difficultés, l'intérêt ou un but intellectuel suffit à perfectionner le sens du goût et de l'odorat, et à en changer les sensations en perceptions. Pour le premier de ces sens, on citera l'exemple des dégustateurs, qui doivent arriver à une grande perfection dans Tart de distinguer les saveurs des difîérents crus de vins, s'ils veulent n'être pas trompés; pour l'odorat, celui des chimistes, qui se servent des odeurs pour distinguer les différentes espèces de corps ^
Perceptions de Vouîe. — Nous avons vu (70) que les différentes qualités du son, objet propre des sensations de l'ouïe, sont: l'intensité, la hauteur, le timbre et l'articulation.
On peut dire que la distinction de ces diverses qualités est un commencement de perception : et il est probable que primitivement l'oreille n'est sensible qu'à la force ou à la faiblesse des sons. Mais, de plus, chacune de ces qualités donne lieu à des perceptions particulières.
Parmi ces perceptions, les plus intéressantes et les plus riches en nuances distinctes sont les perceptions musicales et les perceptions vocales.
Les perceptions musicales sont celles qui ont rapport à la hauteur du son. Elles arrivent à une grande perfection par l'exercice. Dans notm musique, on se borne aux demi-tons; mais la musique grecque employait les quarts de ton; et un musicien peut aller facilement jusqu'à percevoir ce degré. On cite des oreilles musicales qui perçoivent la différence entre 1149 et 4445 vibrations. (Bain, II, v.)
La combinaison des notes est la musique : quand elle est successive, c'est ce qu'on appelle mélodie : simultanée, c'est ce que l'on appelle harmonie.
1. Cabanis. Rapports du physique et iu U I, p. 172, § 68), sur les liinilation» des par» 9U)ral, 3' mdm.. § 6. «iei de la sensation,
a. Voy. Herb Spencer (Psychologie, trad. fr..
La perception de la mélodie implique évidemment la mémoire et l'imagination : car on ne peut saisir un air qu'en entendant à la fois, à ce qu'il semble, le commencement et la fin, ce qui est impossible. Il faut donc que les premières notes restent présentes à l'esprit quand on entend les dernières.
La perception de l'harmonie ou des accords suppose que l'cQ entend à la fois, tout en les distinguant, plusieurs sons différents. Un degré supérieur de complication est dans la musique d'orchestre, où les accords se composent non seulement de sons différents, mais de timbres différents ; et quand la musique orchestrale se joint à la voix, c'est le plus haut degré de la complication : et cependant, par l'habitude d'entendre, on finit par discerner toutes ces choses. A quel point de perfection peut atteindre la perception musicale, on le voit par l'exemple du musicien, qui est capable d'écrire à son bureau tout un morceau d'orchestre, entendant à la fois toutes les parties et tous les timbres des instruments. Or cette précision dans le souvenir et dans l'imagination serait impossible si elle n'était d'abord dans la perception.
Les perceptions vocales sont les perceptions que nous donne la voix, soit des animaux, soit de l'homme; les chasseurs, les gardes forestiers arrivent à une grande précision pour distinguer les différents cris ou chants des oiseaux; mais c'est surtout la voix articulée qui fournit les perceptions les plus distinctes. (Bain, ibicL, p. 1(19.)
La perception du timbre a été ramenée, depuis les découvertes de Helmhoitz, à la perception d'une note fondamentale qui est la même pour tous les instruments différents, et de notes supplémentaires plus faibles qui diffèrent suivant les instruments et que l'on appelle harmoniques. (Bernstein, les Sens, ch. vu.)
Les perceptions de la vue. — Les perceptions de la vue sont \es plus riches et les plus complexes de toutes : ce sont elles qui euscitent le plus de questions diverses.
Nous n'insisterons pas sur la perception de la couleur-, nous n'avons qu'à répéter ici ce que nous avons dit pv:>ur les autres sens : c'est que par l'habitude on arrive à un discernement de plus en plus fin des couleurs. Les peintres, les ouvriers en tapisserie, les femnaes dans leur toilette, arrivent à saisir des nuances qu'un œil vulgaire et inexpérimenté n'aperçoit pas.
Jusqu'ici nulles difficultés. Elles commencent seulement quand il s'agit d*une autre qualité que la couleur, toujours liée avec
celle-ci, à savoir ïétendue, et toutes les propriétés qui s'y rattachent : la figure, la distance, le relief, le mouvement. Nous y reviendrons tout à l'heure (123).
Perceptions du tact. — Les perceptions tactiles se distin^iuent des sensations tactiles, de la même manière que dans tous les sens la sensation se distingue de la perception, c'est-à-dire par l'intervention de l'activité.
Que l'on applique sur ma main un corps dont la surface soit hérissée d'aspérités ou polie, d'une chaleur douce ou d'un froid piquant. Tant que le contact dure, j'éprouve dans cet organe une impression agréable ou douloureuse, qu'il n'est pas en mon pouvoir d'augmenter, de diminuer ni de suspendre en aucune manière... C'est à des sensations de ce genre que le tact serait borné, s'il n'était pas doué de mobilité '.
Il en est de même des autres impressions purement passives du tact, par exemple, de la sensation de pression, si sur ma main immobile, posée elle-même sur une table, on place un poids très lourd; de traction, si une force quelconque me tire dans un sens latéral ; de poids, si un corps lourd attaché à ma main m'entraîne vers la terre, etc.
Mais les sensations précédentes prennent le caractère de perceptions, comme nous l'avons vu plus haut (120), lorsqu'au lieu de subir passivement l'action des corps extérieurs, nous mettons nous-mêmes nos organes en mouvement, et particulièrement la main, pour toucher volontairement. Toutes les perceptions précédentes se démêlent les unes des autres, mais il y en a une principalement qui ressort entre toutes et qui paraît propre au toucher, comme la couleur à la vue : c'est la résistance.
La résistance des corps prend divers noms suivant les différents modes de résistance. La résistance à la compression s'appelle dureté (dont le contraire est la mollesse); la résistance à la séparation des parties s'appelle ténacité, dont le contraire est la fluidité. La résistance dans le sens de la hauteur s'appelle pression; dans le sens de la profondeur, s'appelle /)oi(is; dans le sens latéral, traction.
Si nous comparons le toucher passif et le toucher actif au point de vue de la notion de résistance, nous trouverons que ces deux facultés sont en quelque sorte l'interversion l'une de l'autre : dans le toucher passif, c'est le corps extérieur qui fait effort sur nous, et c'est nous qui résistons ; dans le toucher actif, c'est
1. M»ine de B^ran, Mémoire sur Vhabitude. (ŒuTres, i. I, p. 26.)
PERCEPTION EXTÉRIEURE lîS
nous-mêmes qui faisons effort, et c'est le corps qui résiste. Seulement ce n'est que dans le toucher actif que les deux termes, effort et résistance, nous apparaissent clairement dan? leur rapport et dans leur opposition : a L'effort, dit Maine de Biran, emporte nécessairement avec lui la perception d'un rapport entre l'être qui meut ou qui veut m.ouvoir et uu obstacle quelconque qui s'oppose à son mouvement. »
Problème. — La perception de résistance appartient-elle proprement au toucher, comme on le dit généralement, ou bien, comme le veulent quelques philosophes, à la faculté motrice (Ad. Garnier),au sens musculaire (Alex. Bain), au sens de Veffort (Maine de Biran)? C'est une question des plus délicates, que nous laissons à l'examen. Contentons-nous de dire que le sens de l'effort est tellement mêlé à tous les autres, qu'il parait plutôt en être la condition générale qu'un sens particulier et distinct.
123. Perception de rétendac. — La perception de l'étendue a une si grande importance, que nous avons cru devoir la distinguer de toutes les autres pour en faire une étude à part. Rappelons d'abord ce que nous avons dit plus haut (73) : c'est qu'il n'y a pas de sensation directe de l'étendue; mais seulementune sensation médiate, en tant qu'elle est mêlée à la couleur, à la résistance, et peut-être à nos autres sensations. Demandons-nous maintenant quelle est la part de nos différents sens dans cette perception.
La vue. — Le sens qui paraît le plus certainement nous donner la notior d'étendue est la vue. Cependant, selon certains philosophes (D. Slewart, Eléments, ch. vi, note P. — Bain, Sens et Intelligence, part. III, ch. i, v), la vue est incompétente pour nous donner cette notion : elle ne perçoit par elle-même que la couleur et la lumière; et c'est par l'effet de l'habitude que nous associons d'une manière inséparable ces deux qualités avec l'étendue, qui ne nous est connue elle-même que par le toucher :
La couleur, dit D. Stevvart, désigne une sensation intérieure; l'étendue, une qualité d'un objet extérieur : il n'y a pas plus de liaison entre ces deux idées qu'entre celle de couleur et de solidité; cependant, comme la perception de l'étendue est toujours excitée lorsque la sensation de couleur nous affecte, il nous est impossible de penser à cette sensation sans y associer celle d'étendue.
Pour nous, au contraire, nous croyons que l'étendue ne peut
pas être séparée de la couleur. Qu'est-ce qu'une couleur inétendue? Quelle idée pouvons-nous nous en faire? Dire que l'étendue n'est pas une perception propre de la vue, c'est soutenir que la couleur elle-même n'est pas une perception de ce sens : car la sensation primitive que l'on appellerait couleur dans cette hypothèse n'aurait aucune analogie avec ce que nous appelons de ce nom. Ceux qui soutiennent que l'étendue est, pour la vue, une perception acquise, c'est-à-dire artificielle (124), doivent donc admettre la même chose pour la couleur elle-même, et dire que les perceptions propres de la vue nous sont totalement inconnues.
Sans doute, il peut très bien se faire, comme on l'a dit, que les sensations qui nous paraissent le plus évidemment primitives et simples ne soient encore que des sensations complexes dont les éléments nous échappent (125), et cela peut être vrai de la couleur elle-même : mais, dans la question débattue, il ne s'agit pas de cette origine anté-historique, anté-consciente de nos sensations. Il s'agit de ce que nous pouvons décomposer dans l'expérience actuelle : c'est ainsi, par exemple, que nous pouvons très bien séparer l'idée de distance de l'idée de son (puisque la \entriloquie nous donne l'illusion de l'une par les simples modifications de l'autre) ; nous le pouvons aussi pour la distance et la couleur, comme le prouvent les illusions de la perspective ; mais là où une décomposition pareille ne peut avoir lieu, c'est arbitrairement et hypolhéliquement que nous séparons des choses qui sont inséparables, non seulement dans la réalité, mais même dans l'imagination.
Sans doute, il faut faire la part, dans les perceptions visuelles, des mouvements de l'œil. Mais il en est de même de toutes les perceptions (120).
Le mouvement de l'œil n'a d'autre effet que de lui permettre de nous donner très rapidement une succession de sensations visuelles, de manière à ce que cette succession paraisse simultanée, et en ce sens on peut dire que la perception d'étendue est en partie due à l'expérience : mais c'est à l'expérience d'un seul et même sens agissant dans sa sphère propre. Enfin, si restreint que puisse être le champ visuel de l'œil lorsqu'il est immobile, ce champ est toujours d'une certaine étendue.
Non seulement la vue, en percevant la couleur, perçoit l'étendue en général, mais encore elle perçoit la forme et la figure. Eu
PERCEPTION EXTÉRIEURE. 12ô
effet, la perception d'une surface colorée emporte avec soi la perception de ses limites (car on ne peut percevoir une couleur que dans son opposition avec une autre); or, percevoir la limite de la couleur, c'est percevoir la figure. Sans doute, l'œil a besoin d'éducation pour cela; mais comme tous les sens ont besoin d'éducation pour percevoir nettement leur objet propre. Par les mêmes raisons, on prouvera que la vue perçoit le déplacement des figures, par conséquent le mouvement.
Problème de Molineux. — Nous rencontrons ici la célèbre question connue sous le nom de problème de Molineux ;
Supposez, dit Locke, un aveugle de naissance qui soit présentement homme fait, auquel on ait appris à distinguer, par l'attouchement, un cube d'un globe de même métal, et à peu près de la même grosseur, en sorte que, lorsqu'il touche l'un et l'autre, il puisse dire quel est le cube et quel est le globe. Supposez que le •cube et le globe étant posés sur la table, cet aveugle vienne à jouir de la vue. On demande si, en les voyant sans toucher, il pourrait les discerner, et dire quel est I^ «ube et quel est le i
Nous nous contenterons de signaler le problème, en rappelant que Locke l'a résolu négativement et Leibniz afiirmativemento {Essai sur V entendement humain^ et Nouveaux Essais, liv. II, ch. IX, § 8.)
Problème de Cheselden. — Nous nous contenterons également de poser sous forme de problème la question de la perception de la distance par la vue.
D'après une expérience célèbre de Cheselden au xviii* siècle «t plusieurs autres du même genre*, l'aveugle opéré de la cataracte n'aurait d'abord aucune perception de la distance et du relief, en un mot de la troisième dimension des corps. Cette perception ne serait qu'une induction rapide, née de l'expérience et de l'habitude, par suite de l'association des données du toucher et de celles de la vue. La vue nous donne d'une part la lumière et ses divers degrés, les ombres et les jours, et leurs dégradations diverses; le toucher nous apprend que toutes ces nuances de lumière sont liées à tel degré de profondeur, à telle ou telle distance, à telle ou telle forme. En un mot, à l'aide des deux dimensions, nous jugeons de la troisième. Telle est la doctrine exposée pour la première fois par Berkeley dans son Traité de la vision, et que d'une part les expériences que nous
\. Voy. l'analyse de ces expériences dans g 28, trad. (r., p. Î49 et luiT.) HelinhoUï {Optique physiologique, part. III,
12ë PSYCHOLOGIE.
venons de citer, de l'autre les illusions de la perspective semble-' raient confirmer.
Nous nous contenterons d'indiquer le problème en disant que pour notre part nous inclinons à croire, malgré les raisons si gnalées, que la troisième dimension est donnée par la vue aussi bien que les deux autres *.
Le toucher. — La perception de résistance est-elle séparahle de la notion d'étendue? pourrait-on percevoir l'une sans l'autre? Question presque impossible à résoudre, puisque la séparation n'existe jamais en fait. Ad. Garnier dit que nous sentons quel-quefois la résistance ou le poids de nos propres membres sang percevoir leur étendue tangible. Mais c'est ce qui est en question. Nous ne nous représentons pas facilement ce que serait la résistance de nos membres, si cette résistance n'avait pas une certaine continuité {continuatio resistentiœ, disait Leibniz); or cette continuation, c'est l'étendue même. On peut à la rigueur admettre, avec Maine de Biran, l'organe du toucher réduit à un ongle aigu qui, rencontrant un plan solide, ne pourrait le toucher que par un seul point : on aurait ainsi une unité de résistance qui, quoique étendue réellement, pourrait, au point de vue de la conscience, passer pour indivisible. Ce serait une représentation sensible du point géométrique. Mais ces ingénieuses hypothèses ne sont pas celles de la réalité. L'organe du toucher étant étendu, la résistance est toujours étendue, et elle paraît aussi inséparable de cette qualité que la couleur nous l'a paru précédemment.
Cependant il s'est trouvé des philosophes pour soutenir que l'étendue n'est pas une perception propre du toucher, et qu'elle ne s'associe à celle du toucher que par habitude. Ainsi, ce que les uns ont retranché à la vue pour l'attribuer au toucher, d'autres l'ont retranché au toucher pour l'attribuer à la vue ^
Mais contre cette opinion on peut faire valoir l'exemple des aveugles-nés, qui sont très capables de géométrie : or comment faire de la géométrie sans la notion d'espace et d'étendue? La no-
1. Voy.,sur cette question, notre travail sur temps sans nous en fournir la mesure : cette
la Perception- visuelle de la distance (Revue mesure ne nous est donnce que par l'clrnclua
fhdosophique , janvier 1879). Notre opinion se et le mouvement qui sont l'objet de la percep-
fonilo : 1° sur l'impossibilité de séparer la tion sensible. Dira-t-on que la notion de durée
troisième dimension des deux autres; 2" sur la nous vient du sens externe?
disiiiiclion de la perception et de l'apprécia- 2. Key-Résjis, Histoire naturelle de l'âme
Uon de la dislance. Autre chose est la per- (1789), p. 77, 98. Voy. aussi l'expérience de
ception indéterminée, autre chose est la me- Platner, rapportée par Mill, Examen d'HajriH-
ture distincte. Par exemple, la conscience et ton, ch. XIII, trad. fr., p. 270. k roimoire nous fournissent 11 perception du
fion d'étendue est donc aussi inséparable du loucher qu'elle Test de la vue.
D'autres philosophes ont soutenu que la notion d'étendue n'est exclusivement propre ni à la vue, ni au toucher, mais qu'elle est commune à tous les sens '.
Il faut reconnaître qu'il y a imo certaine notion d'étendue mêlée à tous nos sens : cela est vrai ; mais comme tous ces sens eux-mêmes sont plus ou moins unis au toucher, il est difficile de dire quelle est la part du toucher et quelle est la pari des sens spéciaux dans celle perception. Ce qui est certain, c'est que celle notion y est des plus vagues et qu'elle ne comprend ni la figure (quelle est la figure d'une odeur, d'une saveur, d'un frisson, même d'un son?), ni le mouvement (car aucune de ces qualités ne se meut), etc.
■ Quant à la dislance et à la direction, on peut sans doute en juger par le son et par l'odeur; mais seulement grâce à l'intensité des sensations : ainsi nous jugeons de l'éloignement d'un son qui nous est connu par raffaiWissement de ce son, et réciproquement. Il en est de même pour l'odeur. On ne peut donc pas prouver par là que ces sens ont une percepiiou pr'^nre de ces qualités. La direction, à la vérité n'est pas liée à l'intensité : car, à égale distance, un son à droite n'est ni plus fort, ni plus faible qu'un son à gauche : mais il est probable que le son agit, comme l'odeur, sur le toucher en même temps que sur l'ouïe : nous reconnaissons donc la direction du son du côté où nous nous sentons touchés.
Le sens musculaire. — Une nouvelle théorie sur la perception de l'étendue ^ consiste à ne l'attribuer à aucun sens en particulier, à la faire dériver de ce que l'on appelle le sens musculaire. Lorsque nos organes se meuvent, on admet qu'il se produit dans nos muscles une sensation spéciale qui est distincte de toute autre. Cette sensation ne représente pas encore le mouvement; car ce serait supposer ce qui est en question, à savoir, la représentation d'étendue. Elle n'est encore qu'une sensation musculaire : et comme le mouvement est une succession, tout mouvement est donc accompagné d'une succession de sensations musculaires. Si nous nous représentons maintenant les deux
1. C'est l'opinion d'Aristote : € Ce qu'il y a reprise récemment par plusieurs philosophes :
âe commun pour tous les sens, c'est le mouve- Em. Saisset (Dict. dessc.phitûsophi/iues, irt.
ment, le repos, le nombre, la figure, la gran- matièrki; Hamilton (Lectures); Delb(Buf(fl«vu«
deur : car tout cela n'appartient eji propre à philosophique).
aucun sens : ce sont des otijeis communs à tous.» i. MiU, Examen d^Hamilton, eh. XID. {De l'cime, II, v.) La même opinion a été
termes fixes d'un contenant vide, par exemple une boîte, nous voyons que les deux parois, dont la vue nous donne une perception simultanée, ne peuvent être touchées par la main qu'à la condition de traverser une série de sensations musculaires successives. C'est cette condition qui se traduit dans notre esprit sous la forme de mouvement; et le mouvement à son tour, accompli suivant les différentes directions, engendre la notion de l'étendue et ses diverses déterminations.
Nous ne pourrions discuter sans des développements disproportionnés ici une opinion aussi subtile. Contentons -nous de dire qu'elle vient échouer devant le fait fondamental signalé plus haut, à savoir, l'impossibilité de nous représenter une couleur séparée de l'étendue*.