Perception da corps propre. — Nous percevons tous
les autres corps par le moyen de nos organes : mais comment
.percevons-nous notre corps, dont ces organes font partie? L'œil
ne se voit pas lui-même. On a essayl Je résoudre cette difficulté,
nous l'avons vu, par la théorie de la double sensation (111).
Lorsque parmi les corps nous en rencontrons un où ce qud
touche éprouve une certaine sensation, et où ce qui est touché
éprouve en même temps une autre sensation, nous appelons
nôtre et nous nous attribuons comme notre instrument propre le
corps qui se présente, avec un caractère si particulier entre tous
les autres. C'est certainement là un des moyens par lesquels
nous connaissons notre propre corps : mais nous croyons que
nous le connaissons encore autrement. Il y a à la fois une coa-
PERCEPTION EXTERIEURE I3t
naissance subjective et une connaissance objective du corps propre. Le moi se sent uni à un corps, c'est-à-dire à une éten* due résistante qui lui est constamment opposée : ce terme résistant continu, auquel s'applique l'effort tendu qui cOiistitue la vie, est le corps humain; ce n'est que par ce corps que nous pouvons atteindre les autres corps : il faut doue que nous lui soyons liés tout d'abord, avant de passer aux autres».
128. HiéD-arcliic des sens. — Les sens peuvent être classés, soit au point de vue de VuliUté, soit au point de vue de la dignité et de la beauté. Au premier point de vue, il faudrait distinguer l'utilité organique et l'utilité intellectuelle. Au point de vue de l'utilité organique, il semble que le goût soit le plus utile des sens. Au point de vue des notions fournies, ce sont le tact et la vue qui sont au premier rang. Quant au point de vue delà beauté et de la dignité, la vue et l'ouïe reprennent l'avantage comme étant particulièrement des sens esthétiques et sociaux.
129. Erpcna»s «les sens. — Un grand nombre d'observateurs se sont appliqués à signaler ce que l'on appelle les erreurs des sens, et en ont signalé les causes. La principale vient do l'intervention du jugement et du raisonnement dans la perception. Malebranche, Bonnet, Berkeley, Reid ont approfondi cette question. Le dernier de ces philosophes résume ainsi les causes diverses des erreurs des sens ^ :
1° Il ne faut pas appeler erreurs des sens les imperfections- et les limites de leur témoignage : par exemple, si nos yeux sans instruments optiques ne voient pas les infiniment petits, c'est ignorance, ce n'est pas erreur. On ne peut dire que l'œil se trompe parce qu'il ne voit pas les rayons ultra-violets, mais seulement qu'il n'est pas organisé pour les voir : cela ne prouve pas qu'il ne voie pas les autres rayons.
2" On ne peut imputer à une faute de nos sens les fausses conclusions que nous tirons de leurs données. Par exemple, si un homme a été abusé par une pièce de fausse monnaie, il ne peut pas dire que ce sont ses sens qui l'ont trompé : car les sens ne sont pas chargés de distinguer ce que l'on appelle une vraie monnaie d'une fausse. Ils ne donnent que des signes : c'est à nous à les interpréter.
1. Voy., sur celte question, Louis Peisse, sect. Il, ch. m. Biran distiag'ue le ten» dt Liberté de penser, i" juin 1848; Maine de l'effort du sens vital. Biran, Fondements delà psychologie, part. I, 2. Reid, Œuvres trad fiv, t. IV. o. 35.
3" Beaucoup d'erreurs viennent encore de ce que nous confondons le mouvement relatif avec le mouvement absolu. La perception du mouvement absolu supposerait que nous connaissons dans l'espace un point fixe, par rapport auquel nous jugerions tous les autres mouvements. Mais il n'y a pas un seul objet de ce genre. Nos sens, ne connaissant pas de point fixe, ne peuvent nous donner la perception d'un mouvement absolu, et ne perçoivent que le mouvement relatif. Si nous en concluons le mouvement réel, c'est encore une faute du raisonnement, non des sens.
4" Le plus grand nombre de nos erreurs viennent de ce que l'on confond les perceptions avec des inductions nées de l'association : nous passons du signe à la chose signifiée. Telle est principalement la cause des erreurs de la vision. Dans la réalité, la solidité, la distance, le relief sont liés à certaines apparences colorées : si un peintre imite exactement ces apparen<ïes, sans que j'en sois averti, je porterai le même jugement que dans l'état ordinaire et je verrai un objet réel là où il n'y a qu'une image. L'erreur sera dans l'induction et non dans le témoignage du sens. Il faut ranger dans la même classe les faux jugements que nous portons sur la grandeur et la dislance des corps célestes et sur celle des objets terrestres placés au sommet des montagnes, ou regardés à travers des verres optiques, etc.
5° Parmi les erreurs précédentes, c'est-à-dire les fausses inductions tirées des données des sens, la plupart ou du moins un très grand nombre viennent de l'ignorance des lois de la nature; et c'est surtout en optique que ce genre d'erreur est fréquent. Si donc l'ignorant vient appliquer aux cas qu'il ne connaît pas le jugement que l'expérience lui a fait porter le plus souvent, il se trompera. Par exemple, c'est une loi de la nature que la lumière, quand elle ne rencontre pas d'obstacles, nous vient en ligne droite, et que nous plaçons l'objet à l'extrémité du rayon lumineux : c'est ce qui arrive dans la presque totalité des cas usuels, et pour ce qui concerne les objets qui nous entourent : mais il peut arriver que les rayons, dans leur passage de l'objet à l'œil, soient réfléchis, infléchis, réfractés. Comme nous ne savons rien de l'angle fait parla lumière, nous continuons à juger par habitude que l'objet est placé à l'extrémité de la ligne droite qui se dirige sur notre œil, et nous nous trompons sur la position de l'objet. C'est ainsi que l'animal qui se voit dans une glace croit qu'il y a derrière la glace un animal semblable à luic'est ainsi que nous voyons le soleil à l'horizon quand il est au ;
dessous. Il en est de même de toutes les erreurs que nous commettons sur la grandeur, la figure, le mouvement ou le repos des objets.
La plupart des erreurs des sens étant des erreurs de la vue, on peut encore, avec Ad. Garnier, en rapporter la cause principale à la confusion dc\ii(igure visible et de la figure tangible. Gomme nous percevons l'étendue et la figure au moins par deux sens, la vue et le toucher, nous voulons toujours faire cadrer les données de l'une avec les données de l'autre, et faire coïncider la figure visible avec la figure tangible. Ge n'est que l'expérience qui nous apprend peu à peu à séparer l'une de l'autre, à ne pas appliquer à l'une l'^s lois de l'autre.
130. PcB'ccptîoiii et hallucination. — Il ne faut pas confondre avec les erreurs des sens le phénomène appelé halUicinatio7i{woy. plus haut, 93). Les erreurs des sens peuvent toujours être corrigées par l'attention, quand on est averti de la cause de l'erreur. 11 n'en est pas de même de l'hallucination, qui est fatale et qui s'impose à nous comme la perception elle-même. Quelques auteurs ont tiré de ce fait la conséquence que l'hallucination est identique ea essence à la perception, et ils ont défini celle-ci une hallucina' tioïi vraie. (Taine, de V Intelligence, part. II, liv. I, ch. i.)
L'erreur fondamentale de cette théorie est de prendre pour type entre deux phénomènes celui qui n'est que la répercussion de l'autre, le phénomène consécutif à la place du phénomène primordial.
L'hallucination, en effet, n'est autre chose qu'une réminiscence ou une combinaison de réminiscences dont les éléments sont empruntés à la perception extérieure. Ge qui le prouve d'une manière péremptoire, c'est qu'il n'y a pas d'exemple d'hallucination qui n'ait pas été précédée par l'expérience de la sensation correspondante. Pas d'hallucinations de la vue chezl'aveugle-né, pas d'hallucinations de l'ouïe chez les sourds-muets de naissance. En un mot il n'y a pas d'hallucination spontanée. Un malade dont parle M. Briôre de Boismont {des Hallucinations), qui entendait des voix dans les diverses langues de f Europe, qu'il parlait, « n'entendait pas distinctement celles qui étaient en langue russe, parce qu'il ne parlait pas cette langue aussi facilement que les autres' d. Les hallucinés qui voient dans l'intérieur de leurs corps ne disent rien que de confus sur ces parties, à moins qu'elles ne leur soient connues. Sans doute on
cite des exemples d'hallucination de la vue chez des aveugles, ou de l'ouïe chez les sourds-muets : mais ce sont des aveugle» qui ont vu, des sourds qui ont entendu. Chez eux, l'hallucination n'est encore qu'une réminiscence. Si là perception extérieure consistait uniquement, comme dit M. Taine, danc l'événement intérieur et purement cérébral, dans l'image, en un mot, pourquoi celte image ne se produirait-elle pas d'elle-même? pourquoi a-t-elle besoin, pour la première fois, d'une excitation extérieure? La perception est un fait primaire, l'hallucinalion est un phénomène secondaire : voilà la vérité. Dire qu'il y a image dans les deux cas, c'est ne rien dire : car si le souvenir est la reproduction d'une perception antérieure, il doit lui ressembler : autrement ce ne serait pas un souvenir : la tête de mort imaginée ressemble à la tête de mort réelle, et réciproquement, autrement ce ne serait pas une lête de mort. Mais qu'est-ce que cela nous apprend, si ce n'est que l'imagination etla mémoire ne sont que des reproductions, ce que nous ^iavonts bien, puisque c'est cela même que l'on appelle imagination et r.iémoire. Toujours est-il que j'appellerai perception la production première des images, et que j'appellerai imagination (et dans certains cas hallucination) leur reproduction. Or, de même que l'écho s'explique par le son, et non le son par l'écho, de même nos facultés reproductrices doivent s'expliquer par nos facultés productrices, et non réciproquement *.
1. Resterait à expliquer comment l'Iialluei nation produit exactement le même cfl'et que la perception. Voici l'hypothèse que nous proposons : tant que le mouvement cén^bral, qui est la cause de l'image, reste reiifermé dans le cerveau, il n'y a qu'image el conception mentale ; mais si ce mouvement est assez fort pour y ébranler les nerfs des sens (par exemple le nerf optique), et retourner à l'organe externe, de façon que l'organe, à son tour excilé, renvoie le mouveaient aux nerf», «t par eux au ccrveitu.
celui-ci, ébranlé comme il l'est d'ordinains quand il reçoit une sensation, éprouvera uiia impression absoUimenl identique. L'balluci* nation est donc une sorte de clioc en retour l tant que l'inlelligence n'est pas atteinte, c'est une illusion dont elle n'est pas dupe (95); mais u.i tel renversement des lois matériellef finit presque toujours par produire la folie; ce n'est donc plus qu'un cas oarticiilier dt cette maladie