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PRINCIPAUX OUVRAGES DE PHYSIOLOGIE

0. Nasse (de Halle) ; A.Rollett (de Graz) ; J. Rosenthal (d’Erlangen) ; M. de Vintschgau (d’Innsbruck) ; C. de Voit (de München); W. de Wittich (de Konigsberg); N. Zuntz (de Bonn). Leipzig, 1879.

Le premier fascicule du tome I" et le premier fascicule du tome II ont paru (ils contiennent : Physiologie du système nerveux, Physiologie des mouvements et de la voix). L’ouvrage doit avoir 6 volumes).

J. -A. Fort. — Manuel de physiologie humaine. In-12. Paris, 1880.

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

Des limites de la physiologie.

L’homme n’entretient sa vie que par un échange incessant avec les choses du dehors. Depuis le moment de sa naissance jusqu’à celui de sa mort, il prend dans la nature et il rejette dans son sein les éléments de ses organes. Lorsqüe le développement de l’homme est achevé, il transmet à des parties qui se détachent de lui les propriétés qu’il possède. En d’autres termes, comme tout être vivant, l’homme est soumis aux lois de la matière organisée : il se nourrit et se reproduit. La nutrition et la reproduction, tels sont, en effet, les deux phénomènes les plus généraux; les deux fonctions inséparables de toute organisation.

Aux degrés inférieurs de l'échelle zoologique, la matière organique agit d’ensemble dans ce double but : l’animal est, dans sa totalité, un organe de nutrition et de génération. Dans les organismes les plus compliqués, les premiers linéaments du nouvel être s’accroissent comme l’animal dont nous parlons. S’il est vrai qu’une fois l’évolution terminée, la préparation des sucs nutritifs et la séparation des germes ne s'accomplissent plus dans toutes les parties et sur toutes les surfaces, mais tendent à se localiser de plus en plus, il n.’est pas moins vrai que, quels que soient le nombre des organes et la complexité des actions qu’ils exécutent, tout en eux conspire à ce double but.

Que l’animal soit sensible aux impressions tactiles, qu’il voie, qu’il entende, qu’il senle, qu’il goûte, qu'il recherche la société de ses semblables, ou qu’il poursuive sa femelle dans la saison des amours, etc., ces divers phénomènes, ces instincts nés de ses besoins, où tendent-ils? toujours à la conservation de l’individu et à celle de l’espèce. A mesure que nous nous élevons dans la série des êtres, nous voyons, avec de nouveaux organes, apparaître successivement de nouvelles fonctions, mais toutes viennent se grouper autour des deux premières. Les changements anatomiques qui surviennent, les actions diverses qui leur correspondent, peuvent être ramenés à des phénomènes de nutrition et de reproduction. L’animal appartient tout entier au physiologiste.

Bkolard, 7e édition.

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

Par les différentes fonctions qui concourent à sa conservation, l’homme aussi est un animal, mais un animal intelligent. Il pense, il réfléchit, il veut; il a le sentiment du bien et celui du beau; il résiste à ses besoins et leur commande au lieu de leur obéir ; enfin il supplée à sa faiblesse par sa raison, à l'imperfection de ses organes par son industrie, et s’assujettit ainsi toute la nature.

L’école écossaise a rendu à la philosophie un service signalé : elle a ramené les questions métaphysiques sur le terrain du sens commun. Les réalités matérielles, menacées un instant par les excès du cartésianisme, ont repris leur évidence au même titre que les réalités spirituelles, qui s’en distinguent en nous les révélant. C’est encore cette philosophie qui a posé la distinction des sciences en deux ordres, distinction qui portera ses fruits. Les unes ont pour objet l’étude des phénomènes de l’esprit, les autres s’occupent des faits physiques ou naturels. Aux premières appartiennent la psychologie, la grammaire, la logique, le droit, la morale, la politique, les beaux-arts, etc. ; parmi les dernières viennent se grouper toutes les sciences dites naturelles, c’est-à-dire la physique, la chimie, la botanique, la physiologie, etc. Les unes comme les autres ont, il est vrai, leurs racines dans l’esprit humain, mais il est évident aussi qu’elles diffèrent essentiellement par la nature de leur objet.

Ces quelques mots suffisent pour montrer que nous ne parlons ici ni philosophie ni psychologie, mais physiologie, ce qui n’est pas la même chose. Nous écarterons donc de notre sujet, comme ne lui appartenant pas, tout ce qui ne rentre pas dans l’étude du corps humain ou de ses fonctions. Il faut l'avouer, cependant, ce travail d’élimination n’est pas toujours facile. Les sciences physiologique et psychologique se touchent par plus d’un point, et les limites qui les séparent ne sont pas nettement fixées.

Ce que la philosophie cherche depuis des siècles, ce qu’elle cherche encore aujourd’hui, c’est de se définir et de déterminer son objet: pour cultiver un champ, il faut savoir où il est. Cette question, la plus importante qui se puisse poser; cette recherche, la première de toutes, ne saurait être l’œuvre d’un jour. Est-ce donc trop de tous les secours que peut fournir la science de l’homme, pour conquérir cette solution, pierre fondamentale de l’édifice philosophique ?

Il est vrai qu’à diverses reprises, des médecins philosophes n’ont rien moins tenté que d’effacer jusqu’au nom de la psychologie. Celle-ci nous garde rancune ; elle conserve, avec le souvenir de leurs tentatives, une secrète prévention contre toute entreprise nouvelle. Mais en résulte-t-il qu’elle doive repousser à tout jamais la science expérimentale pour se renfermer dans une méditation solitaire ?

Quel que soit le point de départ de la psychologie, qu’elle aborde le problème de la connaissance humaine par l’étude des sensations ou par celle du sujet sentant ; qu’elle soit, dans ses procédés, analytique ou synthétique, objective ou subjective, force lui est de distinguer, alors même qu’elle le nie, ce qui est pensé de ce qui est pensant. Il n’est point de doctrine qui se pût faire comprendre, si elle confondait ces deux notions, et il lui faudrait changer jusqu’aux formes du langage. Je n’en appelle ni au bon sens de tous les hommes, qui vaut bien les méditations de quelques philosophes, ni au sentiment, la meilleure pierre de touche de la vérité : il est des choses qui n’ont pas besoin d’être prouvées, et les sciences mathématiques elles-mêmes reconnaissent des axiomes. Si la philosophie, pour le dire en passant, a si souvent rencontré l’indifférence, c’est aux

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efforts inutiles qu’elle a quelquefois tentés pour confondre en une seule sub stance l’esprit et la matière qu’elle doit s’en prendre.

La psychologie et la physiologie se partagent l’étude de l’homme. Mais où commence le domaine de l’une, jusqu’où s’étend celui de l’autre ? Tel est le premier problème qui se présente ; et si les éléments d’une solution complète nous manquent aujourd’hui, il est évident que le concours de ces deux sciences est nécessaire pour reconnaître et poser leurs communes limites. La psychologie, il est vrai, ne s’aventure pas volontiers sur ses frontières ; elle semble redouter ce travail de séparation et s’efforce d’en dissimuler l’importance. Et cependant, comment pénétrer dans cette mystérieuse demeure de l’esprit, si le seuil qui y conduit nous est inconnu ?

Buffon écrivait, il y a cent ans : « Ce n’est qu’en comparant que nous pouvons juger; nos connaissances roulent même entièrement sur les rapports que les choses ont avec celles qui leur ressemblent ou qui en diffèrent, et s’il n’existait pas d’animaux, la nature de l’homme serait encore plus incompréhensible. » Cette pensée de Buffon renferme en elle un des problèmes les plus difficiles et les plus attrayants qui se puissent poser, je veux dire la recherche et la distinction des actes intellectuels et des actes instinctifs.

Si nous considérons un instant les phénomènes de la vie dans les animaux, nous ne tardons pas à nous apercevoir que les fonctions de nutrition et de génération sont accompagnées, ou plutôt assurées dans leur fin, par un ordre de mouvements ou de déterminations que l’homme, prenant en lui un terme de (comparaison, a quelquefois désignés sous le nom d'actes raisonnés ou intellectuels. Ces actes ne sont pas les mêmes pour tous ; ils sont plus compliqués dans les uns, ils le sont moins dans les autres. 11 y a entre eux, sous ce rapport, des différences nombreuses, originaires ou acquises ; mais on peut dire d’une manière générale que l’étendue de ces facultés est en raison directe du développement et de la configuration de la masse nerveuse encéphalique. C’est là un fait vulgaire pour le naturaliste, et le résultat d’un nombre considérable d’observations. Or, quel que soit l’intérêt qui s’attache à une semblable étude (intérêt d’ailleurs incontestable, étude trop négligée), voyons-nous que, depuis le temps de Pline, et malgré tout l’esprit que leur prête La Fontaine, les bêtes fassent mieux ou autrement ce qu’elles faisaient jadis? Nous ne dirons pas avec Descartes, que les animaux sont des automates ; ce mot entraîne avec lui une idée de mécanique, en harmonie avec les théories généralement acceptées alors en physiologie. Mais nous dirons que ce sont des êtres organisés, qui agissent fatalement en vertu de leurs dispositions organiques. Les actes instinctifs de l’animal, auxquels on donne parfois le nom d’actes intellectuels, répondent d’une manière déterminée et nécessaire aux impressions externes ou internes. En un mot, l’animal est une organisation en action.

Ceci posé, il s’agirait, à l’aide d’une observation patiente et attentive, de rechercher tout ce qui dans les animaux ressemble, de près ou de loin, aux phénomènes de l'intelligence ; et si les divers actes qu’ils exécutent ne sont, comme tout ce qui s’accomplit en eux, que des résultats inséparables de l’organisme vivant, cette recherche pourrait jeter quelque lumière sur la psychologie humaine, donner à ses investigations une direction mieux déterminée et contribuer à circonscrire son sujet. Par cette étude, on arriverait à reconnaître que la psychologie s’occupe souvent de questions qui sont les nôtres ; que, franchissant le

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domaine spirituel, elle confond parfois, parmi les facultés de l'âme, des pouvoirs dépendants de l’organisation, variables et modifiables comme elle, ‘et auxquels on pourrait, à plus juste titre, imposer le nom de fonctions , fonctions dont l’organe est le cerveau, et dont les appareils des sens sont la condition nécessaire.

Nul doute que la psychologie ne puisse tirer de grands enseignements de la connaissance des animaux ; mais peut-elle négliger la variété des faits anthropologiques ? Entre le civilisé de notre Europe et le naturel de l’Australie centrale, entre l’habitant policé des villes et le campagnard relégué, sa vie durant, entre les murs de sa cabane de terre, que de différences morales ! et, en même temps, que de ressemblances ! Mettre en lumière ce fonds commun que tous les hommes apportent avec eux, montrer comment et dans quelles conditions il se perfectionne ou se modifie, assister à l’évolution de cette vie nouvelle et chercher à en tracer le tableau, tel serait un des premiers besoins de la psychologie scientifique, de la psychologie expérimentale.

La folie est encore une des sources naturelles auxquelles le physiologiste et le psychologue doivent puiser les éléments du grand travail de séparation entre le physique et le moral de l’homme. Considérés tour à tour comme des oracles divins ou comme des possédés du démon, les aliénés sont enfin tombés aux mains du médecin, et personne ne le trouve mauvais. A moins de supposer en effet que l’âme est malade, ce qui serait absurde, c’est à l’instrument qui établit ses rapports avec le monde extérieur qu’il faut s’en prendre. Les lésions organiques auxquelles se rattache la folie ont été, il est vrai, diversement appréciées : il y a plus, les uns croient les connaître, les autres affirment témérairement qu’elles n’existent pas. Mais qu’importe ? Connaît-on mieux l’altération pathologique des névralgies, de l’hystérie, de l’épilepsie ? L’aliénation mentale est une maladie ; cela nous suffit. Depuis qu’on étudie avec quelque soin les phénomènes de la folie, et cette étude ne date pas de loin, on a déjà établi certaines catégories vagues, il est vrai, et mal déterminées, mais qui sont un acheminement vers un classement plus rigoureux. Ici d’ailleurs, il faut le dire, la psychologie a débordé sur nous. Nous l’avons prise pour guide, là où nous devions marcher de concert à la recherche de la vérité. Nous n’avons pas su secouer, même temporairement, le joug des notions acquises. Nous avons appelé à notre aide la psychologie et ses explications, et, par une singulière inconséquence, nous rendons à la science, qui nous interroge, les emprunts que nous lui avons faits.

Parlerai-je d’une étude non moins intéressante, je veux dire celle du développement parallèle et simultané de l'organisation et de l’intelligence, de leur période d’état et de leurdécadence, depuis le moment de la naissance jusqu’à celui de la mort ?

Ilne saurait suffire au philosophe, qui veut débrouiller le chaos des facultés, de se prendre lui-même pour sujet exclusif de ses méditations. Sans doute, comme le sage de l’antiquité, il porte tout avec lui; mais, pour pénétrer ce tout complexe, ce n’est pas assez d’envisager l’édifice dans sa perfection, il faut en observer aussi les matériaux et les ruines, et y porter le flambeau de l’analyse, afin d’en illuminer toutes les parties. Revenons à la physiologie.

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De l’organisation. — De la vie.

Les corps répandus à la surface du globe se présentent sous deux états qui caractérisent deux grandes classes d’êtres : les corps inertes et les corps vivants. Quelles que soient les différences qui les séparent, les uns comme les autres sont des composés matériels ; ils sont constitués par des éléments puisés à une source commune. Depuis longtemps déjà la chimie a démontré trop positivement que les éléments ultimes des corps organisés existent dans la nature matérielle, pour qu’il soit nécessaire d’insister sur ce point. Ajoutons que cette communauté d’origine de tous les corps est l’une des premières lois de l’ordre universel, destinés qu’ils sont à se transformer les uns en les autres. Cette simple considération suffirait à elle seule pour démontrer que la physiologie ne saurait se renfermer exclusivement dans le cadre qu’on a souvent prétendu lui imposer. La matière revêtant successivement la forme vivante, et faisant, à chaque instant, de l’animal un animal nouveau, l’origine et la fin de ces matériaux sans cesse renouvelés ne sauraient être des questions étrangères à la science de la vie. Le physiologiste doit accepter ces problèmes, solliciter ou chercher luimême leurs solutions.

Les minéraux, les plantes et les animaux sont liés entre eux par une série de rapports où règne l’harmonie la plus saisissante. Les plantes, en effet, ont besoin, pour se développer et croître, d’eau, d’acide carbonique, d’ammoniaque et de sels. Ces substances, la plante les trouve dans l’air où baignent ses feuilles, et dans la terre où plongent ses racines ; elle emprunte donc les éléments de ses tissus au règne minéral. Lès animaux ne peuvent se développer et s’accroître qu’aux dépens de matières organiques ; ces matières, l’animal herbivore les emprunte directement aux tissus des plantes, et le carnivore indirectement, en se nourrissant de la chair des herbivores. Le végétal est en quelque sorte le laboratoire où la matière se groupe en substances assimilables pour l’animal. L’animal, à son tour, lorsqu’il a utilisé ces substances, les expulse au dehors à un état d’oxydation tel, qu’elles se trouvent, en dernière analyse, transformées en eau, en acide carbonique, en ammoniaque et en sels minéraux. Les animaux rendent au règne minéral ce que les végétaux lui empruntent.

Ainsi se trouve établie et entretenue l’unité de composition entre les corps inertes et les corps organisés. Toutefois, une différence profonde et caractéristique frappe tout d’abord l’observateur. Quelle que soit la nature du corps inorganique, qu’il soit constitué par une substance indécomposable, je veux dire élémentaire, ou qu’il résulte de la combinaison d’éléments divers, il est ou solide, ou liquide, ou gazeux'. Dans un corps vivant, au contraire, il y a tout à la fois des solides, des liquides et des gaz : la matière existe en lui sous ses trois formes possibles. Ce fait est d’une haute importance. Il ne suffit pas, en effet, de mettre en relief les différences phénoménales qui séparent les deux règnes de la nature, il importe aussi de signaler les différences matérielles auxquelles elles sont liées.

De la réunion, en un même système, des solides et des fluides, résultent des

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parties contenantes et des parties contenues. Le mouvement de composition et de décomposition, ou le double courant du dehors au dedans et du dedans au dehors, qui résume la vie dans sa plus simple expression, n’est possible qu’à cette condition. C’est aussi cette diversité dans la nature des éléments qui établit entre les différentes parties un consensus réciproque, et fait de ces parties un tout, une individualité, en un mot, un organisme. L’organisme, c’est-à-dire le siège des phénomènes de la vie, peut être lui-même divisé en un certain nombre de départements ou d’organes ; d’où il résulte que l’expression d 'organe entraîne nécessairement l’idée d’une matière complexe, et que le jeu d’un organe est inséparable de l’idée de diversité dans les éléments qui le composent.

Observés au point de vue dynamique, les corps organisés diffèrent, à beaucoup d’égards, des corps inorganiques ; mais il est bon de remarquer que, sous le rapport de la constitution matérielle, il n’est pas un corps minéral qui puisse leur être comparé, et que, renfermant dans un espace limité toutes les formes que la matière peut revêtir, celle-ci se trouve en eux dans des conditions toutes nouvelles. Cette réunion, cette concentration sous une enveloppe commune, de solides, de liquides et de gaz, les propriétés particulières à chacun de ces états des corps, celles qui naissent de leur association ou de leur antagonisme : tels sont les fondements saisissables de ces différences, et les premiers plans du tableau comparé des deux règnes de la nature.

L’origine première des plantes et des animaux, aussi bien, d'ailleurs, que celle des minéraux, est couverte d’un voile impénétrable aux yeux du naturaliste. Tous les faits que la science a enregistrés, toutes les expériences qui ont été tentées, et elles sont nombreuses, démontrent que les animaux proviennent d’autres êtres organisés, que ces êtres soient vivants ou qu’ils l’aient été. Lorsque les animaux naissent d’un œuf, lorsqu’ils se séparent sous forme de bourgeons, ou lorsqu’une partie séparée du tout reproduit l’animal entier, le fait est évident. Mais il ne l’est pas moins dans l’évolution des infusoires, puisqu’elle ne s’opère qu’au milieu d’une substance animale ou végétale en putréfaction. On peut se demander, il est vrai, si, dans ce cas, l’être nouveau s’est développé d’un œuf microscopique, d’un germe, d’un spore apportés par l’air et tombés dans la matière en décomposition, comme sur un terrain fertile, ou, si le nouvel être a pris naissance dans cette matière elle-même et sans germes préexistants, aux dépens d’une des innombrables vésicules élémentaires qui entrent dans sa composition ; mais le fait n’en est pas moins général, savoir : que la matière organisée seule engendre la matière organisée.

L’être organisé, qu’on l’envisage à l’état de germe, à l’état d’accroissement ou à l’état de développement complet, a donc la propriété de réagir sur les éléments qui l’entourent, d’associer ces éléments en combinaisons nouvelles, et de les transformer en sa propre substance. Ces éléments, il les prend à l’état liquide ou gazeux, car ils doivent pénétrer au travers de la trame de ses tissus. Ce pouvoir, du reste, a ses limites. Il est très-développé dans le germe qui s’accroît, et forme ainsi ses tissus ; il est assez borné dans la plupart des animaux adultes, lesquels ne réparent plus qu’incomplétement les mutilations qu’on leur fait subir. Cette propriété, pour s’exercer, a d’ailleurs besoin d’un milieu et d’une température convenables ; et cela aussi bien pour la graine et le tissu du végétal que pour l’œuf et le corps môme de l’animal.

Les éléments organiques ne sont point divisibles à la manière des minéraux :

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ces éléments ont des dimensions assez petites, il est vrai, mais limitées et définies. Lorsqu’à l’aide du microscope l’anatomiste divise, en quelque sorte, des parties que le scalpel le plus délié ne peut atteindre, il assiste à un curieux spectacle. Le sang, le chyle, la lymphe, les muscles, les nerfs, les ligaments, le tissu conjonctif, etc., liquides ou tissus, tout est réductible en un certain nombre d’éléments de forme et de structure spéciales. Dans le sang, dans la lymphe, dans le chyle, ces éléments existent à l’état vésiculaire, sous l’apparence de particules isolées, suspendues dans un liquide salin qui maintient la pureté de leur forme, et la circulation porte ces particules dans tous les points de l’organisme. Les tissus présentent de leur côté, comme dernier terme de leur division, un élément particulier, une fibre cylindrique qui a, dans chacun d’eux, des dimensions et des propriétés caractéristiques. Si, poussant plus loin l'analyse, nous cherchons dans l’embryon à assister à l’évolution de ces fibres élémentaires, nous voyons de la manière la plus manifeste qu’elles passent, en se constituant par une phase commune, la phase vésiculaire. Ainsi, l’anatomie du développement nous enseigne que toutes les fibres, tous les tissus proviennent d’un élément primitif; et, prenant le mot élément dans son acception la plus rigoureuse, on peut dire qu’il n’y a réellement qu’un seul élément anatomique, la cellule. Depuis l’œuf (l’homme naît d’un œuf, comme la plupart des animaux), depuis l’œuf qui, d’abord invisible à l’œil nu et simple vésicule élémentaire, s’accroît peu à peu (par multiplication et transformation de cellules) et plus ou moins complètement, dans l’intérieur de la femelle, pour être ensuite rejeté au dehors, jusqu’aux organes achevés du nouvel être, tout procède suivant les mêmes métamorphoses.

Considéré dans la variété de ses parties constituantes, l’être organisé est donc caractérisé par la forme sphérique (vésicule ou cylindre), tandis que le minéral est au contraire limité par des surfaces planes. Et ceci est vrai, non-seulement pour chacune des parties élémentaires des corps organisés, mais encore pour l’ensemble même du corps. Ces différences morphologiques dépendent-elles de la composition complexe des uns et de l’unité physique des autres ? La forme arrondie, ou la courbe, qui limite les surfaces organiques, partielles ou générales, est-elle en rapport avec leur organisation toute particulière? 11 est permis de le penser. Nous savons, en effet, pour ce qui concerne les minéraux, que la forme cristalline est d’autant plus parfaite que la pureté de la solution cristallisable l’est davantage. Chaque jour, dans les laboratoires de chimie, on peut constater la vérité de cette proposition, qui démontre clairement une liaison directe entre la composition et la forme.

Les plantes, qui vivent et meurent aux lieux où elles ont pris racine, s’accroissent d’une manière presque continue, autant du moins que les conditions extérieures de température n’entravent pas momentanément les phénomènes nutritifs, et ne les assujettissent pas à un renouvellement périodique. Les tissus nouveaux s’ajoutent aux tissus anciens, et leur développement n’a guère de limites que dans la condensation et l’imperméabilité croissante de leur substance. Les animaux, qui sentent et se meuvent, sont assujettis, au contraire, à une sorte d’équilibre organique. Leur développement ne franchit pas certaines limites compatibles avec le jeu de l’appareil locomoteur. Lorsque leur développement est achevé, ils prennent et rendent une quantité sensiblement égale de matière, et maintiennent ainsi cet équilibre nécessaire.

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La plante, qui trouve dans l’air, dans l’eau et dans les sels que celle-ci contient, les éléments de ses organes, n’a pas besoin de se mouvoir pour trouver sa nourriture, et c’est en cela surtout quelle se distingue de l’animal ; aussi le végétal agit-il sans cesse sur les choses qui l’environnent, et accomplit-il sans relâche ses fonctions de nutrition. Le jeu des fonctions proprement animales (sensibilité, mouvement) suppose, au contraire, des intervalles d’action et de repos ; ces fonctions sont soumises à des intermittences, ou à une périodicité qui les distingue des fonctions nutritives proprement dites ; ces dernières, d’ailleurs, s’accomplissent, dans l’animal comme dans la plante, d’une manière continue. Le système nerveux et les organes de locomotion (os, muscles, etc.) entraînent donc, entre les animaux et les plantes, une différence essentielle. Mais, si les phénomènes de sensibilité et de mouvement sont bien faits pour frapper d’admiration le physiologiste, les phénomènes de la vie végétative, communs aux animaux et aux plantes, ne sont pas moins admirables.

La forme constante de l’animal, forme qui persiste durant toute la vie, au milieu du travail de composition et de décomposition des organes, a semblé de tout temps un des arguments les plus triomphants en faveur de l’indépendance d'un principe vital. En vérité, on ne voit pas trop pourquoi. La cristallisation, toujours la même, de telle ou telle dissolution saline, n’est-elle pas un fait tout aussi inexplicable ? et n’est-il pas tout aussi naturel de rattacher la forme des êtres organisés à leur composition spéciale, que de rapporter la forme du cristal à la nature et à la proportion des éléments qui le composent? Bien que les substances minérales cristallisées ne soient pas soumises, comme les corps vivants, au travail de la nutrition, ou à un renouvellement continuel de leurs éléments, cependant on a observé parfois des phénomènes qui montrent en elles une tendance tout aussi mystérieuse à reprendre leur forme caractéristique, lorsque celle-ci a été accidentellement détruite. Ainsi, on a remarqué, par exemple, que, lorsqu’un cristal a éprouvé à l’une de ses arêtes, ou même à l’un de ses angles, une perte de substance peu considérable, il reprend sa forme primitive aux dépens des dissolutions salines identiques dans lesquelles on le plonge : d’où il résulte que la dissolution a donné naissance à un solide qui représente la partie absente, c’est-à-dire un corps irrégulier. Voilà donc un cristal qui, pour reconquérir sa forme, modifie en quelque sorte à son gré les lois de la cristallisation. Dira-t-on qu’il est vivant ?

Pénétrons plus avant. Un phénomène, quel qu’il soit, ne peut être conçu indépendamment de la notion de force. Si cette proposition est incontestable dans les sciences physiques, dans la sphère animale elle est plus évidente encore. L’activité spontanée de l’animal, les limites invariables que le développement du nouvel être ne peut franchir, l’identité apparente dans la composition matérielle du corps que la vie anime, et dans celle de l’animal que la mort vient de frapper, font naître dans l’esprit l’idée d’une force qui anime et retient temporairement les éléments hétérogènes qui le constituent. C’est à cette force, considérée dans les êtres vivants, qu’on a donné les noms de principe vital , de force vitale , d 'âme animale , d 'archée, etc. Si par ces expressions on entend désigner l’ensemble des propriétés par lesque'les les corps vivants diffèrent des corps privés de vie ; si on leur donne, dans le règne animal, une valeur analogue à celle qu’on accorde au mot attraction dans le système minéral, rien de mieux. Mais les physiologistes n’ont pas

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toujours tenu ce langage. Moins sages que Newton, ils ont franchi les bornes de l’observation. La force vitale est devenue pour eux une chose distincte et indépendante, ils lui ont donné une existence propre, ils ont cherché ses lois, et la matière organisée, gouvernée par elle,, n’a plus été que le théâtre accidentel de ses manifestations.

Si nous en croyons cette physiologie qui a fait école, le principe vital est une essence immatérielle, et la machine humaine ne serait pas gouvernée seulement par l’àme spirituelle ; elle serait encore soumise à l’empire de l’âme animale. Barthez,, dans son Traité de la Science de l'homme, ne recule pas devant les conséquences de cette hypothèse, et si l’école de Montpellier, préoccupée des destinées posthumes du principe vital, avoue aujourd’hui son embarras, elle lui conserve néanmoins toutes ses prérogatives et cherche à placer ses croyances sous la sauvegarde de l’autorité.

A cet égard, remarquons que les défenseurs du principe vital ne se sont jamais expliqués d’une manière catégorique. Parmi les corps vivants comprennent-ils tous les corps organisés? Pourquoi ne parlent-ils pas du principe vital végétal? Lorsqu’ils écrivent que la force vitale régit la matière organisée , veulent-ils dire que la matière peut être organisée indépendamment de ce principe? Alors ils supposent encore une force de plus. Prétendent-ils, au contraire, que c’est par ce principe qu’elle est organisée, que c’est ce principe qui l’organise ? Dans cette dernière hypothèse, ils admettent nécessairement une multitude innombrable de forces, car la force qui donnerait à la matière la forme d’un lézard n’est pas celle qui l’organiserait comme homme ou comme oiseau. Enfin, dans cette supposition, à quoi bon la nécessité de la séparation des germes pour la propagation des espèces ? Comment se fait-il que les espèces disparaissent? Et si vous répondez que les forces périssent avec les individus, nous vous demanderons pourquoi vous séparez des choses que vous reconnaissez inséparables. Que serait-ce, d’ailleurs, que la mort d’une force ? Ne savons-nous pas que rien ne meurt dans la nature?

L’existence d’un principe vital, comme être ou substance distincte, est une hypothèse insoutenable et inutile. Dans la plante ou l’animal, tout aussi bien que dans les autres corps de la nature, l’idée de force ne saurait être conçue isolée et indépendante d’un substratum matériel.

Qu’un corps soit animé par un de ces grands mouvements qui frappent les yeux, ou que, sollicité en divers sens par d’autres corps, il soit à l’état d’équilibre ou de repos apparent, il n’est pas moins évident qu’il n’y a pas dans la nature un seul corps immobile. Jamais on n’a observé la matière sans le mouvement : le mouvement et la matière sont inséparables. Sans doute, des philosophes ont avancé que, si l’on ne pouvait observer la matière sans le mouvement, on pouvait cependant la concevoir sans lui. Mais il faut remarquer que, dans le langage métaphysique, le mot matière n’a pas la signification du mot corps. Celui-ci est synonyme de l’étendue figurée, tandis que la matière moins la figure, c’est-à-dire moins la divisibilité, n'est qu’une pure conception.

En réalité, la matière n’est que la collection des corps, et les corps n’existent que par le mouvement. L’attraction, la chaleur, le magnétisme, l’électricité, phénomènes que nous présentent les corps, ne sont (ramenés à leur plus simple expression) que des mouvements s’exerçant en deux sens contraires. Or,

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par la pensée, supprimez ces mouvements, et le monde est anéanti. La matière n’étant plus ni combinée, ni chaude, ni pesante, etc., tout disparaît, tout, jusqu’à l’idée du corps. Il ne reste plus qu’une substance sans propriétés, et, partant, impossible à caractériser. Le mouvement n’est donc pas seulement une propriété des corps accidentelle ou contingente, c’est une qualité nécessaire, sans laquelle la matière figurée, c’est-à-dire le corps, ne saurait être conçue.

La notion de force, que suppose l'idée de mouvement, est intimement liée à l’idée que nous nous formons de la matière. La force, ainsi que le fait remaquer Kant et que l’avait déjà si magnifiquement exposé Leibnitz, le plus grand esprit des temps modernes, la force, dis-je, est ce qu’il y a de plus essentiel dans la matière. Gela nous explique pourquoi (l’idée de substance n’étant pas distincte par elle-même) la métaphysique a quelquefois substitué la notion de force à la notion de matière.

Les corps vivants diffèrent, il est vrai, des corps inertes par les phénomènes qu’ils présentent, et ces phénomènes nous donnent l’idée de forces différentes dans ceux-là de celles qui se manifestent dans ceux-ci ; mais rien n’autorise à séparer la matière et la force dans le corps organisé plutôt que dans les corps inorganiques. Tout ce qu’on peut conclure de ces différences, c’est que la matière, en passant dans les corps vivants, en devenant vivante pendant un temps limité, ne fait que révéler une de ses deux qualités fondamentales, et nous enseigne qu’il est dans sa destinée d’être alternativement vivante et inerte. L’état de vie, dans son expression la plus générale, peut être considéré comme une manifestation de certaines propriétés de la matière soumises à une intermittence d’action ; et la force vitale peut être conçue comme une formule laconique, destinée à exprimer en un seul mot les caractères propres à la matière organisée. La physiologie, qui est la science de la vie, est une branche de la physique, en prenant ce mot dans le sens de son étymologie. Et alors même qu’on ne lui accorderait qu’une signification plus restreinte, ces deux sciences s’appliquant, quoique dans des conditions différentes, à des éléments qui sont les mêmes, se tiennent parles liens les plus étroits.

De la méthode en physiologie.

Toute science naturelle résulte d’un ensemble de connaissances coordonnées dans un certain ordre. L’observation des phénomènes, l’expérimentation; tels sont ses matériaux. La comparaison des faits et celle des résultats, leur interprétation ensuite ; tels sont ses procédés. L’homme a observé, il a expérimenté, il a comparé, il a interprété ; il observera, il expérimentera, il comparera et il interprétera encore. Les destinées de la science sont celles de l’esprit humain, et, comme lui, elle marche à la conquête d’une perfection sans limites. Une science est donc une chose non finie et qui ne peut l’être, et tout système scientifique qui s’annonce, en dépit de l’avenir, comme le tableau complet et défi-

NOTIONS PRÉLIMINAIRES. 1 1

nitif de la connaissance humaine, n’est qu’une œuvre éphémère que le temps doit détruire.

Du moment où cette vérité s’est fait jour, les sciences ont réalisé un immense progrès. Alors seulement elles ont distingué clairement leur objet. En écrivant cette devise sur leur frontispice : «Tout par l’observation et par l’expérience, » les sciences physiques ont conquis en même temps leur existence scientifique et leur évidence, car elles embrassent à la fois le passé, le présent, l’avenir, et posent ainsi les fondements d’un édifice impérissable. Or, depuis cinquante ans que les sciences physiques, ses sœurs, sont constituées, comment la physiologie a-t-elle procédé ? Examinons.

La physiologie expérimentale date de Bichat. Quelques atteintes qui aient été portées à sa doctrine, il n’en est pas moins constant que la direction qu’il a donnée, que les voies nouvelles qu’il a ouvertes sont celles que la science physiologique a suivies, qu’elle suit encore de nos jours. Cette doctrine, ces principes, quels sont-ils ?

Jaloux de donner à la science qu’il' étudie la certitude qui lui manque, et possédé du désir d’introduire dans l’étude de la vie la révolution que le génie de Newton vient d’opérer dans les sciences physiques, Bichat conçoit la pensée d’une réforme. Il fait remarquer combien la marche des physiciens diffère de celle des physiologistes. «Les uns, dit-il, rapportent tous les phénomènes qu’ils observent à quelques propriétés de la matière, telles que la pesanteur, l’élasticité, l’affinité ; les autres, au contraire, ne sont pas encore remontés des phénomènes qu’ils étudient aux propriétés qui les engendrent. » Une première question domine donc la physiologie tout entière, je veux dire la recherche des propriétés de la matière vivante. Rien de mieux ; mais, arrivé à l’application, Bichat néglige toute une partie du problème, et cette recherche consiste pour lui dans l’opposition constante qu’il tâche d’établir entre les forces physiques et les forces physiologiques. Pour doter la matière de ses propriétés vitales, il met dans l’ombre ou il sous-entend toutes les autres. Là tendent ses efforts, et c’est pour exposer ces propriétés qu’il entreprend ses expériences et compose son immortel Traité d’anatomie générale.

Le but que Bichat s’est proposé, l’a-t-il atteint ? Malgré tant d’observations profondes, tant d’expériences ingénieuses, exécutées avec un art infini, la doctrine physiologique, telle qu'elle est sortie de ses mains, n’a pas ce caractère d’évidence qui est pour l’esprit humain le signe irrécusable de la vérité. Les résultats que Bichat espérait de sa méthode n’ont donc pas répondu à son attente. A l’exemple des novateurs et des esprits systématiques, il a cru pouvoir parcourir et fermer à lui seul le cercle entier de la science. Erreur séduisante, souvent volontaire, mais toujours convaincue d’impuissance !

Physiologiste à la manière des anciens philosophes qui ont commencé par s’attaquer de prime abord aux questions insolubles, il n’a pas évité l’écueil sur lequel tant de fois la curiosité humaine a échoué. Ce n’est que plus tard, ce n’est que peu à peu que, éclairé par les exemples du passé, l’homme reconnaît le côté inaccessible des choses. Ce n’est pas sans peine qu’il abandonne les hautes régions où son esprit s’élance et plane sans entraves, et qu’il se résigne à gravir lentement cette pente des causes premières dont le sommet se dérobe à nos regards.

En vain, mettant en relief les différences dynamiques, on voudrait en faire

N OT ION S PRÉLIM I N À 1RES

sortir les bases d’une méthode propre, et rattacher les phénomènes de la vie à un ordre particulier de forces en lutte perpétuelle avec la matière. Tant d’efforts n’aboutissent qu’à des hypothèses. Parce que la forme plane caractérise les minéraux, et la forme courbe le règne organisé, en résulte-t-il qu’on ne puisse comparer en tre eux les corps vivants etles corps inorganiques, et que lesprocédés à l’aide desquels nous pouvons aborder les premiers doivent essentiellement différer de ceux qui nous conduisent à la connaissance des autres? Mais, à l’aide de la ligne droite, le géomètre ne calcule-t-il pas les courbes les plus étendues et les plus diverses ? Sans doute, il ne s’abuse pas sur l’identité mathématique de ces deux lignes, il sait que leur rapport le plus approché n’est exact qu’à l’infini ; mais y a-t-il pour cela deux géométries? Ainsi doit faire le physiologiste. Depuis le jour où l’homme a jeté pour la première fois les yeux sur les objets qui l’environnent, il sait que les corps vivants et les corps inertes ne sont pas identiques ; mais la science n’a pris naissance que lorsqu’il a cherché à dénouer l’énigme de leurs rapports.

Avant de rien connaître, pourquoi poser entre les sciences naturelles qui ont pour objet l’étude des phénomènes physiques, et celles qui s’occupent des phénomènes de la vie, une barrière infranchissable? Les animaux et les végétaux placés à la surface du globe ne sont-ils pas, de même que les autres corps de la nature, soumis à l’influence des milieux et des agents nécessaires à toute existence matérielle? Ce n’est pas en supposant connu ce qui est le but définitif de nos recherches, ce n’est pas en fixant à priori le centre d’une circonférence dont la courbe est inconnue, que nous pourrons limiter celle-ci, car elle dépendra sans cesse du point où nous serons placés. Mais c’est en bornant notre ambition à découvrir peu à peu quelques-unes des parties de cette circonférence que nous pouvons espérer d’en déterminer les limites dans la suite des temps et acquérir ainsi sur le point central des notions de plus en plus approchées de la vérité. Abordons le problème de la vie par ses côtés accessibles. Procédons du connu à l’inconnu, et ne supposons rien à l’avance.

Si nous observons les animaux dans tous les moments de leur existence, un premier phénomène nous frappe par son universalité, phénomène nécessaire et qui fait l’animal ce qu’il est dans l’ordre de la création : c’est que tous les matériaux de son organisation existent en dehors de lui. L’être organisé est lié étroitement avec les corps inorganiques ; c’est par eux qu’il entretient sa vie, c’est par eux qu’il existe. Nous pouvons concevoir un monde physique sans êtres vivants ; il est impossible de se figurer les êtres vivants isolés du monde physique. En effet, l’idée de vie suppose implicitement un réservoir où ces êtres puisentles matériaux nécessaires à toute existence matérielle. Au lieu donc de placer au seuil de la science cette question : Qu’est-ce que la vie dans son essence ? question aussi insoluble en physiologie que celle de la substance en métaphysique, cherchons d’abord à résoudre celle-ci : Gomment les animaux vivent-ils et quelles sont les conditions de leur existence?

La physique et la chimie nous donnent sur les corps des notions dont on aurait mauvaise grâce à nier la certitude ; car, s’il en était ainsi, il faudrait douter de toute science et désespérer de jamais rien connaître. Si donc le premier but que doit se proposer la physiologie consiste dans l’étude des relations que l’animal vivant entretient avec les choses naturelles, il en résulte que les sciences physiques et chimiques doivent être considérées par le physiologiste comme

NOTIONS PRELIMINAIRES

ses auxiliaires les plus puissants, comme ses instruments les plus parfaits, puisque c’est par elles que nous connaissons les propriétés, et par conséquent le mode d’action des corps extérieurs. A diverses reprises la physiologie a cherché, et aujourd’hui encore elle cherche à repousser ces sciences de son domaine. En cela elle se montre d’une grande inconséquence. Tout ce que nous savons d’une manière positive, ne le devons-nous pas aux secours qu’elles lui fournissent? Retranchez de la physiologie l’optique, l’acoustique, la phonation, les phénomènes chimiques de la digestion, de la respiration, des sécrétions, la mécanique des mouvements digestifs, respiratoires, locomoteurs, circulatoires, l’étude physique des courants nerveux ; que reste-t-il? un inconnu qui revient sans cesse, qui n’explique rien, qui, aveu continuel de notre ignorance, loin de décourager et de retenir l’observateur, doit l’exciter au contraire et l’engager avec plus d’ardeur dans les seules voies qu’il lui soit donné de parcourir.

La physiologie a beau s’en défendre, ce qu’elle connaît, elle ne le sait qu’à l’aide de la méthode que les autres sciences emploient dans l’étude de la nature. Qu’il observe les modifications passagères qui surviennent dans les animaux ou qu’il dirige ses investigations sur les phénomènes de composition et de décomposition qui s’opèrent en eux, le physiologiste est tour à tour physicien, mécanicien, chimiste. Ce qui abuse la physiologie, c’est qu’elle mélange les questions. Ne sachant pas ou ne voulant pas avouer son ignorance sur les faits psychologiques, elle s’engage avec une sorte de prédilection dans le vague domaine des hypothèses. Que la physiologie entre franchement dans sa véritable voie. Loin de se rétrécir, le champ de l’observation s’agrandit au contraire à l’infini, les limites qu’on lui trace au hasard disparaissent, ce qui est vrai aujourd’hui l'est encore demain, et la physiologie progresse sans cesse, ce qui est l’essence de toute science constituée.

Dirai-je que cinquante ans de recherches entreprises dans cet esprit ont plus fait pour la science que plusieurs siècles de discussions stériles ? Rappellerai-je les découvertes nombreuses dont la physiologie s’est enrichie depuis cette époque et dont elle s’enrichit tous les jours? Chacun le sait, cette vie nouvelle, ce mouvement qui travaille aujourd’hui toutes les écoles de l’Europe n’est que la conséquence de l’impulsion féconde communiquée parles sciences physiques. Il faudrait être aveugle pour ne pas le reconnaître.

En vain des voix éloquentes s’élèvent qui invoquent la tradition et l’autorité, et cherchent à défendre la science contre ce qu’elles appellent des entraînements irréfléchis. L'école de l’observation et de l’expérience ne s’en laisse pas imposer par les formes du langage, quelque séduisantes qu’elles soient. Pour elle, l’éloquence des mots n’est rien devant l’éloquence des phénomènes. Quand elle fait un pas en avant, elle sait d’où elle vient et où elle va, et elle ne connaît d’autre logique dans les sciences que la logique irrésistible des faits.

Une école célèbre proclamait, hier encore, que « l’homme n’est portion de rien, » que les milieux à l’aide desquels il entretient sa vie, ne sont que « des conditions de sa conservation ou de son bonheur, et non des éléments constitutifs de son être, » enfin, que « ses rapports avec l’univers touchent à des questions trop ardues pour qu’on ne doive pas les éviter. » 11 n’est plus nécessaire aujourd’hui de réfuter une doctrine en contradiction flagrante avec l’esprit de la science moderne et avec ses progrès.

NOTIONS PRELIMINAIRES

Division dn sujet.

La physiologie de l’homme comprend l’étude des phénomènes biologiques qui s’accomplissent en lui, depuis le moment de sa naissance jusqu’à celui de sa mort. Tout ce qui, dans l’homme, concourt à sa conservation propre et à celle de son espèce est du domaine de la physiologie. En d’autres termes, c'est à l’ensemble des divers phénomènes, dont le double but se résume dans la conservation de l’individu et la propagation de l’espèce, que doit s'appliquer l’expression de vie ; et la physiologie est la science de la vie.

L’organisme est le théâtre d’un grand nombre d’actions, que le physiologiste isole par la pensée, pour les circonscrire et les étudier au moyen de l’analyse, quoiqu’elles soient indissolublement liées les unes aux autres comme les organes qui les exécutent.

C’est ainsi qu’en envisageant ces actes dans leurs résultats, il les groupe tout d’abord en deux sections principales : l’une comprend tous les actes qui entretiennent et caractérisent la vie individuelle ; l’autre, tous ceux qui assurent la perpétuité de l’espèce. Le physiologiste ne s’arrête pas là. Chacune de ces deux grandes sections comprend des actions complexes dont l’accomplissement exige le concours simultané ou successif d’un grand nombre d’organes ou de systèmes d’organes, et les actions partielles qui concourent à la résultante finale sont isolément examinées par lui comme autant de sujets d’étude ou de fonctions.

Les phénomènes de la vie individuelle , en effet, peuvent être envisagés sous deux points de vue principaux. Les uns consistent dans la formation et la transformation incessante des parties dont le corps de l’homme est composé ; les autres sont relatifs aux rapports que l’homme entretient avec les choses extérieures, rapports de convenance ou de disconvenance qui préparent les premiers.

Ainsi, d’une part, les fonctions nutritives, auxquelles Bichat a donné le nom significatif de fonctions de la vie organique ou végétative, et qui comprennent la digestion, Y absorption, la circulation, la respiration, les sécrétions, la. nutrition proprement dite;

D’autre part, les fonctions de relation, ou de la vie animale, c’est-à-dire les sensations, qui comprennent la vue, l 'ouïe, Y odorat, le goût, le toucher ; les mouvements, qui comprennent, au point de vue dynamique, la locomotion et ses modes variés, la voix et les expressions du langage mimique, et, au point de vue statique, la station et les diverses attitudes. Aux fonctions de relation ajoutez encore Y innervation, c’est-à-dire l’ensemble des phénomènes de l’action nerveuse, envisagée en elle-même et dans ses rapports avec la plupart des autres fonctions de l’économie, tant animales que végétatives.

Les fonctions relatives à la vie de l’espèce, ou fonctions de génération, exigent dans l’espèce humaine le concours de deux sexes. Elles peuvent être également partagées en un certain nombre de subdivisions, telles que Yovulation, la copulation, la fécondation, la gestation, la lactation, etc.

Si nous comparons entr e elles les fonctions de la vie individuelle et les fonctions relatives à la vie de l’espèce, ou fonctions de génération, nous remarque-

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

rons que cette division n’est pas seulement justifiée par la fin différente vers laquelle tendent ces fonctions, mais qu’elle l’est encore, alors que nous les envisageons en elles-mêmes et dans leurs caractères spéciaux. L’exercice des unes est permanent et continu, depuis l’instant où l’homme existe jusqu’à celui où il cesse d’exister : elles commencent et finissent avec lui. Les autres, au contraire, sont temporaires, limitées ; elles apparaissent et disparaissent à certaines époques ; elles peuvent manquer, sans compromettre la vie de l’individu. Les premières trouvent, à tous les moments de la vie, leur raison d’être dans l’existence même des organes ; les secondes ne se manifestent en eux que dans un stade déterminé, qui correspond à leur évolution complète, et pendant lequel leur activité se développe, se ralentit et s'éteint.

En faisant abstraction pour un instant des liens qui réunissent ces deux ordres de fonctions dans le même organisme, nous pouvons donc considérer cette division comme une division physiologique naturelle.

Quant aux divisions secondaires que l’analyse physiologique a introduites dans l’étude des phénomènes de la vie, elles sont beaucoup moins rigoureuses. Les fonctions dites nutritives ne sont pas, en effet, nettement distinctes des fonctions de relation. Les forces qui font passer le bol alimentaire de la bouche dans le pharynx et l’œsophage, celles qui favorisent dans l’estomac le mélange des aliments avec les sucs digestifs déposés à sa surface, celles qui déterminent par l’ampliation de la cavité thoracique un vide que l’air atmosphérique remplit aussitôt, etc. ; ces différentes forces, dis-je, sont sous l'empire du système musculaire : ce sont des phénomènes de mouvement. L’étude des fonctions de relation, qui renferme celle des mouvements, ne comprend donc pas tous ceux qui s’accomplissent dans l’organisme. En vain on dira que, parmi les mouvements, ceux qui sont en rapport avec la vie végétative sont soustraits à l’influence de la volonté, tandis que, dans les fonctions de relation, la volonté les commande. Si cela est vrai d’une manière générale, que d’exceptions ! Les muscles du thorax, de l’abdomen et du cou, que nous pouvons à tout instant mouvoir dans des directions et avec une intensité subordonnées à notre caprice ou à nos besoins, n’agissent-ils pas sans cesse dans les phénomènes mécaniques de la respiration, et pendant la veille et pendant le sommeil, sans que nous en ayons conscience? L’acte de la défécation, classé dans les fonctions nutritives, n'est-il pas, à moins de circonstances anormales, effectué par la contraction volontaire des muscles abdominaux et du diaphragme? Dans l’acte si compliqué de l’accouchement, ne voyons-nous pas un grand nombre de muscles tour à tour volontaires et involontaires ?

Si, négligeant les caractères tirés de l’intervention ou de la non-intervention de la volonté, nous cherchons à séparer, d’après le but vers lequel ils tendent, les phénomènes du mouvement nutritif des phénomènes de mouvement de la vie animale, il est évident, d’après les exemples que je viens d’indiquer, que la limite est tout aussi difficile à poser.

A mesure qu’on pénètre plus avant dans l’examen des fonctions nutritives, l’enchaînement qui retient et unit entre eux les différents actes de la nutrition est de plus en plus intime, et les subdivisions proposées pour en saisir tous les détails deviennent de moins en moins tranchées. Les phénomènes de la digestion ne se terminent pas dans le tube digestif. Les substances alimentaires introduites dans l’économie à l’aide de l’absorption n’ont pas, au moment où

IB

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

elles pénètrent dans les vaisseaux, subi toutes les transformations successives qu’elles doivent parcourir. Les changements commencés dans le tube digestif se continuent d’une manière évidente dans le système des vaisseaux de l’absorption. Le sang, régénéré par l’arrivée de ces produits nouveaux, n’est-il pas à son tour profondément modifié au moment de son passage au travers du poumon, et de nouveau transformé au sein du système capillaire, dans les glandes et dans la trame de tous les tissus?

Les phénomènes essentiels de la digestion, c’est-à-dire la transformation des aliments en matériaux assimilables, ne peuvent donc pas être rigoureusement localisés.

Depuis les expériences de Barry, et depuis les redoutables accidents déterminés par l’introduction de l’air dans les veines béantes, qui ignore que le sang,' comme l’air atmosphérique, est attiré sans cesse dans le vide déterminé par l'ampliation de la poitrine ? Les agents musculaires qui opèrent l’agrandissement de la cavité thoracique concourent ainsi à un double but : ils sont liés à la respiration et à la circulation.

Les phénomènes chimiques de la respiration s’arrêtent-ils dans le poumon ? Non. Pour étudier d’une manière complète les transformations du sang, ne faut-il pas franchir toute l’étendue du système circulatoire, afin d’observer dans les vaisseaux capillaires généraux la contre-partie des phénomènes dont les capillaires pulmonaires ne nous offrent que la première phase ? Les phénomènes des sécrétions ne s’exercent pas non plus en entier au contact du tissu glandulaire, etc., etc.

Il ne faut donc pas, en physiologie descriptive, s’abuser sur la valeur des mots, ni jamais oublier que les phénomènes de la vie, liés entre eux par des rapports nécessaires, ne peuvent être groupés et classés en fonctions distinctes que d’une manière approximative. S’il est utile, nécessaire même, pour pénétrer le mécanisme compliqué de l’organisation, de rassembler sous un certain nombre de chapitres les nombreux phénomènes qu’elle présente à l’observation, il ne l’est pas moins d’étudier dans leur ensemble, et dans leurs rapports réciproques, tous ces actes qui ne sont isolés que dans nos livres. La physiologie de nos jours est bien pénétrée de l’importance de ces rapports, et c’est un de ses mérites.

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