CHAPITRE V. CHALEUR ANIMALE
mesurée sur un autre produit important des combustions organiques, éliminé avec l’urine, je veux parler de l'urée. M. Sénator s’est livré il y a quelques années à des recherches comparatives d’où il résulte que l’homme sain qui produit, par vingt-quatre heures et par kilogramme de poids du corps, environ 0sr,5 d’urée, peut en produire sous l’influence de la lièvre et par vingt-quatre heures lsr, et jusqu’à 1er, 5 ‘. Il faut dans ces expériences comparer l’homme sain et l’homme malade dans des conditions identiques de régime ; et comme le régime du fiévreux est ordinairement la diète, établir la comparaison dans cette condition commune. Cette précaution n’a pas toujours été prise par les médecins expérimentateurs. Il nous suffira de faire remarquer (nous l’établirons plus loin) qu’on peut, à l’aide du régime, faire varier du simple au double, chez l’homme bien portant, la proportion d’urée contenue dans l'urine, pour faire comprendre toute l’importance de cette remarque qui s’applique à beaucoup d’expériences mal instituées.
11 est donc permis de dire que la chaleur de la fièvre est liée à une exagération de la calorification normale 2. Et on peut conclure de tout ceci, alors même que la cause pyrétogène ne se laisse pas pénétrer, que la fièvre est caractérisée par une série de modifications dans le travail chimique de la nutrition, lesquelles élèvent la production de chaleur et changent la température du corps. Ajoutons, enfin, que les élévations de température qui ne sont pas dues à un travail bio-chimique anormal ne sont pas fébriles : telles sont par exemple les élévations de la température qui suivent le repas et l’ac-
1 Un homme sain, du poids moyen de 65 kilogrammes, rend par conséquent, dans ses urines de 24 heures, 325,5 d’urée. Un fiévreux du même poids peut en rendre dans le même temps 65 à 95 grammes.
2 Nous avons cité, à diverses reprises, les travaux de M. Liebermeister qui, depuis près de vingt ans, étudie sous toutes ses faces la question des températures anormales. Je transcris ici quelquesunes de ses dernières conclusions :
1° Pendant le frisson de la fièvre, la contraction des vaisseaux périphériques et la sécheresse de la peau diminuent les pertes de chaleur à la surface ; voilà, dans cette période, l’une des causes pour lesquelles la chaleur retenue s’emmagasine en quelque sorte.
2» Quand un homme en santé, par un travail musculaire énergique, produit autant de chaleur qu un fiévreux, il n’élève pourtant jamais sa température à la hauteur de la fièvre, car elle ne s’élève que d’une fraction de degré et difficilement de plus de 1 degré. Pourquoi? parce que, dit M. Liebermeister, les voies par lesquelles se perd et se dissipe la chaleur sont, chez l'homme en santé, d’autant plus ouvertes que la chaleur est produite en excès. — M. Liebermeister fait allusion, ici, à l’action refroidissante de la sueur qui intervient chez l’homme bien portant et qui n intervient chez le fiévreux que quand la fièvre s’en va. — Mais il y a encore une autre raison dont M. Liebermeister ne parle pas, c’est que chez l’homme bien portant qui exécute un travail énergique, la chaleur dégagée, pour une même quantité d’action chimique intérieure, est moindre (la diminution est équivalente au travail mécanique effectué) que chez le fiévreux.
3° L’homme en santé est, en quelque sorte réglé pour une température de 37°, et malgré l’augmentation de la chaleur produite il se maintient aisément à cette température. L’homme en santé diffère de celui qui a la fièvre en ce qu’il règle sa perte et sa production pour une température de 37°, qu’il s’y tient autant que ^permettent les circonstances extérieures, et que quand il s’en écarte, il y retourne aussitôt que possible.
4° Le fiévreux, lui, ne règle plus, il est vrai, sa température pour une normale de 37°, mais il la règle pour un degré plus élevé de température. Le pouvoir régulateur n’est pas perdu : il proportionne aussi sa production à ses portes.
5° On peut dire, en somme, que la différence essentielle entre le fiévreux et l’homme sain consiste bien moins dans l'élévation de température que dans ce fait : à savoir que chez le fiévreux les productions et les pertes de chaleur sont anormalement réglées pour une plus haute température. Tandis, par exemple, qu’un homme bien portant dont la température est de 37°, 5 produit 163 calories, le même (fébricitant), alors que sa température est de 40°, produit 267 calories dans le même espace de temps. Un fiévreux pour maintenir fixe sa température produit donc plus de chaleur.
6° Dans la fièvre les différences de température pendant le jour et pendant la nuit sont de même sens que dans l’état normal.
tion musculaire. Rappelons, enfin, que dans cette dernière condition la température animale peut s’élever très haut lorsqu’aux actions bio-chimiques intérieures ne correspond pas un travail utile concomitant (dans les convulsions du tétanos par exemple).
Une dernière question a été posée par quelques pathologistes, c’est celle de savoir si l’élévation de la chaleur dans la fièvre doit être considérée comme l’exagération des processus thermogènes normaux, ou si, au contraire, ce ne serait pas, comme le pense M. Wunderlich, l’intervention d’un processus chimique étranger à l’état physiologique qui expliquerait l’augmentation de la température. Ce problème, à peu près inabordable dans l’état actuel de nos connaissances sur les phases successives du processus des actes nutritifs, n’a pas encore reçu de solution.
Ce n’est pas le lieu d’entrer ici dans l’étude des variations de la température dans les diverses maladies. Nous ne pouvons pas cependant ne pas rappeler que dans les conditions de la santé le sucre (glycose) provenant de la digestion des féculents et de l’action glycogénique du foie se transforme et disparaît à mesure qu’il est versé dans le sang. Quand, par suite d’un trouble dont nous chercherons plus loin la cause, les oxydations qui s’accomplissent dans l'économie subissent un amoindrissement, le sucre échappe en partie aux métamorphoses de la nutrition, il s’accumule dans le sang, et la glycosurie (diabète sucré) apparaît. M. Bouchardat avait, il y a longtemps déjà, observé chez les diabétiques un abaissement de la température normale. M. Lomnitz a constaté le même fait. La température de trois diabétiques prise sous l’aisselle et comparée à la température d’individus sains, du même âge, prise au même lieu, et avec les précautions convenables, s’est montrée inférieure de 1°,25, de 1°,30, de 1°,45. Un diabétique observé par M. Rosenstein et dont la température prise sous l’aisselle ne donnait que 36°, 6 à 36°, 8 quand la quantité de sucre contenu dans l’urine était au maximum, donnait 37°, 5 quand, par suite d’un traitement approprié, le sucre avait presque complètement disparu de l’urine.
A côté des élévations morbides de température constatées dans les cavités naturelles (rectum, bouche, aisselle), et qui dénotent un accroissement de chaleur dans l’ensemble de l’économie, on a aussi recherché les élévations locales de température sur certains points du corps, avec ou sans fièvre. Il y a très longtemps que l’élévation de température qui se montre dans un grand nombre de tumeurs constitue l’un des éléments du diagnostic, mais il y a moins longtemps, qu’aux appréciations trompeuses du loucher ont succédé les méthodes rigoureuses d’investigation.
Après les ligatures d’artères, après les oblitérations artérielles (complètes ou partielles et de quelque nature qu’elles soient) qui ont pour résultat de diminuer l’afflux du sang dans certaines parties, on conçoit que la température s’y abaisse. Après les développements dans lesquels nous sommes entrés, on comprend aisément pourquoi. Toutefois, la constatation des températures demande à être faite avec un certain discernement. 11 se peut faire, par exemple (M. Broca a appelé il y a quelques années l’attention sur ce point), qu’après la ligature de l’artère principale d’un membre, la température prise à la surface du membre, tout en étant réellement inférieure à celle du membre sain dans la plus grande partie de son étendue, se montre temporairement plus élevée dans