CHAPITRE VI. SÉCRÉTIONS
l'économie et ne se retrouvent immédiatement dans les urines que quand la proportion ingérée est grande. Leur élimination a lieu à la longue et par décomposition successive des composés formés, de telle sorte qu’à un moment donné il n’y en a généralement que des traces à peine sensibles dans l’urine. Aussi peut-on retrouver encore quelques-uns d’entre eux, après plusieurs mois, dans les organes intérieurs (foie, reins, etc.).
Quand, au lieu d’être introduites dans l’intestin et soumises à l’action digestive, les substances organiques azotées solubles qui sont de véritables aliments, telles que par exemple la caséine, l’albumine et la gélatine ; quand, dis-je, ces substances sont introduites directement dans les vaisseaux, elles ne sont pas utilisées pour la nutrition et tendent, en général , à sortir de l’économie par les voies urinaires. De plus, ce passage anormal semble déterminer dans le rein une modification passagère qui se traduit par l’apparition dans l’urine de l’albumine du sang de l’animal, et cette albuminurie peut durer quelque temps encore après l’élimination de la substance injectée.
ltapidité avec laquelle les substances introduites dans le tube digestif apparaissent dans l’urine. — Cette rapidité souvent assez grande dépend de conditions multiples. Elle est en rapport et avec la nature de la substance et avec le moment de la digestion. Le passage dans l’urine des liquides ingérés est quelquefois assez prompt. A diverses reprises, et dernièrement encore, on a cherché des voies détournées pour expliquer ce passage ‘. Rien ne justifie cette manière devoir. La rapidité avec laquelle les substances absorbées paraissent dans l’urine est en rapport avec la vitesse de la circulation (Voy. § 107) ; et le temps, en général assez long, nécessaire à l’élimination de la substance, s’accorde parfaitement avec le rhythme lent et successif des phénomènes d’absorption.
Pour vider la question par expérience, -il faut faire subir à l’animal une opération préliminaire. L’urine, en effet, à mesure qu’elle est sécrétée, se rend dans la vessie, et elle s’y accumule avant d'être expulsée. Le temps précis du passage d’une substance dans l’urine ne peut être apprécié qu’autant qu’on a attiré l’uretère au dehors, et qu’on a fixé et maintenu à l’extérieur un petit ballon de verre, qui fait fonction de vessie artificielle. On peut alors essayer l’urine aussitôt qu’elle sort de l’organe sécréteur, c’est-à-dire du rein.
La nature offre une voie d’expérimentation plus naturelle. C’est ainsi que M. Slehberger a institué une série d’expériences sur un jeune enfant atteint d’extroversion de la vessie. Dans ce vice de conformation, l’urine coule sans cesse au dehors, et goutte à goutte, aussitôt qu’elle est sécrétée. Dans ces expériences, 15 minutes s’écoulèrent entre le moment de l’administration de l'indigo et de la garance et le moment de leur apparition dans l’urine ; 20 minutes pour la rhubarbe ; 25 minutes pour la solution de campêche ; 25 minutes pour la solution d’airelle; 25 minutes pour la pulpe de casse, etc.
1 On a supposé, par exemple, que les substances absorbées par la veine porte, au lieu d’entrer dans le cercle circulatoire, pouvaient, après avoir passé dans la veine cave, y circuler par voie rétrogradé ; que de la veine cave, toujours par voie rétrograde, elles passaient dans les veines rénales, et de là dans le rein. Cette supposition est tout à fait inadmissible.
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Mais M. Stehberger n’a pas tenu compte, dans ces expériences, du moment de la digestion, c’est-à-dire de l’intervalle écoulé depuis la fin du dernier repas jusqu’au moment de l’administration de la substance d'épreuve. M. Ericbsen, qui a eu soin de faire cette distinction, est arrivé à des résultats qui prouvent de la manière la plus claire que cette condition prime toutes les autres, et que c’est à elle surtout qu’est subordonnée la rapidité variable du passage dans l’urine des substances avalées. L’extroversion delà vessie a aussi servi de voie expérimentale à M. Erichsen. La substance employée par lui était le ferro-cyanure de potassium. Cette substance, administrée chez l’individu, après un intervalle de 11 heures depuis le dernier repas, a commencé à apparaître dans l’urine au bout de 1 minute. Elle est apparue dans l’urine au bout de 2 minutes, lorsque l’intervalle entre le repas et l’expérience était de 4 heures. Lorsque cet intervalle était de 1 heure et demie, le ferro-cyanure n’a paru dans l’urine qu’au bout de 6 minutes et demie. Pour un intervalle de 1 heure seulement, le ferro-cyanure n’a paru dans l’urine qu’au bout de 14 minutes. Lorsque l’expérience a été pratiquée 25 minutes après le repas, le ferro-cyanure n’a paru dans l’urine qu’au bout de 16 minutes ; lorsqu’elle a été faite 2 minutes après le repas, il a fallu de 30 à 40 minutes pour que le ferro-cyanure apparût dans l'urine.
L'influence exercée par le moment de la digestion sur le temps que mettent les substances solubles à passer de l’intestin dans la vessie, cette influence ne s’exerce pas probablement d’une manière directe sur la sécrétion urinaire elle-même. C’est sans doute en modifiant la circulation de la veine porte (Yoy. § 106), que la période digestive influe sur la rapidité du passage dans le sang (et secondairement dans l’urine) des matières contenues dans l’intestin.
Quant à la durée de l’élimination par la voie urinaire, elle est très variable et dépend surtout de la nature de la substance. Certaines substances, en effet, qui ont de l’affinité avec les matières organiques ou avec les tissus du corps, forment avec ces tissus des combinaisons temporaires que le mouvement de la nutrition ne détruit que peu à peu pour en expulser les résidus. A doses égales, le ferrocyanure de potassium n’est complètement éliminé qu’en trois heures et demie, l’indigo en quatre heures et demie, la rhubarbe en six heures et demie, la solution d’airelle en sept heures trois quarts, la garance en neuf heures, et pasen totalité. La garance, on le sait, a une grande affinité pour le phosphate de chaux ; elle se fixe dans le tissu des os, et celui-ci ne la laisse disparaître que peu à peu et en partie. Nous venons de voir aussi que certains sels métalliques se fixent pendant un temps parfois assez long dans quelques tissus (foie, rein, etc.), et ne sont éliminés que très lentement, si lentement qu’on en retrouve encore des traces dans les organes au bout de plusieurs mois.
Sécrétion urinaire et urine. — Indications bibliographiques.
Fourcroy et Vauquelin, Mémoires pour servir à l’histoire naturelle chimique et médicale de l’urine, dans Annales de chimie, t. XXXI et XXXII, 1799 et 1800 (an VII et VIII).
Proust, Expériences sur l’urine, dans Annales de chimie, t, XXXVI, 1804.
Orfila, Nouvelles recherches sur l’urine des ictériques, thèse. Paris, 1811.
P. -H. Nysten, De la sécrétion des urines, 3e section de son ouvrage intitulé : Recherches de physiologie et de chimie. Paris, 1811.
W. Th. Brande, An account of some changes from diseases in the composition of liuman urine, dans Transactions of a society for the improvem. of mcd. and chirurg. Knowledge, t. III, 1812.