‹ Traité élémentaire de physiologieChapitre 6 sur 429 · CHAPITRE I. DIGESTION · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. DIGESTION

De la sensation «le la faim et «le son siège. — ■ La sensation de la faim est de l’ordre des sensations internes ou des besoins. Le sentiment de la faim, ou le besoin des aliments, est intimement lié avec l’ensemble des phénomènes de la nutrition. Aussi le besoin des aliments est-il une impulsion instinctive, bien plutôt qu’une véritable sensation. Il ne faut point nous étonner, dès lors, si tous les efforts qui ont été faits pour localiser le siège de la sensation de la faim sont restés jusqu’ici infructueux. Il est vrai que, lorsque la faim n’a pas été satisfaite à son heure, nous éprouvons une sensation vague et indéfinissable dans la région épigastrique, laquelle se change souvent en une véritable douleur. Mais où est le siège précis de cette sensation? Est-il dans l’estomac? et, s'il est dans l’estomac, est-il dû aux frottements de la membrane muqueuse ou à une constriction douloureuse des fibres musculaires de la tunique charnue ? Le fait est tout à fait incertain ; car, s’il en était ainsi, la distension de l’estomac devrait calmer instantanément la sensation de la faim, et il est constant que le sentiment douloureux persiste encore quelque temps après l’ingestion des aliments. Le sentiment de douleur locale dont nous parlons n’est d’ailleurs qu’un phénomène accessoire dans la sensation de la faim. Lorsque la privation des aliments se prolonge, le sentiment de douleur dans la région épigastrique disparaît : peut-on dire que la sensation de la faim n’existe plus ? Mais cette sensation, au contraire, devient tellement dominante alors, que toutes les autres s’anéantissent devant elle, et qu’elle se transforme à la longue en un véritable délire furieux.

C’est parce que beaucoup de physiologistes comparent, à tort, les sensations de la faim avec celles des organes des sens, que l’on a cherché à fixer son siège organique, ainsi que le nerf chargé de transmettre à l’encéphale ses impressions locales. Destinés à nous mettre en rapport avec les corps extérieurs et à nous en faire connaître les qualités physiques, les organes des sens ne pourraient disparaître ou être séparés du système nerveux, sans que les sensations qu’ils nous donnent disparussent en même temps. Au contraire, le besoin des aliments persiste encore, alors même que l’estomac est séparé des centres nerveux par la section des nerfs pneumogastriques, ainsi que le prouvent les expériences de M. Sédillot sur les chiens. On a dit, il est vrai, que les animaux dont les pneumogastriques sont coupés ne continuent à manger que pour satisfaire le sens du goût. Les expériences de M. Longet répondent à cette objection. Des animaux auxquels il avait coupé à la fois les pneumogastriques et les nerfs du goût ont continué à se nourrir.

Placera-t-on le siège de la sensation de la faim dans le nerf grand sympathique, resté intact dans ces expériences? Mais tout concourt à prouver que le grand sympathique, en rapport surtout avec les phénomènes de nutrition, ne transmet point aux centres nerveux, dans l’état physiologique, les impressions des organes dans lesquels il répand ses filets.

La sensation de la faim est une sensation de besoin attachée au sentiment instinctif de la conservation, dont le siège réel doit être placé dans le système nerveux central, au même titre que la sensation du besoin de respirer. C’est, en effet, en agissant sur les centres nerveux, que certains agents ont le pouvoir d’amortir ou d’anéantir cette sensation ; tels sont, par exemple, le tabac et

l’opium. Les maladies du système nerveux central causent souvent des sensations trompeuses de faim, alors que l’estomac ne se trouve pas dans l’état de vacuité ; d’un autre côté, il est des aliénés chez lesquels la lésion profonde du système nerveux anéantit la sensation de la faim, au point qu’ils jeûnent avec opiniâtreté. Le début de presque toutes les maladies est caractérisé par une diminution notable, et quelquefois par l’absence totale de la sensation de la faim (anorexie). Dans ce dernier cas encore, cette sensation est gouvernée par le sentiment de la conservation.

Soif. — Toutes les causes qui diminuent la proportion des parties liquides de l’économie éveillent la sensation de la soif. La chaleur ambiante, qui favorise l'évaporation cutanée et pulmonaire, augmente la soif ; les exercices violents, qui activent la sécrétion de la sueur, ont le même résultat. La soif est vive dans le flux des hydropisies, elle est vive aussi dans les évacuations exagérées de la polyurie et du diabète sucré, ainsi que dans les hémorrhagies abondantes.

L’anxiété de la soif non satisfaite devient extrêmement douloureuse. Les malheureux naufragés ont toujours plus souffert de la soif que de la faim. Lorsque la privation des aliments est compliquée de celle des boissons, la mort est bien plus rapide.

L’ingestion de substances salines dans l’estomac développe le sentiment de la soif, parce qu’ayant besoin, pour être dissoutes, d’une certaine proportion d’eau, elles déterminent un afflux de liquide dans le tube digestif, au travers des membranes intestinales, et diminuent ainsi les proportions de l’eau du sang. Les substances qui irritent l’estomac, telles que le poivre et les diverses épices, y déterminent également un afflux de liquide et mettent le sang dans les mêmes conditions.

La sensation de la soif est donc liée à un certain état du sang caractérisé par la diminution de sa portion aqueuse. On calme la soif en faisant parvenir de l’eau dans le sang, même par d’autres voies que par les voies digestives. On lit dans l 'Histoire des voyages et découvertes dans le Nord , par Forster : « Un vaisseau « allant de la Jamaïque en Angleterre souffrit tellement d’une tempête, qu’il fut « sur le point de couler à fond. L’équipage eut aussitôt recours à la chaloupe... « Bientôt ils furent vivement pressés par la soif. Le capitaine leur conseilla de « ne point boire d’eau de mer, parce que l’effet pouvait en être extrêmement « nuisible. Il les invita à suivre plutôt son exemple, et sur-le-champ il se plon- « gea tout habillé dans la mer, ce qu’il fit constamment ; et chaque fois qu’il « sortait de l’eau, lui et ceux qui suivaient son exemple trouvaient que leur soif « était apaisée pour longtemps. Plusieurs personnes se moquèrent de lui et de « ceux qui suivaient ses conseils; mais elles devinrent si faibles, qu’elles périrent

« bientôt Quant au capitaine et à ceux qui, comme lui, se plongeaient plu-

« sieurs fois par jour dans la mer, ils conservèrent leur vie dix-neuf jours, au « bout desquels ils furent recueillis par un vaisseau qui faisait voile de ce côté. » (T. Ie', p. 341, 1788.)

Oe la sensation de la soif et de son siège. — La soif est une sensation interne, analogue à celle de la faim, et tout aussi obscure dans sa cause prochaine. Lorsque la proportion de l’eau du sang est diminuée et la soif vive, les sécrétions

Page 1