CHAPITRE II. ABSORPTION
tamment celles que nous venons d’exposer, tendent, il est vrai, à faire supposer que ces absorptions ont lieu principalement par les veines. Mais il faut distinguer. Lorsqu’on cherche, par expérience, à solliciter l’absorption, on met généralement en contact avec les surfaces vivantes, ou de l’eau, ou des dissolutions diverses plus ou moins étendues : les vaisseaux se trouvent entourés dès lors d’une atmosphère liquide abondante, qui n’existe point dans l’état normal. De ce que les veines absorbent principalement ces liquides, il n’en faudrait pas conclure rigoureusement que l’absorption intime des humeurs animales se fait aussi de même, presque uniquement, par les veines.
M. Meder ouvre l’abdomen à des lapins, lie à la fois l’aorte abdominale audessous de l’origine des artères rénales, et la veine cave inférieure qui ramène le sang veineux du train de derrière de l’animal, puis il dépose sous la peau de la cuisse du ferrocyanure de potassium en poudre. Ce sel apparaît dans l’urine de l’animal (c’est-à-dire qu’il a été absorbé, porté dans le torrent de la circulation, et sécrété par les reins) au bout de deux ou trois heures en moyenne (minimum une heure, maximum six heures) : or, quand les vaisseaux sanguins ne sont pas liés, le sel apparaît dans l’urine au bout de seize minutes.
Ces expériences montrent que le réseau lymphatique constitué par des vaisseaux d’un très-petit calibre, et qui ne possède pas d’organe contractile d’impulsion, n'absorbe et ne transmet qu’avec une assez grande lenteur les substances déposées dans le sein des tissus. Mais il faut remarquer qu’une fois l’absorption commencée, celle-ci se continue. Or, dans l’économie vivante, la chaîne des exhalations et des absorptions interstitielles est une chaîne sans fin : dans l’état physiologique on peut dire que l’absorption n’est jamais à son commencement.
Pour se faire une juste idée du rôle comparé des veines et des lymphatiques dans l’absorption, ce qu’il importe surtout d’apprécier, c’est la vitesse comparée du cours des liquides dans ces deux départements du système vasculaire (Voy. § 82 et § 107). Il faudrait aussi connaître dans chaque organe le rapport de capacité de la carrière lymphatique et de la carrière veineuse (c’est-à-dire le volume additionné des colonnes lymphatiques, comparé au volume additionné des colonnes sanguines), mais ce dernier élément fait complètement défaut.
Absorption interstitielle ou de nutrition. — Il s’opère incessamment dans l’économie une double absorption de nutrition : 1° absorption interstitielle par laquelle les éléments du sang, déjà plus ou moins modifiés par le travail chimique qui s’accomplit dans les vaisseaux, arrivent au contact des tissus et sont, en quelque sorte, attirés dans les éléments anatomiques de ces tissus ; 2° résorption interstitielle par laquelle les matériaux qui ont rempli leur rôle biologique rentrent dans le sang pour être éliminés par la voie des sécrétions.
Lorsque le mouvement de réparation et le mouvement de résorption se maintiennent dans un complet équilibre, les phénomènes d’absorption qui s’accomplissent dans la trame des tissus se dérobent à l’observation ; mais ils deviennent manifestes quand le dernier l’emporte sur le premier, ou bien encore quand les tissus augmentés temporairement dans leur volume sont progressivement ramenés à leur état normil. Dans l’état d’inanition ou d’alimentation insuffi-
santé, la résorption du tissu adipeux est des plus manifestes : les saillies musculaires se dessinent sous la peau; celle-ci se ride, les yeux et les joues se creusent, etc. Dans les mêmes conditions, le système musculaire diminue considérablement de volume. Dans le système osseux, on observe pendant presque toute la durée de la vie des phénomènes de résorption lente. C’est par un travail de résorption que le canal médullaire des os longs et les cellules à vastes dimensions des os courts se creusent dans le cartilage d’ossification à mesure qu’il s’ossifie; c'est par un travail de résorption que le canal médullaire et que les sinus des os de la face et du crâne s’accroissent par les progrès de l’âge ; c’est par résorption que les os pressés par des tumeurs s’excavent à leur surface, que la virole du cal disparaît et que la continuité du canal médullaire, d’abord oblitérée, se rétablit quelques mois après la consolidation des fractures, etc. Les corps de Wolf disparaissent pendant les premières périodes de la vie fœtale, le thymus s’atrophie peu à peu, et disparaît également par résorption pendant les premières années qui suivent la naissance. La résorption est aussi une des terminaisons heureuses de lhépatisation pulmonaire, des engorgements glandulaires du testicule, de la mamelle, etc.
Quelle est la voie de ces absorptions diverses? L’expérience apprend peu de chose sur ce point. Il est difficile, par conséquent, d’affirmer d’une manière • absolue que les lymphatiques sont la principale voie de ces absorptions, quoiqu’il y ait à cet égnrd un certain nombre de probabilités.
Le liquide qui remplit les vaisseaux lymphatiques généraux diffère peu du liquide qui imbibe tous les organes, de celui qui est répandu dans les mailles du tissu conjonctif, de celui qui humecte les membranes séreuses. Ces divers liquides, ainsi que la lymphe, diffèrent du plasma du sang par une proportion un peu moins considérable d’albumine. L’analogie qui existe entre le liquide interstitiel qui imbibe tous les organes, et la lymphe elle-même, tend à faire supposer que les vaisseaux lymphatiques se chargent de ce liquide et le portent vers le canal thoracique.
Ce qui est remarquable, c’est que la proportion de fibrine renfermée dans la lymphe est sensiblement la même que dans le sang. Nous verrons plus loin que la fibrine est au moins aussi abondante dans le sang veineux que dans le sang artériel. La proportion de fibrine paraît donc liée à la constitution plastique des divers liquides de nutrition, et celle-ci est sensiblement la même dans tous.
Les absorptions interstitielles jouent un rôle de premier ordre en pathologie. Un grand nombre de produits morbides, solides ou liquides, déposés dans le sein des tissus, disparaissent par résorption. Lorsque ces épanchements interstitiels sont considérables et que leur résorption est rapide, les veines ne restent pas étrangères à ce travail. Il y a d’ailleurs des organes dans lesquels l’anatomie n’est pas parvenue à démontrer l’existence des vaisseaux lymphatiques, et où les épanchements disparaissent cependant par résorption : tel est l’encéphale, par exemple. D’autres faits démontrent la part que prend à la résorption le système lymphatique (telles sont les suites d’une piqûre anatomique, l’absorption du virus syphilitique, etc.), bien qu’ alors les phénomènes d’inflammation qui les accompagnent soient assez difficiles à expliquer.