CHAPITRE II. ABSORPTION
Ajoutons que la présence du sucre dans l’urine des animaux, après l’injection directe dans le sang, ou après une alimentation exclusivement sucrée, n’est qu’une glycosurie artificielle et pasagère. Au bout de trois, quatre, cinq ou six heures, le sucre a disparu dans les urines.
Vitesse de l'absorption. — L’absorption, nous l’avons vu, est loin de s’opérer sur tous les points avec une vitesse uniforme. Le temps qu’il faut à une substance dissoute placée au contact d’une surface vivante pour entrer dans les vaisseaux dépend de l’épaisseur plus ou moins grande des tissus que la substance doit traverser, de la perméabilité des tissus ou des membranes, du degré de miscibilité de la substance dissoute avec les liquides animaux, et aussi, on le conçoit, de la vascularisation plus ou moins grande de la membrane ou du tissu. L’absorption s’effectue en peu de temps, au travers des parois des extrémités des bronches, là où les vaisseaux capillaires ne sont séparés de la surface des ampoules pulmonaires que par une membrane muqueuse d’une extrême ténuité. Il en est de même pour le derme dénudé et pour les plaies intradermiques. Dans ces divers points , le réseau vasculaire est extrêmement abondant. L’absorption est moins rapide sur la muqueuse intestinale, et surtout à la surface de la peau recouverte d’une couche épidermique épaisse.
Les différences grandes que l’on remarque dans la vitesse de l’absorption par diverses surfaces de l’organisme doivent être principalement rapportées à la couche épithéliale ou épidermique qui les recouvre. Lorsque l’épithélium a été détruit ou enlevé, les diverses surfaces présentent beaucoup plus de similitude en ce qui concerne leur pouvoir absorbant. Cette couche de cellules épithéliales exerce une action complexe : ou bien elle agit par son épaisseur et constitue, ainsi que cela a lieu pour l’épithélium stratifié qui compose l’épiderme cutané, une barrière presque infranchissable; ou bien il semble qu’elle exerce une sorte d’action élective, se laissant facilement traverser par certaines substances et difficilement par certaines autres. Dans ce dernier cas intervient certainement une action chimico-physique entre la matière qui remplit les cellules épithéliales et la substance au contact. C’est pour cette raison que certaines matières, telles que le curare, les virus charbonneux, morveux et rabique, paraissent ne point pénétrer dans le sang par la voie intestinale. Il suffit que l’épithélium soit enlevé pour que l’absorption de ces substances ait lieu à peu près de même que lorsqu’on les introduit dans le sein des tissus.
Les phénomènes d’empoisonnement peuvent servir à apprécier le moment où débute l’absorption. Or, on voit souvent ces phénomènes survenir sur le chien (quand le poison est déposé sur les surfaces les plus absorbantes) au bout de trois, de deux minutes, d’une minute, ou même de trente secondes. Il faut néanmoins tenir compte ici d’une condition qui a pu tromper plus d’une fois les expérimentateurs, en ce qui concerne la vitesse comparée de l’absorption sur diverses surfaces. Toutes les expériences comparatives de ce genre doivent être faites avec une même substance. II est évident, en effet, que, toutes les fois que la matière toxique employée est capable d’agir à doses très-faibles, cette substance peut paraître avoir été absorbée plus vite que les autres, parce que la moindre quantité introduite produit des effets manifestes, de manière que l’empoisonnement survient aussitôt que les premières portions absorbées ont
commencé à circuler avec le sang1. On conçoit que des substances moins énergiques ne révèlent leur présence que plus tard, alors qu’une certaine proportion a été introduite dans le sang, lors même que leur absorption aurait été aussi rapide que dans le cas précédent. Nous ferons les mêmes remarques en ce qui concerne les substances non toxiques, mais dont la constatation chimique à doses infiniment petites est la plus facile. Ces substances peuvent paraître avoir pénétré plus rapidement dans le sang que d’autres qu’il est moins aisé de déceler à faibles doses.
Conditions qui ont de l’influence sur l’absorption. — NOUS avons montré comment la pression exercée par les muscles, en favorisant ou même en déterminant l’imbibition, pouvait concourir au phénomène de l’absorption. Il est facile de concevoir comment la pression extérieure, ou la compression , comme on l’appelle, vient en aide à l’absorption. La thérapeutique chirurgicale en fait un fréquent usage comme adjuvant des résorptions; et, pour être un moyen lent, ce n’en est pas moins un moyen puissant.
Par contre, on peut, par des diminutions de pression, entraver ou même suspendre l’imbibition et l’absorption. La ventouse, appliquée sur une plaie, s’oppose plus ou moins efficacement à la pénétration du poison ou du venin déposé à sa surface. Les expériences de Fodéra, de Westrumb, de Kupfer, de Barry l’ont clairement démontré sur les animaux. Avant de pratiquer la cautérisation d’une morsure venimeuse, il n’est donc pas inutile d’y appliquer tout d’abord une ventouse, pour en faire sortir les liquides qui imbibent la plaie, et attirer au dehors, sinon tout le venin, au moins une partie du venin.
Les pertes de sang, en diminuant la proportion des parties liquides de l’économie, mettent celles-ci dans des conditions très-favorables à l’absorption. D’un autre côté, plus le corps approche de son point de saturation, plus les liquides éprouvent de difficulté pour pénétrer dans son intérieur. Si l’on injecte un liquide dans les plèvres d’un animal, après lui avoir fait une forte saignée, ce liquide disparaît plus vite que sur l’animal sain. Si, au contraire, on injecte préalablement une grande quantité d’eau dans les veines d’un chien, le liquide injecté ensuite dans les plèvres est absorbé beaucoup plus lentement. Si le liquide injecté dans les plèvres est un poison, le degré de rapidité des accidents d’empoisonnement peut servir à mesurer la différence.
Il faut tenir compte aussi de la composition du sang de l’homme ou de l’animal. Sur un homme, par exemple, qui a été soumis à de copieuses évacuations à la suite de purgatifs, la proportion des matières fixes est temporairement augmentée relativement à celle de l’eau du sang; l’absorption doit donc avoir chez lui une énergie plus grande, en vertu de la puissance osmotique de l’albumine. On conçoit pareillement que l’injection préalable de l’eau dans le système circulatoire des animaux vivants ait un effet opposé, non pas seulement en vertu de l’augmentation de tension dans le système des vaisseaux, mais aussi en vertu de l’hydratation du sang qui diminue certainement son pouvoir osmotique.
1 Tel est le cas de l’acide cyanhydrique (vulgairement acide prussique).