GLOBES FULMINANTS
qu'on laisse derrière soi, que, petit-être, le fluide pourrait se détourner pour s'élancer à travers cet espace.
4376. &L01BS fulmuato. — En temps d'orage et après un coup de tonnerre, on voit quelquefois prés du sol des globes lumineux, qui se meuvent avec lenteur, semblent éviter les objets terrestres, en allant çà et là, puis tout à coup éclatent avec fracas, en lançant autour d'eux des traits sinueux éblouissants, et en brisant avec violence tout ce qui se trouve à proximité, comme pourrait le faire l'explosion d'une mine. Ces globes laissent quelquefois à leur suite une traînée d'étincelles ; leur éclat est comparé à celui du fer rouge, à celui de la lune ; leur diamètre parait être généralement de 2 ou 3 à 30 ou 40 centimètres ; ils ne semblent pas avoir de préférence pour les bons conducteurs. Cette espèce de foudre, désignée sous les noms de foudre globulaire , tonnerre en boule, globe fulminant, était connue de Senèque ; mais son existence n'était pas admise dans la science, lorsque Arago en a prouvé la réalité, et en a fait une troisième classe d'éclairs. Les détails suivants, publiés par M. Babinet, donneront une idée des circonstances qui précédent et accompagnent le plus souvent l'apparition des globes fulminants '.
Un tailleur, logé près du Val-dc-Grâce, à Paris, était assis devant sa table, quand il vit le châssis garni de papier qui fermait la cheminée, s'abattre doucement, et un globe de feu gros comme la tête d'un enfant, en sortir lentement et se promener dans la chambre à quelque distance des briques du pavé. Ce globe s'approcha des pieds de l'ouvrier qui, pour en éviter le contact, dérangea ses pieds, mais sans précipitation. Après quelques évolutions vers le milieu de la chambre, le globe s'éleva verticalement à la hauteur de la tête de l'homme, qui dut se redresser et se pencher sur sa chaise, pour éviter d'être touché au visage. Il n'éprouva, du reste, aucune impression de chaleur. Puis le globe s'allongea un peu, et se dirigea obliquement vers un trou fermé par une feuille de papier, et pratiqué à lm au-dessus de la tablette de la cheminée ; le globe détacha le papier sans l'endommager, entra dans le canal de la cheminée, et, arrivé tout en haut, éclata avec fracas en projetant à une grande distance les débris de la partie supérieure.
Il est à remarquer que de semblables globes ont presque toujours été signalés dans les cas de foudre les plus désastreux. Lors de l'accident qui détruisit entièrement, en 1718, l'église de Gouesnon, près de Brest, on vit trois globes de feu, qui se réunirent en un seul, lequel traversa le mur de l'église, et éclata dans l'intérieur, en faisant sauter le toit et les murs.
Les globes fulminants ne finissent pas toujours en éclatant. En 1841, à Milan, on vit, pendant un violent orage, un globe de feu ayant la grandeur et l'éclat de la lune, parcourir une rue avec assez de lenteur pour que des curieux aient pu le suivre en marchant rapidement. Ce globe, s'élevant graduellement, vint heurter la croix d'une église, et là disparut subitement, en
* Comptes-rendus des séances de Y Académie des sciences de Paris, t. XXIV, p. 5.
faisant entendre un bruit sourd semblable à un coup de canon entendu de très • loin. Le 17 mai 1852, le tonnerre tomba à 1 kilomètre de la station de Beuzeville, sur le chemin de fer du Havre. Des arbres masquaient le point foudroyé; mais aussitôt on en vit sortir un globe de feu suivi d'une traînée d'étincelles, et s'avançant avec lenteur. Ce globe vint se poser « comme un oiseau » sur les fils du télégraphe électrique, et disparut subitement. Au même moment, les appareils télégraphiques de la station tournèrent avec rapidité, et on en vit jaillir une foule d'étincelles , ce qui montre que l'électricité du globe s'était écoulée par le fil.
Les globes fulminants n'ont pu être expliqués, et l'on n'est pas parvenu à les imiter artificiellement. Il est à remarquer que, depuis qu'Arago les a distingués comme espèce, de la foudre ordinaire, les relations plus détaillées signalent presque toujours cette circonstance, que l'apparition du globe de feu a été précédée d'un coup de foudre. S'il en était toujours ainsi, il pourrait se faire que les globes fulminants fussent un effet ou un produit de la foudre, et non la foudre elle-même. On est porté, à les regarder comme formés de matière pondérable fortement chargée d'électricité.
1379. ACTIONS PAE INFLUENCE DBS MUAfiSS UAftXUX SU1 LA TKRM —Les
nuages électrisés peuvent produire par induction, sur les objets terrestres, divers effets remarquables, même quand ils sont trop élevés pour donner des coups de foudre. Arago en cite quelques exemples : on voit certaines sources jaillir avec plus d'abondance quand le temps est orageux. La fontaine dite Cuve de César, au mont d'Or, en Auvergne, lance deux colonnes d'eau verticales, qui bouillonnent avec un bruit particulier ; et, d'après le Dr Bertrand, ce bruit est beaucoup plus fort en temps d'orage. Brugnatelli a vu, à la suite d'un orage, les eaux d'un lac du territoire de Lucques devenir blanches et troubles, et les jours suivants il trouva sur ses bords une foule de poissons morts. Certaines inondations observées après des orages, ont été attribuées, en partie, à des masses d'eau considérables, sorties des entrailles de la terre sous l'influence de l'attraction électrique des nuages.
M. Liais a observé, en 1852, à Cherbourg, un ras de marée, pendant lequel la mer a baissé, en 10 minutes, de la quantité dont elle baisse ordinairement en 2 heures, et cela au moment où un orage intense commençait à s'éloigner de la ville ; on l'a attribué à l'action des nuages, qui attiraient les eaux vers la pleine mer. On a vu, pendant un orage, l'eau de la mer s'élancer en forme de cône, puis retomber en écumant, pour être soulevée de nouveau.
Le fait suivant, cité par Arago, d'après Brydone qui en a recueilli les détails, prouve, d'une manière frappante, l'existence d'une perturbation profonde, produite par les nuages orageux dans l'état électrique du sol. Le 1 9 juillet 1 785, au haut d'une montée, près de Coldstream, on vit tomber raide mort, un charretier qui conduisait un tombereau chargé de houille. Les deux chevaux qui traînaient ce tombereau eurent le même sort, et l'on entendit une explosion semblable à plusieurs coups de fusil. Le sol se trouva percé de deux trous, de
FEU SAÏiNT-ELME. 227
5e"1 de diamètre, à l'endroit où reposaient les roues, dont le cercle de fer présentait des traces de fusion au point de contact. Le bois était aussi endommagé en plusieurs endroits, et une partie du charbon dispersée au loin; plusieurs fragments présentaient des traces de calcination. Cet événement eut lieu après qu'un orage violent se fut éloigné, et Ton n'aperçut aucun éclair au moment de la catastrophe. Il faut remarquer qu'une grande sécheresse régnait depuis longtemps dans le pays.
Feu saimt-Eime. — L'action par influence exercée par les nuages orageux, produit souvent, aux parties saillantes des corps terrestres, des aigrettes lumineuses accompagnées quelquefois d'un léger pétillement, comme celles que produisent les machines électriques. Ces aigrettes ont été souvent observées par les anciens, qui en tiraient divers présages. César vit le fer des lances d'une légion devenir lumineux par une nuit orageuse. Des voyageurs ont vu des aigrettes s'échapper, en temps d'orage, de leurs cheveux, des bords de leur chapeau, des extrémités de leurs doigts quand ils élevaient la main. Les sommités des édifices, les branches des arbres présentent aussi de ces lueurs sifflantes. Quelquefois, au lieu d'aigrettes divergentes, on ne voit qu'une petite lueur globuleuse qui entoure les pointes ; ce qui semble indiquer qu'elles laissent échapper du fluide négatif (1287). Les aigrettes se montrent assez souvent sur les navires, aux extrémités des mâts et des vergues, aux filaments des cordages. Les anciens les désignaient, dans ce cas, sous le nom de Castor et Pollux ; les marins modernes les appellent feux Saint-Elme, ou quelquefois Saint-Nicolas, Sainle-Clairey Sainte- Hélène. Les Portugais les nomment corpo-santo, et les Anglais, comozants. Les marins attachent une foule d'idées superstitieuses à l'apparition de ces aigrettes, et les regardent généralement comme un présage du retour du beau temps.
Au lieu de simples aigrettes, on a vu quelquefois des lueurs de grandes dimensions, et répandant un éclat assez vif pour qu'on ait pu les comparer à des flammes. Maffei étant au château de Fordinovo, en 1743, vit, pendant un orage, apparaître â la surface du pavé d'une salle du rez-de-chaussée, une flamme vive très agitée qui disparut subitement comme elle était venue ; au même instant il entendit un bruit assez fort, des plâtras se détachèrent de la voûte, et il ressentit derrière l'épaule une sorte de chatouillement électrique. Lors d'un coup de tonnerre qui frappa une tour sur la place de Casalaone, en 4734, les habitants virent un grand feu qui précéda l'explosion. L'abbé Jérôme Lioni de Cénéda observa, près de Venise, pendant un orage des plus furieux, une flamme très vive qui s'éleva rapidement de terre à une hauteur de deux coudées, et disparut subitement avec une violente explosion. En janvier 4850, M. L. Fleury vit, à Cherbourg, par un temps d'orage, une flamme très vive, comme scintillante, paraissant reposer sur l'horizon, et se balançant de côté et d'autre; elle s'éteignit sans explosion.
1378. Des foudres progressives et ascendantes. — Le plus souvent, l'explosion de la foudre est instantanée, et le trait électrique existe au même
moment dans tous les points de son trajet à travers l'air et l'édifice foudroyé. Dans ce cas, on ne peut pas dire que le tonnerre tombe plutôt qu'il ne monte ; les deux fluides vont l'un vers l'autre, et se réunissent instantanément dans toute l'étendue du trait lumineux. Il résulte cependant d'un grand nombre de faits recueillis par des observateurs expérimentés et dignes de foi, que le trait électrique peut s'élancer d'un mouvement progressif, assez lent pour qu'on puisse le suivre de l'œil, et qu'on ait pu le comparer à une fusée d'artifice. Souvent, on a vu ces traits marcher de bas en haut ; on leur a donné alors le nom de foudres ascendantes. La question des foudres ascendantes a été des plus controversées. Maffei et Bertholon, pour avoir voulu soutenir que la foudre s'élance toujours de bas en haut, ont porté à contester le phénomène, et pendant longtemps on a cessé de s'en occuper. Aujourd'hui que la découverte de la polarisation électrique moléculaire suffit, suivant nous, à l'expliquer, au moins dans son ensemble, il est opportun de rappeler les observations qui en prouvent l'existence.
Nous allons d'abord citer, d'après Bertholon ', quelques cas de foudres ascendantes ; nous ne nous occuperons que des observations où l'on a vu le phénomène, laissant de côté celles où l'on a déduit la marche ascendante de la foudre, de certains effets produits évidemment de bas en haut, effets que l'on pourrait attribuer à l'expansion delà vapeur d'eau, produite instantanément à très haute lension, par la décharge. En 1725, Séguier vit, près de Ntmes, une large flamme s'élever de terre et disparaître bientôt avec explosion. Le même observateur a vu souvent, dans la plaine qui s'étend entre Vérone et Mantoue , des traits éblouissants s'élever de la terre très rapidement, en ligne droite, et disparaître aussitôt; la plupart étaient suivis du bruit du tonnerre. Bouguer a observé des traits semblables qui sortaient des montagnes et se portaient vers des nuages orageux que le vent poussait vers leurs flancs. Chappe et Cassini , étant à l'Observatoire de Paris, le 6 août 1767, virent une flamme très brillante qui s'élevait comme une fusée, en diminuant d'épaisseur et d'éclat à mesure qu'elle montait. Le même jour, un trait de feu s'élança de terre vers l'extrémité d'un mât, et laissa des traces de fusion sur des pièces métalliques qui le surmontaient. Lalande, Beccaria, citent des faits analogues. En 1776, Cotte vit distinctement, à différentes reprises, deux courants de feu partir, l'un de la terre et l'autre des nuages, pour se réunir avec explosion. Bertholon a été témoin de foudres ascendantes : étant, entr'autres, à quelques lieues de Toulouse, en 1772, il vit plusieurs fois des lames de feu s'élancer de la terre en serpentant, et éclater à une certaine hauteur; il était accompagné de plus de 40 personnes, qui constatèrent également ces phénomènes. Une autre fois, il put observer, pendant plus d'une demi-heure, un grand nombre d'éclairs qui partaient de la terre ou de la mer, et se portaient avec rapidité vers les nuages. En 1843, Peltier a vu, dans la plaine de Ruelle et de Nanterre, deux sillons
i Journal de physique, t. X(4777), p. 479.