DES MARCHÉS A PASSER POUR INEXÉCUTION DES CHEMINS DE FER
Jiarehé* n forfait. — Bien des personnes pensent qu'on peut
éviter des mécomptes en passant des marchés à forfait pour la totalité de l'exécution.
Il est très -important de combattre cette opinion, dont la pratique a démontré la fausseté.
Les administrateurs des Compagnies sont, en général, fort enclins à passer des marchés à forfait, parce qu'ils croient, de cette . manière, se mettre à l'abri de toute responsabilité.
C'est un moyen commode pour eux de se décharger des soins de I exécution, mais très-préjudiciable, selon nous, au\ intérêts bien entendus des actionnaires, et par lequel on les induit souvent dans de très-graves erreurs.
Qu'arrivera-t-il, en effet, si l'on traite à forfait avec un entrepreneur unique pour l'exécution d'un chemin, dont le capital est considérable, comme l'a été, par exemple, celui du chemin de Strasbourg à Bâle? Ou l'entrepreneur se sera donné une grande latitude dans l'estimation de la dépense, et il réalisera d'énormes bénéfices ; ou, trop hardi dans sa soumission, il aura dépassé de beaucoup ses prévisions ; ou enfin la dépense s'éloignera peu de ses devis, et son bénéfice sera modéré ou sa perte tolérable.
Dans le premier cas, les actionnaires éprouveront un préjudice que l'on aurait pu éviter.
Dans le second, la fortune de l'entrepreneur deviendra insuffisante, et il abandonnera les travaux, ou, ce qu'il y a de plus probable, il suscitera à la Compagnie de tels embarras, qu'elle se trouvera conduite à la résiliation du traité sans indemnité et avec restitution du cautionnement, car il est toujours dangereux d'entamer un procès avec un entrepreneur puissant. Le succès est fort problématique, les travaux en sont toujours retardés, et les Compagnies sages évitent, à tout prix, de pareils débats devant les tribunaux.
Dans le dernier cas, le traité peut être considéré comme avantageux pour la Compagnie et pour l'entrepreneur ; mais on conçoit que, vu l'incertitude que présentent les estimations des travaux d'un chemin de 1er, ce ne sera pour ainsi dire que par hasard et bien rarement que, plus habile que les ingénieurs les plus expérimentés, l'entrepreneur sera parvenu à déterminer, à peu près exactement, les frais de construction. Un entrepreneur prudent escomptera toujours cette incertitude à son profit, et ne consentira à traiter qu'à des prix fort élevés.
Ce que nous avançons, il nous serait facile de le prouver par de
nombreux exemples. Nous n'en citerons cependant qu'un petit nombre.
Le chemin de Strasbourg à Bâlc a été entrepris par M. Nicolas Kœchlin, au prix de 40 millions. Il est impossible de savoir exactement quel a été le bénéfice de M. Kœchlin sur cette affaire; maft, à considérer la nature des travaux à exécuter et le prix accordé pour ces travaux, on croira difficilement que le bénéfice n'ait pas été considérable; et cependant le chemin livré à la Compagnie était loin d'être parfait , loin surtout d'être complet. Les contestations entre M. Kœchlin et la Compagnie ont été nombreuses : nous ne prétendons pas nous en faire juge ; encore moins critiquerons-nous une œuvre qui, sous tant de rapports, fait honneur aux ingénieurs qni l'ont accomplie ; mais nous ne pouvons nous empêcher de nous poser cette question :
Les administrateurs du chemin de Bâle à Strasbourg auraient-ils passé un marché à forfait pour l'exécution de ce chemin s'ils eussent prévu que, malgré ce marché, ils auraient à créer, à côté du capital souscrit primitivement par les actionnaires, un nouveau capital d'emprunt, pour compléter leurs ateliers, loger leurs employés et reconstruire une partie de leur matériel? Il est permis d'en douter.
Le chemin de Blesmcs à Gray a été entrepris à forfait. La Compagnie de l'Est, qui a hérité du traité à forfait en achetant le chemin, s'est trouvée forcée de le résilier par la crainte de voir l'exécution de ses travaux considérablement relardée et par celle des procès dont les entrepreneurs la menaçaient. Elle les a évincés en leur payant une indemnité considérable.
Il en a été de même de la Compagnie de l'Ouest (Suisse) pour le chemin d'Yverdun à Morges et à Lausanne.
Ces deux chemins, celui de Blesmcs et celui d'Yverdun à Morges et Lausanne, auront, tous comptes réglés, coûté fort cher.
Il y a deux manières de traiter à forfait pour l'exécution d'un chemin de fer.
i°On annexe au traité un devis explicatif des travaux à exécuter ;
2° On traite sans devis explicatif, à celte seule condition que le
chemin sera reçu par l'administration des ponts et chaussées comme satisfaisant aux obligations du cahier des charges.
Le premier mode a été adopté pour l'achèvement du chemin de Versailles (rive gauche) .
Dans ce cas, tout ouvrage qui n'est pas prévu au devis est payé séparément, et le principal avantage que l'on prétendait retirer du traité à forfait disparait.
Peut-être objectera-t-on qu'il est facile d'éviter ce surcroit de dépense en stipulant dans le traité que tout ouvrage non prévu nu devis, et cependant nécessaire à l'établissement du chemin, sera exécuté aux frais de l'entrepreneur.
Les arbitres nommés pour décider des contestations entre la Compagnie et l'entrepreneur à forfait ne s'arrêtent jamais à la lettre des conventions ; ils les interprètent toujours en faveur de l'entrepreneur, surtout si celui-ci est assez adroit pour leur persuader que l'opération lui est onéreuse. Les Compagnies, en cas de procès, sont presque toujours sacrifiées, et l'entrepreneur a toutes les chances de bénéfices en sa faveur sans courir les chances de perte.
C'est ce qui est arrivé à la Compagnie de Versailles (rive gauche), qui a dû payer 800,000 fr. à M. Seguin pour travaux imprévus, bien que le traité stipulât formellement que .ces travaux devaient être à la charge de l'entrepreneur.
En vain les administrateurs du chemin, qui s'étaient rendus personnellement garants de toute dépense excédant le chiffre du forfait, avaient-ils consulté pour la rédaction du traite trois de nos plus célèbres avocats, MM" Chaix d'Est-Ange, Ph. Dupin et Bethmont.
La Compagnie du chemin de fer de Lyon à Genève avait divisé ses Ira vaux en plusieurs lots, et traité à forfait pour chacun de ces lots. Elle a été forcée de résilier tous ces marchés à son grand préjudice, à l'exception d'un seul, celui passé avec MM. Parent et Brassey, pour l'exécution du souterrain du Credo.
Le traité à forfait avec devis descriptif a aussi l'inconvénient d'exposer à des procès souvent très-graves, lorsqu'il devient nécessaire d'apporter en cours d'exécution des modifications à des plans qu'il est bien difficile d'arrêter complètement. Ces modifications sont, dans tous les cas, payées fort cher à l'entrepreneur, et ont
pour conséquence le surcroît de dépenses que l'on voulait éviter eu traitant à forfait.
Pour le chemin de Bâle à Strasbourg, c'est le second mode de traité à forfait qui a obtenu la préférence.
Il ne présente cependant pas moins d'inconvénients que le précédent.
Quelles garanties offre-t-il, en effet, à ln Compagnie de la bonne exécution des travaux?
Toutes les fois qu'un chemin est construit à forfait par un entrepreneur unique, riche et tout-puissant, à qui les moyens ne manquent pas pour séduire les employés subalternes de la Compagnie, il est bien difficile, quelles que soient les conventions faites, d'échapper à la fraude, de se préserver des malfaçons, et cela devient pour ainsi dire impossible si le traité n'est pas accompagné d'un cahier des charges indiquant tous les travaux à exécuter et délerminant leur mode d'exécution.
La réception des chemins par les ingénieurs de l'État se fait ordinairement avec une indulgence excessive. Elle ne porte d'ailleursque sur des ouvrages dont on ne peut visiter que l'extérieur. Que les terres composant un remblai glaiseux aient été imparfaitement desséchées, et qu'on ait négligé de les pilonner, que la chaux employée pour la construction d'un travail en maçonnerie soit de mauvaise qualité, que les bois invisibles d'une charpente soient vicieux ou qu'ils aient été mal assemblés, les ingénieurs chargés de la réception des travaux ne peuvent pas évidemment s'en apercevoir.
L'entrepreneur, nous dira-t-on, garantit ses ouvrages pour une année, pour deux années même. Garantie illusoire ! L'expérience a prouvé que, sur la plupart des grandes lignes de chemins de fer, les éboulcmcnts des talus glaiseux mal établis ne s'étaient manifestés que trois ou quatre ans après l'ouverture du chemin, et des ouvrages en maçonnerie ou en charpente, bien que manquant de solidité, peuvent résister plusieurs années de suite.
Le tracé des chemins de fer ne pouvant être déterminé à l'avance, puisque la Compagnie doit le soumettre à l'approbation de l'Etat, il arrive quelquefois que l'entrepreneur à forfait combat auprès du.
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(gouvernement les tracés proposés par la Compagnie, donnant toujours la préférence aux tracés les plus économiques de construction, tandis que la Compagnie recherche les plus productifs. Ce cas s'est présenté pour le tracé du chemin de Blesmes à Gray,aux abords de la ville de Chaumont. Les raisons abondent par conséquent pour repousser les marchés à forfait.
On nous opposera peut-être encore, comme argument en faveur des marchés à forfait, l'exemple du chemin de Rouen, construit à forfait avec le double avantage île la rapidité et de l'économie.
Nous répondrons que le marché passé pour l'exécution du chemin de Rouen n'est pas un véritable marché à forfait, puisque l'ingénieur en chef était libre d'accorder aux entrepreneurs toute indemnité qui lui paraissait équitable, et que les entrepreneurs acceptaient l'arbitrage suprême de cet ingénieur. Le conseil d'administration s'était, dans ce cas, tout simplement démis de son pouvoir en faveur de son ingénieur, avec lequel les entrepreneur ont eux-mêmes traité de confiance. La Compagnie ne se trouvait en aucune manière garantie de tout mécompte par ce marché; et, si l'on consulte le tableau des prix de revient, en se souvenant que le chemin de Rouen n'a pas été dans l'obligation de construire une tète de gare coûteuse comme celle d'Orléans, on reconnaîtra que les travaux, bien que moins solidement exécutés que ceux du chemin d'Orléans, n'ont pas été moins dispendieux.
Si, du reste y le traité à forfait doit être repoussé, c'est surtout lorsqu'il est proposé par les fondateurs d'une Compagnie à leurs associés, ces fondateurs devenant eux-mêmes entrepreneurs tout en restant administrateurs.
Quelque honnêtes que Ton suppose les administrateurs d'une entreprise, il est impossible qu'iU se dérobent à l'influence qu'exercent sur eux des collègues plus adroits et plus expérimentés.
Quelques lignes (Bâle, Lyon à la Méditerranée, Dijon à Besançon, Blesmes à Gravi, exécutées à forfait, ont été, pour une partie des administrateurs, un objet de spéculation.
Il n'est pas rare de voir aujourd'hui de riches entrepreneurs se charger à forfait de l'exécution de lignes assez importantes, et prendre des actions en payement d'une partie de leur marché. Ces
entrepreneurs ne craignent pas de s'exposer à penjre sur leurs actions pour réaliser un bénéfice énorme qui couvre et au delà les pertes provenant des actions. Il est bon d'éclairer les actionnaires sur le danger de ces sortes de combinaisons.
Dans plusieurs Compagnies, aux travaux desquelles nous avons participé, celles des chemins de fer de l'Est (France), de Guillaume- Luxembourg et de l'Ouest (Suisse), les conseils d'administration aujourd'hui existants se sont résignés à payer des. sommes plus ou moins importantes pour résilier des traités faits par ceux qui les avaient précédés avec des entrepreneurs à forfait.
En Angleterre, on n'a généralement exécuté à forfait que des travaux partiels et assez limités. Il en a été de même en Belgique.
Marché* »ur méwten de prix. — Le mode exclusivement adopté pour l'exécution des travaux par ï administration, en France, et par plusieurs Compagnies importantes, celles du Nord, d'Orléatis, de CEst, de Lyon et du Midi, a été celui sur séries de prix.
On convient alors, avec les entrepreneurs, de certains prix débattus pour chaque nature d'ouvrage. On leur paye, par exemple, un prix déterminé pour la fouille et charge d'un mètre cube de telle nature de terre ou de roche bien déterminée; pour la construction d'un mètre cube de maçonnerie en moellons ; d'un mètre cube de maçonnerie en pierre de taille ; pour le transport à une distance déterminée d'un mètre cube chargé en tombereau ou en wagon, etc., et on règle leurs comptes après estimation du travail exécuté.
L'établissement des séries de prix est une opération d'une grande importance, qu'il ne faut confier qu'à des ingénieurs expérimentés et connaissant bien les prix dans les localités où ils travaillent.
Le choix des entrepreneurs exerce une grande influence sur le succès du marché.
Les marchés sur séries de prix n'exposent pas à des mécomptes aussi grands que ceux à forfait ; il ne faudrait pas croire toutefois qu'ils permettent de faire une estimation très-exacte de travaux même bien déterminés.
Les ingénieurs et les entrepreneurs, au moment des règlements,