‹ Traité élémentaire et pratique de pathologie interneChapitre 115 sur 140 · DE QUELQUES AUTRES ESPECES D’APOPLEXIES · texte numérisé non relu

DE QUELQUES AUTRES ESPECES D’APOPLEXIES

Je viens de décrire avec quelques détails les deux espèces d’apoplexies qui sont les plus communes et qui ont des symptômes spéciaux. Il me reste maintenant à faire connaître quelques autres hémorrhagies interstitielles qui , quoique moins importantes sous le rapport symptomatique, méritent pourtant d’être connues, car plusieurs d’entre elles peuvent être la cause de graves accidents.

Apoplexies des viscères abdominaux. — Je ne dirai rien de l’apoplexie de la rate et du foie , altération qui paraît avoir été quelquefois observée chez des individus qui ont succombé à des accès de fièvres pernicieuses; d’ailleurs on ne connaît nullement la marche que ces épanchements suivent, et leur diagnostic est absolument impossible. Il en est de même des collections sanguines que, dans quelques cas rares, on a vues se former spontanément dans le pancréas, dans les reins, lesovaires et jusque dans l’utérus, organe qui, d’après M. Cruveilhier, serait fréquemment le siège de collections sanguines chez les femmes âgées. Mais cette opinion , qui contrarie toutes nos idées théoriques , n’ayant été appuyée d’aucun relevé numérique et M. Cruveilhier paraissant ne l’avoir émise que d’après ses souvenirs, il importe d’attendre de nouvelles recherches.

Apoplexies du placenta. — Le placenta est un des organes dans lesquels les apoplexies se forment avec le plus de facilité. Cette altération a été bien étudiée dans ces dernières années par M. Cruveilhier, et surtout par le docteur Jacquemier. Le nombre des foyers sanguins qu’on trouve dans le placenta peut être considérable ; il est rare qu’il n’y en ait qu’un ou deux. Leur volume varie depuis celui d’un grain de millet jusqu’à celui d’un œuf de pigeon ; on en a même vu de plus considérables (Wrisberg). En général arrondis, ilssont d’autant plus rapprochés de la face utérine qu’on s’éloigne davantage du moment de la conception. Le sang extravasé passe successivement du noir au brun , au rou-

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geâtre , au jaune ; enfin , il finit par se décolorer. En général , il altère et atrophie la portion correspondante du placenta ; si les épanchements sont multiples, le placenta tout entier peut être atrophié. Enfin, d’autres fois le caillot subit diverses transformations , prend des aspects différents. Ainsi , d’après M. Jacquemier, on devrait rapporter au sang maternel épanché dans le placenta et diversement transformé toutes les tumeurs d’aspect cartilagineux, tuberculeux, encéphaloïde et jusqu’aux concrétions osseuses et crétacées. Cette opinion est peut-être trop exclusive; néanmoins elle est exacte dans un grand nombre de cas. Le diagnostic des apoplexies placentaires est impossible. Il est inutile de faire remarquer que c’est là une altération grave qui devient la cause d’un grand nombre d’avortements; d’autres fois le fœtus arrive à terme, mais il naît faible, chétif, amaigri à cause de l’atrophie partielle que le placenta a subie.

Apoplexies musculaires. — Enfin des épanchements sanguins quelquefois considérables peuvent se former spontanément dans la plupart des muscles de la vie de relation. Ainsi M. Cruveilhier a vu la gaîne des deux muscles droits de l’abdomen être distendue par des caillots sanguins qui avaient lacéré, détruit les fibres musculaires, altération qui s’était accompagnée pendant la vie de douleurs si vives qu’elles avaient fait supposer l’existence d’une péritonite. Ces apoplexies musculaires se remarquent spécialement dans le scorbut et dans les résorptions purulentes.

Apoplexies du cœur. — A côté de ces apoplexies, il faut placer les épanchements sanguins que M. Cruveilhier a rencontrés plusieurs fois dans le cœur. Il ne les a vus se former que dans l’épaisseur du ventricule gauche hypertrophié ; il regarde cette lésion , qui d’ailleurs est fort rare, comme pouvant être suivie d’une rupture du cœur ou comme pouvant être l’origine d’un anévrisme faux consécutif. Mais les faits n’ont pas justifié jusqu’à présent cette supposition. Le diagnostic de cette maladie est impossible.

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Synonymie.— Pourpic; morlus maculosus , hemorrhaglcus de Wcrlhof ; maladie de Werlbof, scorbut de terre.

On donne le nom de purpura à urc maladie caractérisée par l’érup- | tion spontanée, à la surface du corps, de pétéchies et d’ecchymoses,

1 souvent accompagnées d’hémorrhagies à l’intérieur.

Historique . — C’est en vain qu’on a voulu remonter jusqu’à Hippocrate pour trouver les premières notions sur le purpura. Cette maladie n’a pas été décrite avant L. Rivière, qui l’a seulement distinguée des pétéchies. Werlbof lui-même ne lui consacra que quelques pages bien

DES SÉCRÉTIONS MORBIDES, insuffisantes pour lui mériter l’honneur d’avoir donné son nom à la maladie. Les recherches de Graaf, publiées en 1775, furent beaucoup plus complètes; elles ont été agrandies depuis par celles de Behrens, deAVillan et de Batmann, de M>I. Brachct , Fournaux , Rayer.

Divisions. — Willan a établi, pour le purpura, les espèces suivantes : 1° purpura simplex; 2° urlicans ; 3°senilis; U° hemorrhagica ; 5° contagiosa. Ce dernier, dont nous n’avons pas à nous occuper, n’est autre que l’éruption pétéchiale de la peste , du typhus et des autres maladies graves. M. Rayer a distingué deux formes de purpura, le purpura fébrile et le purpura apyrétique. M. Cazenave en fait deux variétés suivant qu’il s’accompagne ou non d’hémorrhagies par quelque muqueuse.

1° Purpura simplex. — Cette forme , qu’on n’observe guère que dans l’adolescence et Ja jeunesse, naît, le plus souvent , sans cause appréciable. 11 débute ordinairement sans prodromes; quelquefois après un ou deux jours de malaise , de faiblesse et d’anorexie. Il est caractérisé par des pétéchies, c’est-à-dire par de petites taches d’un rouge vif au début, surtout chez les enfants , violacées ou noires chez les sujets débilités, plus ou moins exactement arrondies, ressemblant pour la forme à des piqûres de puce, et ne disparaissant ni ne diminuant lorsqu’on les presse avec le doigt. Avec ces taches existent ordinairement de larges ecchymoses; elles occupent des points distincts ou sont entremêlées aux pétéchies; leur coloration est à peu près la même pour toutes, du moins au début; cependant, si plusieurs éruptionssuccessivesse font à quelques jours de distance, on observera des teintes différentes variant du rouge brun au jaune clair, suivant le degré de résolution. Ces taches sont surtout nombreuses aux jambes , parties qu’elles occupent parfois même exclusivement; on les rencontre souvent aussi sur les membres supérieurs et la face , et , dans ce dernier cas, les conjonctives et les paupières présentent parfois des ecchymoses. Celles-ci se montrent de préférence sur le dos, aux pieds, aux mains et à la face interne des membres. En outre, on sent quelquefois des taches proéminentes et dures au centre, qui semblent formées par une petite apoplexie de la peau. Quelquefois aussi le sang s’infiltre ou s’épanche dans le tissu cellulaire et les muscles; il en résulte alors de la tuméfaction, de la dureté, delà difficulté dans les mouvements, comme dans certaines formes de scorbut que nous étudierons bientôt. Les pétéchies et les ecchymoses ne s’accompagnent d’aucune sensation morbide du côté de la peau; elles se forment ordinairement à l’insu des malades, qui ne s’en aperçoivent jamais que par hasard. Après être restées stationnaires pendant quelques jours, les pétéchies prennent une teinte livide, puis jaunâtre; la résorption se fait de la périphérie au centre, et après douze à quatorze jours il ne reste plus de traces de la maladie. Mais, lorsqu’on croit celle-ci

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i terminée, souvent une nouvelle hémorrhagie, semblable à la première, se fait. En raison de ces éruptions successives , on voit le purpura persister, chez quelques individus, pendant plusieurs semaines, plusieurs mois, et même plusieurs années, comme Bielt en rapporte un exemple.

La forme dite purpura urticans doit être rapprochée de la précédente ; cependant elle en diffère par l’aspect de l’éruption , qui commence d’abord par de petites taches rougeâtres , lenticulaires, saillantes, et qui i sont le siège d’une cuisson à peu près semblable à celle que donne l’urj ticaire. Au bout de deux ou trois jours ces taches s’effacent, et leur cou- | leur passe du rose au rouge foncé, puis livide; enfin elles se résorbent | comme celles du purpura simplex. Mais , en général , on en voit apparaître d’autres. Cette forme de purpura, dans laquelle les pétéchies sont un peu plus larges que dans le purpura simplex , a une durée moyenne d’un mois.

Les deux formes précédentes du purpura sont, en général, apyrétiques ; mais parfois elles s’accompagnent d’un appareil fébrile généralement peu intense, avec nausées et frissons; elles précèdent de trois à six jours les hémorrhagies cutanées (purpura febrilis simplex). Celles-ci peuvent aussi être précédées de taches exanlhémateuses analogues h celles de l’urticaire, et c’est un, deux ou trois jours après qu’on voit apparaître , au milieu de cette éruption , les pétéchies qui caractérisent le purpura.

Le purpura nommé senilis par Batmann ne mérite pas une description spéciale. Il ne consiste, en effet, qu’en une éruption pétéchiale d’un rouge lie de vin occupant les extrémités chez les vieillards affaiblis, et qui disparaît communément après dix à douze jours, sans s’être accompagné d’aucun trouble notable dans les principales fonctions.

Ces trois premières formes du purpura sont bénignes , et ne peuvent être confondues avec aucune autre affection cutanée. Elles diffèrent des piqûres de puces en ce que celles-ci ont un point central plus foncé, ecchymotique, entouré d’une auréole rosée que la pression du doigt fait disparaître.

2° Purpura hemorrhagica. — Cette forme est encore caractérisée par des pétéchies et des ecchymoses semblables à celles du purpura simplex. Ces taches hémorrhagiques n’apparaissent le plus souvent qu’après que les malades ont éprouvé pendant trois ou six jours des frissons , de la courbature , de la céphalalgie , de la fièvre , et souvent des nausées et des vomissements. Mais bientôt se révèle une disposition hémorrhagique qui n’existait pas dans les formes précédentes ï c’est ainsi que des bosses sanguines ou des trombus se développent sous le cuir chevelu ; du sang est quelquefois exhalé par la peau elle-même, surtout derrière les oreilles ; de larges ecchymoses se produisent partout où les téguments sont un peu comprimés ou tiraillés ; des surfaces suppu-

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ranteset des solutions de continuité, même les plus petites de la peau ou des muqueuses, on voit suinter du sang. Enfin ce qui caractérise surtout la maladie , ce sont les hémorrhagies graves des viscères et des membranes muqueuses qui accompagnent celles de la peau. Ainsi chez les enfants les épistaxis prédominent; chez les adultes, ce sont les hémoptysies et les hémorrhagies gastro - intestinales , tandis que chez la femme ce sont les métrorrhagies : les hématuries sont plus rares ; cependant il serait possible que les reins fussent le. siège de quelque congestion, puisque dans quelques cas de purpura sans hématurie on a vu les urines être albumineuses. Plusieurs des hémorrhagies que je viens d’énumérer peuvent exister simultanément ou alterner entre elles. Lorsque l’effort hémorrhagique se porte vers les organes digestifs , du sang peut être exhalé par toutes les parties contenues dans la bouche et par les parois de cette cavité , qui prennent ensuite une couleur noirâtre , tandis que les gencives deviennent spongieuses et saignantes. En général, les graves accidents que je viens d’énumérer s’accompagnent d’agitation, de fièvre intense, de délire, de douleurs vers les organes par où l’hémorrhagie doit s’opérer; la langue se sèche, devient fuligineuse; les traits s’altèrent; les forces se prostrent, et les malades succombent entre la fin du premier et du deuxième septénaire , avec des symptômes typhoïdes. D’autres fois il n’existe point de fièvre; mais les malades meurent par l’épuisement qu’entraînent la répétition et la multiplicité des hémorrhagies. Enfin il est des malades qui sont emportés en quelques jours par la violence des accidents ou par quelques complications. Cependant le purpura hemorrhagica n’offre pas toujours une pareille gravité ; mais en général les malades qui guérissent se rétablissent assez lentement et conservent pendant longtemps de la faiblesse.

Les recherches cadavériques ont prouvé , chez ceux qui succombent à la maladie, que parmi les pétéchies les unes sont superficielles, sousépidermiques; les autres, plus profondes, occupent les aréoles du derme; d’autres enfin siègent dans le tissu cellulaire sous-cutané. Le sang extravasé s’enlève le plus souvent par quelques lotions, et ne résiste jamais à la macération. Des pétéchies et des ecchymoses semblables à celles de la peau se retrouvent sur la plupart des muqueuses, et spécialement sur la muqueuse digestive, depuis la bouche jusqu’au rectum; on en rencontre encore sur le mésentère , le péricarde , la plèvre , les membranes du cerveau , dans le diploé et la membrane médullaire des os longs, à la surface des poumons. Ceux-ci présentent en outre très fréquemment des noyaux apoplectiques ; des épanchements analogues existent souvent aussi dans le foie, la rate , et jusque dans le corps de l’utérus et de plusieurs autres viscères. Le sang que les vaisseaux renferment est en général pâle et séreux , sans caillots. Celui que l’on retire pendant la vie a paru altéré à quelques auteurs, qui l’ont trouvé moins coagulable; le

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caillot leur a semblé moins dense ; enfin ils ont cru qu’il contenait moins de matière colorante. D’autres, au contraire, ont soutenu, d’après les analyses chimiques qu’ils avaient faites, que le sang des malades ayant un purpura ne différait en rien de celui d’un individu sain. La question est , comme on le voit , encore indécise. Toutefois les récentes recherches de MM. Andral et Gavarret nous autorisent à croire , je dirai presque à affirmer, que dans le purpura hemorrhagica il doit exister une grande diminution dans la proportion de la fibrine, et probablement aussi une diminution du nombre des globules.

Diagnostic. — Le diagnostic ne peut offrir aucune difficulté : il est , en effet , impossible de confondre le purpura simplex avec des ecchymoses traumatiques. Cependant, si le purpura est sans fièvre, et s’il est borné à une partie du corps, comme aux membres inférieurs, par exemple, on devra examiner attentivement l’état des vaisseaux artériels et veineux de ces parties ; car l’on a vu des ecchymoses et des pétéchies semblables à celles du purpura être produites par un obstacle mécanique au cours du sang, tel, par exemple, que l’organisation de caillots sanguins dans la veine iliaque (Rayer), hes ecchymoses cutanées et la disposition hémorrhagique générale pourraient faire confondre le purpura avec la fièvre jaune, avec les maladies pestilentielles et certaines varioles graves; mais dans presque toutes ces maladies les hémorrhagies ne sont qu’un accident, tandis que dans le purpura elles forment l’essence même de la maladie, et la constituent. Enfin on a essayé de distinguer le pourpre du scorbut; mais nous croyons que ce sont des degrés ou des variétés d’une même affection, et que l’une et l’autre ont pour point de départ la même altération du sang : c’est ce dont on se convaincra par la lecture de l’article suivant.

Pronostic. — Les purpura simple, sénile et urticans sont presque toujours bénins. L’existence des ecchymoses indique toujours une disposition plus fâcheuse de l’économie que lorsqu’il n’y a que des pétéchies. Le purpura hémorrhagique , au contraire , est une affection grave , même lorsqu’elle ne s’accompagne pas de fièvre. D’ailleurs, pour cette maladie comme pour tant d’autres, on ne saurait être trop réservé sur le pronostic, puisque des accidents graves se déclarent trop souvent d’une manière imprévue et lorsque la maladie paraît être très bénigne. L’âge peu avancé des sujets, la fréquence extrême du pouls, l’abondance des hémorrhagies , une fièvre violente , l’existence des symptômes typhoïdes, sont les circonstances qui doivent faire porter le pronostic le plus fâcheux. Enfin la manifestation des pétéchies et des ecchymoses dans le cours d’une maladie grave, et spécialement chez les sujets atteints de fièvres éruptives, de typhus, etc. , constitue toujours un signe fâcheux , parce qu’il indique une lésion profonde de l’organisme.

Etiologie. — Le purpura survient presque toujours sous l’influence

de causes débilitantes; il affecte spécialement les enfants et les femmes, les individus d’une constitution molle, affaiblis par une maladie antérieure, par une mauvaise nourriture, par des veilles, des chagrins, et surtout par l’habitation dans des lieux bas et humides. Cependant on a vu quelquefois la maladie survenir dans des conditions opposées. En général sporadique, le purpura a quelquefois régné épidémiqueinent ou d’une manière endémique, comme dans quelques prisons mal situées, ou dans les hospices d’orphelins.

Traitement. — Le purpura simple guérit en général seul. Il convient de donner aux malades quelques acides minéraux; on administre les toniques, les ferrugineux, les amers, si les individus étaient débilités ou d’une constitution chétive. Lorsqu’il y a de la fièvre , lorsque le pouls est ample, dur, et que des congestions semblent se former du côté des viscères, il y a indication à tirer du sang. Cependant il faut n’employer la saignée qu’avec la plus grande réserve; et si déjà les malades ont eu quelques hémorrhagies , on conseille même de s’en abstenir et de lui substituer l’emploi des purgatifs. On opposera aux diverses hémorrhagies qui ont lieu les moyens locaux qui sont indiqués pour toutes les hémorrhagies passives. Quant au traitement local des pétéchies , le plus souvent il n’y a rien à faire. Cependant , si le sujet est débilité, il conviendra de combiner avec les toniques donnés à l’intérieur l’usage des frictions sèches , aromatiques , ou de lotions stimulantes, alcoolisées (eau-de-vie, vin aromatique, vin rosat). Si quelque épanchement un peu considérable de sang avait eu lieu , on appliquerait des compresses d’eau de Goulard, et on exercerait une légère compression.

Classification , nature. — Les pathologistes anglais ont classé le purpura parmi les exanthèmes. Mais l’absence de fièvre dans beaucoup de cas, et les caractères de l’éruption, qui dans les exanthèmes est formée par l’injection et l’inflammation de la peau , et dans le purpura par une hémorrhagie interstitielle , suffisent pour différencier ces deux ordres de maladies : aussi Biett rangeait-il le purpura au nombre des maladies indéterminées; mais dans un traité de pathologie, il ne saurait être placé ailleurs que dans les hémorrhagies reconnaissant pour point de départ une altération du sang, à côté du scorbut. Quant à la nature de la maladie, nous répétons que , quoique jusqu’à présent les expériences chimiques et microscopiques nous aient presque fait défaut, nous croyons pourtant que le purpura consiste essentiellement dans une altération du sang , et probablement dans une diminution des globules et de la fibrine , altération qui, si elle n’est encore démontrée, devient du moins très probable en raison des causes qui déterminent ordinairement la maladie, par la facilité avec laquelle le sang s’échappe de ses vaisseaux pour s’in-* filtrer, s’épancher (fans tous les tissus, ou pour s’exhaler à la surface

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d’un grand nombre d’entre eux. Le purpura doit donc être considéré comme une maladie générale. L’explication que je donne me semble bien plus rationnelle que celle qui consiste à admettre une atonie ou une surexcitation des vaisseaux lymphatiques , ou une obstruction viscérale spécialement dans la rate et le foie , maladies dont l’autopsie ne révèle aucune trace.

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Le mot scorbut dérive du danois ou du hollandais , et signifie déchirement , ulcère de la bouche. Il sert à désigner , depuis environ quatre siècles, une maladie caractérisée par l’affaiblissement général, par des hémorrhagies, ayant lieu par diverses voies , par des ecchymoses livides sur la peau, la tuméfaction fongueuse, et le saignement des gencives.

Historique. — Il est douteux qu’Hippocrate ait connu le scorbut : cette maladie n’a commencé à être convenablement décrite qu’à l’époque des croisades et après la découverte de l’Amérique. On ne tarda pas alors à faire jouer à l’affection scorbutique un rôle exagéré, puisqu’on crut pendant longtemps que le scorbut pouvait prendre la forme de toutes les maladies aiguës ou chroniques, nonobstant l’absence de tous ses caractères. On s’étonne de voir que Sennert , AVillis, Lower , Hoffmann , Boërhaave , aient adopté et propagé une erreur aussi gros sière, qui fut accréditée par un médecin plus que médiocre, par Eugalenus , auteur d’un mauvais livre sur le scorbut , mais qui a joui néanmoins d’une grande réputation. On ne peut établir aucun parallèle entre cet ouvrage et celui dont Lind dota la science vers le milieu du XVIIIe siècle. Ce dernier livre est, non seulement une excellente monographie , mais c’est aussi, sans contredit , un des ouvrages les plus remarquables de notre littérature , et un de ceux dont la lecture est la plus attrayante.

Divisions. — Le scorbut est une des maladies dont on a le plus multiplié les espèces ; mais il est prouvé que ces distinctions sont inutiles. Lind a même démontré que la division du scorbut en scorbut de terre et en scorbut de mer n’avait aucun avantage, puisque les causes, les symptômes et le traitement étaient les mêmes dans les deux cas.

Altérations pathologiques. — Chez les sujets qui succombent au scorbut, on trouve souvent des inflammations dans divers viscères; mais ces phlegmasies n’appartiennent pour ainsi dire pas à la maladie ; ce ne sont que des lésions secondaires , développées à une époque voisine de la mort. Le sang , au contraire, est constamment altéré; il est noir, fluide ou en grumeaux; il forme des épanchements, ou bien il est infiltré dans la plupart des organes de l’économie. C’est ainsi qu’il baigne la plupart des surfaces muqueuses , séreuses et synoviales. Il

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engorge le foie et la rate. : ces deux organes sont plus volumineux , et leur tissu est ramolli et difïluent. Le sang, ainsi altéré , abreuve aussi le tissa spongieux des os et le périoste. Chez les sujets au-dessous de dixneuf ans , on trouve parfois les épiphyses décollées par une hémorrhagie interstitielle ( Lind ). Les cartilages sont séparés des côtes , et même on voit le cal des anciennes fractures rompu et dissous par le sang. Enfin , le liquide épanché dans l’épaisseur des muscles y forme des noyaux durs plus ou moins considérables. Le sang n’est pas seulement altéré sur le cadavre , mais il l’est encore sur le vivant à un haut degré. Ainsi, M. Andral a trouvé récemment , sur un scorbutique , la quantité de fibrine descendue de 3 ( chiffre physiologique) à 1,6 ; les globules à 119 (au lieu de 127 ).

Symptômes. — Lind a observé que les individus qui vont être atteints de scorbut pâlissent et éprouvent une grande aversion pour le mouvement ; bientôt ils se fatiguent et s’essoufflent au moindre exercice. C’est après plusieurs jours ou plusieurs semaines que les malades accusent du prurit aux gencives , qui se tuméfient , deviennent fongueuses , bleuâtres, et donnent à l’haleine une fétidité repoussante. La peau ellemême ne tarde pas à se recouvrir, dans différentes parties du corps, de taches noires ou jaunes, qui ne sont autres que des ecchymoses. Sur le trajet des muscles se dessinent des tumeurs dures ou fluctuantes , dues à un épanchement sanguin qui peut envahir le muscle tout entier. Cette altération s’accompagne souvent de douleurs très vives ; celles-ci paraissent quelquefois siéger dans les os ?ux-mêmes, et coïncident souvent avec l’infiltration sanguine de leurs tissus. Enfin elles résident d’autres fois dans les articulations , qui se tuméfient. En même temps, des hémorrhagies plus ou moins graves peuvent avoir lieu par la plupart des membranes muqueuses ou par des ulcérations récentes ou anciennes de la peau, de l’origine des muqueuses, ou par la déchirure spontanée d’anciennes cicatrices des téguments. Ceux-ci s’altèrent surtout au niveau des tumeurs sanguines. Ces ulcérations sont plus ou moins étendues, livides, fongueuses, et laissent suinter constamment un sang noirâtre. A cette époque la faiblesse est extrême, les malades sont oppressés, accusent des douleurs vives dans le thorax; leur pouls est petit, fréquent, quelquefois lent; ils ont des lipothymies, des syncopes, pour peu qu’ils essaient de se mouvoir; des selles fétides, souvent sanguinolentes, viennent augmenter la faiblesse; l’urine est rare, et devient promptement ammoniacale; les facultés intellectuelles sont ordinairement intactes. A une période plus avancée, les hémorrhagies se multiplient , les membres s’infiltrent, la faiblesse est extrême , les gencives se détruisent , les dents se déchaussent, deviennent vacillantes et tombent ; quelquefois aussi les os maxillaires se carient : c’est alors que beaucoup de malades sont tourmentés par un ptyalisme abondant qui

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contribue à les épuiser. Souvent, en remuant ces individus, on sent un cliquetis osseux produit par le frottement d’une épiphyse (Lind), ou bien, quand les malades respirent, on entend un petit bruit sourd , produit par le frottement des côtes et des cartilages costaux qui sont désunis. Le moindre effort suffit pour rompre un muscle , un os dans la continuité, ou au niveau d’une ancienne fracture consolidée.

Variétés. — Dans la plupart des cas, le scorbut détermine tous ou presque tous les accidents précédemment décrits. Cependant quelques uns des plus importants peuvent manquer ; c’est ainsi que beaucoup de malades ne présentent jamais d’altération du côté des gencives. Chez d’autres, la maladie ne se caractérise que par l’apparition d’un gonflement considérable d’un des membres pelviens ou des deux à la fois. Ce gonflement dur , très douloureux, sans changement de couleur à la peau, est produit par une intiltration sanguine: aussi voit-on au bout de quelque temps la couleur ecchymotique apparaître sur le membre. Cette forme a été fréquemment observée par M. Henry Guéneau de Mussy, sur la frégate la Vénus, pendant un voyage de circumnavigation. Dans cette même épidémie on vit d’autres malades chez lesquels le scorbut se révélait surtout par des ecchymoses, des ulcères saignants et de mauvais caractère qui couvraient les membres inférieurs, et se montraient toujours très rebelles aux moyens curatifs.

Marche , durée , terminaisons. — Le scorbut offre dans sa marche des alternatives en bien et en mal. Lind a noté que les symptômes s’aggravaient quand le temps était brumeux , et s’amendaient quand il devenait sec. Enfin, après une durée variable , et qu’il est impossible de fixer même approximativement, on voit le scorbut se terminer par la guérison ou par la mort. Celle-ci arrive dans un accès d’oppression , de dyspnée ou dans une syncope , ou bien les malades affaiblis par les hémorrhagies meurent épuisés. Quelques uns sont emportés par une maladie intercurrente , car les scorbutiques sont regardés par Lind comme étant beaucoup prédisposés à contracter la plupart des maladies , surtout celles dans lesquelles il existe probablement quelque altération des liquides, telles que les fièvres éruptives, ainsi que la dysenterie et le typhus, quand par exemple le scorbut règne dans les camps , les villes assiégées, les vaisseaux.

Lorsque le scorbut se termine favorablement, la convalescence est communément longue. Les individus restent pendant longtemps faibles, décolorés ; quelques uns sont sujets à des roideurs articulaires et à des douleurs dans les muscles et les articulations qui simulent les douleurs rhumatismales chroniques. Le scorbut récidive quelquefois; l’on croit même qu’une première attaque constitue une véritable prédisposition.

Diagnostic. — Le scorbut est d’un diagnostic toujours facile. Il est inutile do dire qu’on ne saurait confondre cette maladie avec l’anémie ni avec les cachexies vénérienne et mercurielle. J’ai dit tantôt qu’il était impossible de ne pas considérer le purpura et le scorbut comme deux affections identiques. Comment, en effet, regarder comme étant de nature distincte des maladies dont les principaux symptômes sont communs? Les ecchymoses, les pétéchies, les hémorrhagies intersticiclles et à la surface des muqueuses sont, en effet, des accidents communs et prédominants dans les deux cas. D’ailleurs, dans les épidémies de scorbut, tous les malades ne sont pas affectés de la même manière. lien est, par exemple, dont les gencives ne deviennent jamais fongueuses, et chez lesquels la maladie ne se caractérise, comme le purpura , que par des ecchymoses, des pétéchies ou le gonflement d’un ou de plusieurs membres, produit par une extravasation sanguine dans l’épaisseur des tissus. Ajoutons que le gonflement sanguin des gencives, dont on a voulu faire un caractère tout-à-fait distinctif, peut exister dans le purpura simple ou avec fièvre. L’appareil fébrile, fréquent dans quelques formes du purpura, ne saurait être un caractère distinctif ; car la fièvre, ici, n’est qu’un élément accessoire qui indique seulement une marche plus aiguë de l’affection. Pour me résumer, j’établis que le purpura et le scorbut sont deux affections de nature identique ; que le scorbut représente la forme chronique de la maladie ; le purpura, avec fièvre et hémorrhagie, sa forme aiguë ; que le purpura simple, apyrétique, sénile, et la forme urticans , constituent le degré le plus bénin d’une affection dont le scorbut avec ecchymoses, hémorrhagies, décollement des épiphyscs, syncopes, représente le degré le plus grave. Ces deux affections pourraient donc être réunies.

Pronostic.— Le scorbut est une affection grave, surtout lorsqu’on ne peut soustraire les malades aux causes qui l’ont développé. La gravité de la maladie est proportionnée au nombre et à l’abondance des hémorrhagies, et à la faiblesse des sujets. Les syncopes sont aussi un des signes les plus fâcheux.

Etiologie. — Le scorbut, qui, il y a à peine un siècle, était endémique à Paris et à Londres, est aujourd’hui à peu près inconnu dans les hôpitaux de ces deux métropoles. Ce beau résultat dépend des modifications heureuses que la civilisation a introduites dans l’alimentation et l’habitation de la classe indigente. Le froid humide est une cause des plus puissantes du scorbut : aussi le rencontre-t-on fréquemment dans la basse Saxe et dans la Hollande. Cette même cause agit aussi pour la production du scorbut qui se développe si fréquemment dans les prisons, les bagnes , sur les navires faisant de longues traversées , et , disons-le avec douleur, dans les loges humides et froides où l’on parque trop souvent , sur la paille et presque nus , de malheureux aliénés. Lind

DU SCORBUT

a prouvé que l’humidité était la cause la plus puissante du scorbut qui survenait en mer. Elle agit d’autant plus efficacement qu’elle est unie à plusieurs autres conditions défavorables , comme la privation de vêtements, et surtout une alimentation grossière et insuffisante. Les viandes salées et fumées , qu’on a regardées avec rajson comme une des causes du scorbut de mer, n’agissent pas par le sel qu’elles contiennent, comme on l’a cru longtemps, mais parce qu’elles fournissent à la nutrilion des éléments insuffisants et que l’estomac a trop de peine à isoler ; il en est de même des viandes fumées. Enfin , un travail forcé, des veilles prolongées, les peines morales et la nostalgie, et généralement toutes les causes débilitantes, favorisent le développement de la maladie. Il ne paraît pas, au contraire, d’après le témoignage de Lind, que la privation des végétaux frais soit une cause aussi active du scorbut, qu’on l’avait supposé pendant plusieurs siècles. Mais, en général, le scorbut, surtout celui qui affecte un grand nombre de personnes, survient sous l’influence de plusieurs de ces causes réunies; c’est ce qu’on vit, par exemple, pour le scorbut qui ravagea l’armée de Louis IX, et généralement pour toutes les maladies semblables qui sévirent sur les malheureuses populations du moyen-âge, ainsi que pour l’épidémie qui dévasta les quartiers pauvres de Paris , à la fin du règne de Louis XIV. Le scorbut n’est pas contagieux ; les faits que Fodéré a réunis pour prouver le contraire ne sont pas concluants.

Traitement. — Le scorbut est une des maladies dont l’homme peut le plus se préserver lorsqu’il s’entoure de conditions hygiéniques favorables. Ainsi un air sec, des vêtements chauds , et une bonne alimentation à la fois végétale et animale sont les meilleurs préservatifs. Sur mer on peut encore se garantir du scorbut : cette maladie, en effet, quoique affectant quelquefois encore les équipages, est loin d’offrir la gravité qu’elle avait autrefois. Pour la prévenir il faut , à l’exemple de Cook, veiller à la propreté du navire; il faut n’y entretenir aucune cause d’humidité: on sera pourvu de provisions fraîches; les matelots auront de bons vêtements qu’ils changeront dès qu’ils seront humides; on leur donnera quelques fruits acides , on leur distribuera quelques rations de liqueurs spiritueuses; enfin on tâchera de les égayer par la musique, les danses, les spectacles , les récits, etc.

Si le scorbut se déclare, il faut, autant qu’on le peut, soustraire les individus aux causes qui ont développé la maladie. Si les malades peuvent manger, on leur donne une alimentation à la fois substantielle et douce; la chair de poissons, et surtout celle de tortue, sont très utiles. Les bouillons gras contenant beaucoup de plantes, le cresson , la laitue, l’oseille, le cerfeuil, les fruits acides , les limonades végétales, le lait, l’infusion de bourgeons de sapin, le bon vin , tels sont les moyens qu’il convient d’employer au début. Il faut en même temps vaincre la répu-

gnance que les malades ont pour le mouvement , et les forcer à se promener.

Tout le monde, mais Lind surtout, vante beaucoup les citrons et les oranges comme des moyens excellents pour guérir le scorbut et même pour s’en préserver. Les acides minéraux semblent, au contraire, avoir peu d’efficacité. On a aussi préconisé l’usage de toutes les plantes âcrcsou amères : ainsi l’ail, l’ognon. la moutarde, le raifort, le cochléaria, le quinquina, ont été donnés en nature, en infusion , en conserve , en sirop. Ces moyens conviennent aussi dans les hémorrhagies; mais alors on les associe aux astringents. Il faut que le traitement soit continué pendant longtemps, si on ne veut pas avoir des rechutes. Le gonflement, l’état fongueux des gencives , exigent l’emploi de gargarismes toniques astringents : on pourra aussi les toucher avec l’acide chlorhydrique. Si les extrémités s’œdématient , on fera des frictions sèches avec la vapeur d’ambre, de benjoin; les ulcères seront lavés et pansés avec des substances antiseptiques. Si le scorbut se complique de dysenterie, on conseille d’employer des toniques et de petites doses de rhubarbe, la thériaque , le diascordium , ou bien encore on donne de temps en temps un peu d’ipécacuanha. Les scorbutiques ne supportent pas les saignées. Il faut aussi s’abstenir des purgatifs énergiques et des vésicatoires, car les premiers augmentent la faiblesse, et les seconds peuvent être suivis de gangrène.

Nature. — Le scorbut est une maladie générale dépendant de ce que le sang a perdu une grande partie de sa fibrine; celte altération explique la diathèse hémorrhagique qu’on observe , et qui forme un des traits caractéristiques de la maladie. Cette altération du sang ne nous paraît pas devoir être consécutive aux hémorrhagies; mais nous la croyons, au contraire, primitive, car bien qu’il n’y ait aucune expérience directe qui le prouve, on ne saurait néamoins le contester en ayant égard aux causes qui développent la maladie.

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