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DEUXIÈME GENRE

DE L’ANÉMIE

Le mot anémie n’est jamais pris dans son sens étymologique rigoureux, car il exprimerait l’absence complète de sang ; mais il sert à désigner, tantôt une diminution dans la masse totale du sang ( polyanhé mie) , ou bien une diminution de ses parties solides , telles que la fibrine, le fer et les sels, tandis que la proportion du sérum est devenue plus considérable (c’est l’ hydrohémie). Ces deux états morbides peuvent être confondus sous une dénomination commune et dans une même description; car ils déterminent les mêmes troubles fonctionnels, et ne peuvent pas toujours être distingués l’un de l’autre pendant la vie.

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Historique. — L’anémie , confondue par les anciens avec diverses lésions organiques sous le terme générique de cachexie , n’a guère été décrite comme maladie spéciale que vers le milieu du siècle dernier par Lieutaud , et un peu plus tard par Hofïinger; mais son histoire a été surtout (racée par nos contemporains. 11 me suffira de citer ici les travaux de Halle , ceux de MM. Andral, Bouillaud, Marschall-Hall, Piorrv, et l’article remarquable du Compendium de médecine.

Divisions. — On a distingué l’anémie en idiopathique et en sympto matique , suivant que l’altération du sang constitue toute la maladie ou suivant qu’elle est elle-même le symptôme d’une autre altération. On a encore admis une anémie générale et une anémie locale. On voit un exemple de celte dernière dans la décoloration, l’état de flaccidité et de langueur que présentent les membres qui ont été longtemps enveloppés d’appareils.

Anatomie pathologique. — On trouve à peine du sang dans le cadavre des sujets anémiques, ou s’il existe en quantité encore assez consi dérable, il est très séreux, d’un rose clair, etd’une densité moindre. Mais le caractère fondamenlal de l’anémie est, d’après M. Andral, dans la diminution des globules, qui, de 127, moyenne normale, peuvent descendre à 60 , 50, 27, et même 21. Cette altération est constante. La fibrine, l’albumine et les autres principes solides du sang, qu’on a cru être pendant longtemps en proportion moindre, paraissent n’avoir subi aucune variation pathologique d’après les récents travaux de MM. Andral et Gavarret ; mais cela n’a lieu que dans les cas où l’anémie s’est développée lentement. Lorsqu’au contraire celle-ci est rapidement produite par des hémorrhagies ou des saignées immodérées, il est commun de constater avec la diminution des globules une diminution également considérable dans la quantité de fibrine. Le sérum augmente dans la même proportion que les globules diminuent : il peut, en effet, de 790 , moyenne normale, atteindre le chiffre de 915.

Il est plus aqueux que de coutume , et contient moins de sels solubles. Marschall-Hall a vu quelquefois surnager à sa surface une substance semblable à^de la crème , que Prout a reconnu n’être autre chose qu’une matière grasse : ce serait, d’après M. Hall, la graisse même des sujets, que l’absorption aurait transportée dans le torrent circulatoire. Le sang retiré du vivant de l’individu se concrète ordinairement en un caillot dense, fortement revenu sur lui-même, nageant dans une grande quantité de sérum incolore, et recouvert souvent d’une couenne aussi épaisse que s’il existait une pleurésie ou un rhumatisme. La préj sence de la couenne sur le sang des sujets anémiques , sans qu’il existe pourtant d’inflammation nulle part, est une circonstance remarquable, î que Borsieri avait signalée , mais sur laquelle M. Andral a plus particulièrement insisté. La formation de la couenne s’explique d’ailleurs par la

constitution même des éléments du sang ; car nous avons vu que dans l’anémie il y a diminution des globules , tandis que la fibrine reste dans sa proportion normale , c’est-à-dire qu’il y a excès de fibrine par rapport aux globules. Or, toutes les fois, comme ledit M. Andral , que cet excès a lieu , qu’il soit relatif ou absolu , et que la coagulation de la fibrine n’est pas trop rapide, on verra ce principe s’accumuler seul à la surface du caillot, et la couenne apparaître. Voilà pourquoi le sang des anémiques peut être couenneux , tandis que celui des sujets pléthoriques ne l’est pas; voilà pourquoi aussi, chez les premiers, le caillot est plus ferme et plus dense que chez les seconds.

Lorsque l’anémie dure depuis longtemps , le cœur et les vaisseaux sont revenus sur eux-mêmes; tous les tissus sont flasques, décolorés, exsangues ; les poumons, légers et crépitants , ne sont point engoués à leur partie postérieure; enfin de la sérosité infiltre souvent le tissu cellulaire des membres , et s’épanche même parfois dans les principales cavités séreuses.

Symptômes. — Les sujets anémiques sont remarquables par la flaccidité des parties molles et la couleur générale de la peau , qui est pâle , blafarde, ou plutôt qui a la couleur jaunâtre de la cire blanche qui a vieilli; la conjonctive, la muqueuse de la bouche, celle des parties génitales, offrent la même décoloration ; on n’y reconnaît aucune ramification capillaire; les veines sous-cutanées sont affaissées, presque vides; souvent on ne les distingue plus, ou bien leur trajet se dessine à peine par une nuance violette extrêmement pâle. La percussion indique que le cœur a son volume normal, ou qu’il est plus petit; ses bruits sont quelquefois clairs, éclatants; l’impulsion peut être vive , mais le plus souvent elle est faible , et on distingue fréquemment un bruit de souffle existant presque toujours au premier temps. L’auscultation des principales artères , comme les crurales et les carotides, pratiquée à l’aide du stéthoscope , fait également distinguer un bruit de souffle simple , continu, ou à double courant ; d’autres fois c’est un sifflement modulé , ou un ronflement particulier qui rappelle celui que donne , lorsqu’il est en mouvement, le jouet d’enfant que l’on appelle diable ; de là le nom de bruit de diable , que M. Bouillaud a donné à ce phénomène. Ces bruits anormaux des artères, dont il est impossible jusqu’à présent d’expliquer le mécanisme , se produisent toutes les fois que la quantité de globules est très diminuée. M. Andral ne les a jamais vus manquer dans les cas où les globules étaient tombés au-dessous de 80. Au-dessus de ce chiffre, le bruit de souffle peut encore se produire, mais il n’est plus constant. Les sujets anémiques ont souvent des palpitations; ils sont oppressés quand ils marchent , et ont quelquefois des syncopes ; leur pouls est généralement faible, fréquent ; ils sont sensibles au froid ; ils ont de l’anorexie, des appétits bizarres; leurs digestions sont pénibles, leurs

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selles rares. Les urines , ainsi que M. Becquerel l’a constaté , sont pâles et ont peu de densité, en raison de la diminution des matières solides tenues en dissolution. La plupart accusent de la céphalalgie, et de temps en temps diverses douleurs névralgiques, qui siègent ordinairement aux tempes, à la face (névralgie faciale), à l’estomac (gastralgie) , ou dans les parois thoraciques (névralgie intercostale), quelquefois dans les membres, comme Hoffinger l’observa chez les mineurs de Schemnitz. Les anémiques éprouvent souvent des vertiges , des bourdonnements d’oreilles; ils sont paresseux, nonchalants, incapables d’aucun travail intellectuel; quelques uns deviennent amaurotiques; d’autres ont des visions bizarres, des hallucinations et du délire. Ils ne peuvent supporter le moindre exercice; leurs yeux sont languissants, cernés; la face est bouffie; enfin, à une période avancée, les extrémités s’infiltrent, et de la sérosité s’épanche dans les principales cavités séreuses; mais malgré l’appauvrissement du sang, le corps conserve sa température normale (Andral). Dans l’un et l’autre sexe, les organes génitaux participent ordinairement à l’atonie de tout le système. Chez la femme, les règles sont peu abondantes, difficiles, douloureuses, ou même complètement suspendues, et remplacées presque toujours alors par de la leucorrhée; chez d’autres, au contraire, l’écoulement menstruel est plus abondant que de coutume; chaque époque est même marquée par une véritable métrorrhagie ou par une hémorrhagie supplémentaire, comme une épistaxis. Ces écoulements, qui aggravent toujours l’état des malades, ont le caractère passif.

Marche , durée , terminaisons. — La pâleur, la langueur et les troubles cardiaques sont généralement les premiers symptômes de l’anémie ; cependant on a vu quelquefois la maladie être marquée à son début par des troubles intestinaux , comme coliques vives ou diarrhée (épidémie d’Anzin), ou par des douleurs excessives dans les membres ou les lombes (épidémie de Schemnitz de 1777).

L’anémie suit une marche plus ou moins rapide , suivant la cause qui l’a développée. Lorsqu’elle est produite par une hémorrhagie abondante qui désemplit soudainement le système sanguin , son début est nécessairement brusque , et elle arrive aussitôt à son summum d’intensité Si, au contraire, elle est l’effet d’une ou plusieurs causes qui agissent lentement, elle a le développement et la marche d’une maladie chronique. Dans le premier cas, la durée peut être excessivement courte; dans le second , elle peut se prolonger pendant des mois et même des années entières; la convalescence est toujours longue. L’anémie est très sujette à récidiver. On dit que lorsqu’elle se prolonge elle favorise le développement des scrofules et des tubercules; mais on ne sait rien de précis à cet égard.

L’anémie peut se terminer par la mort ; les uns meurent de syncope,

les autres sont emportés dans des mouvements convulsifs, très fréquents chez les sujets exsangues; quelques uns s’éteignent paisiblement; enfin, il y en a qui meurent d’une maladie intercurrente peu grave , et à laquelle ils eussent certainement résisté s’ils avaient eu plus de sang.

Diagnostic. — L’anémie offre des caractères tellement tranchés, qu’il est impossible de la confondre avec aucune autre affection. Nous n’avons point à nous occuper ici de son diagnostic différentiel d’avec la chlorose , car nous prouverons bientôt que celle-ci ne diffère point de l’anémie , et qu’elle n’en constitue tout au plus qu’une variété. L’anémie et l’hydrohémie déterminent la même pâleur des tissus et les mêmes troubles fonctionnels. Cependant on a prétendu qu’on pourrait distinguer ces deux états l’un de l’autre par le pouls, qui serait mou, faible, dans l’anémie; résistant et quelquefois dur, dans l’hydrohémie. Dans celle-ci les veines sont saillantes; dans la première, elles sont affaissées et ont disparu. Toutefois , ces caractères distinctifs appartiennent plutôt à deux degrés différents d’une même maladie qu’à deux affections distinctes. D’ailleurs , qu’il y ait anémie ou hydrohémie, les troubles fonctionnels, le pronostic et le traitement ne varient pas. Il arrive très souvent que les accidents cardiaques que présentent constamment les sujets anémiques sont rapportés à une affection organique du cœur. Il importe d’autant plus d’éviter cette erreur, que le pronostic et le traitement sont très différents dans les deux cas. L’état de décoloration , et la couleur jaunecire de la peau , le peu de volume du cœur, les bruits artériels , les troubles digestifs et les accidents nerveux permettront toujours d’établir qu’il y a anémie. Mais celle-ci coïncide quelquefois avec une lésion organique du cœur; l’étendue de la matité, un bruit de souffle aux deux temps ou au second temps la feront redouter; mais souvent il est prudent de suspendre le diagnostic jusqu’à ce que , par un traitement rationnel , on ail fait disparaître les symptômes qui appartiennent à l’anémie.

Quoique l’anémie soit l’opposé de la pléthore , il arrive quelquefois pourtant que ces deux états sont confondus. Il n’est pas rare, en effet , de voir des sujets qui présentent déjà à un haut degré la diminution des globules et la plupart des accidents nerveux de l’anémie, et qui cependant , loin d’être pâles et d’avoir le teint couleur de cire , ont les joues colorées, injectées, et un aspect extérieur qui pourrait plutôt les faire croire pléthoriques. Cependant , si on considère la nature des accidents qu’ils éprouvent, accidents qui ne ressemblent nullement à ceux de la pléthore , mais bien à ceux de l’anémie; si on considère que la saignée , loin de les diminuer, les aggrave , on ne tardera pas à être éclairé sur la véritable nature de la maladie.

Enfin, le point le plus obscur du diagnostic consiste à rechercher si l’anémie est idiopathique ou symptomatique de quelque altération viscérale , on y parviendra par l’étude de toutes les fonctions et l’exploration

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