‹ Traité élémentaire et pratique de pathologie interne. v. 2Chapitre 24 sur 265 · DE LA PELLAGRE · texte numérisé non relu

DE LA PELLAGRE

paraître sar les parties des téguments habituellement exposées aux rayons du soleil, coiDnie le dos des mains et des pieds, les avant-bras, la région sternale, et parfois le froDt et les joues des plaques érythémaleuses d*uu rouge plus ou moins intense, de grandeur variable, et qui sont le siège de prurit ( Gherardini et Albera ), ou de caisson ( Strambio ). Souvent aussi les plaques rouges dont nous parlons se recouirent de vésicules ou de bulles remplies d'une sérosité jaunâtre ou raussâtre ; puis, après un temps variable, Tépiderme desséché se sépare sous forme de lames furforacées. Suivant Strambio, au lieu de ces phénomènes phlcgmasiques, on verrait la peau des régions exposées au soleil brunir, se dessécher, puis l*épiderme se séparer. Pendant que ces accidents ont lieu vers les téguments, les malades deviennent tristes, nonchalants, paresseux ; ils sont tourmentés par des vertiges et par des boordounements d*oreilles ; quehpies-uns éprouvent des douleurs le long du dos et dans les membres. Ces troubles du côté du système nerveux peuvent exister seuls pendant longtemps sans érythème à la peau. G*est ce qu'on voit surtout chez les indivîdos qui ne s'exposent pas aux ardeurs du soleil. Quoi qu'il en soit, à cette période les fonctions digestives sont déjà pins ou moins troublées. Il y a, en effet de Finappétence, des nausées, souvent de la constipation, plus souvent encore de la diarrhée.

Après s'être accrus pendant plusieurs semaines, les symptômes que je vtenft d'énumérer restent stationnaires ; puis ils diminuent progressivement, souvent même ils disparaissent presque complètement vers les mois de juillet et d'août. Parfois ils présentent une légère recrudescence en automne ; mais ils cessent aux approches de l'hiver: cette trêve, qui ne dure généralement que quelques mois, peut se prolonger pendant une ou deux années. Ce()endant presque toujours an printemps soif ant, le même cortège de symptômes se déclare ; cela se ré|>ète ainsi pendant deax, trois et quatre ans de suite : alors les malades, parvenus à la seconde période de leur mal, sont obligés de renoncer à leurs travaux habituels.

Seconde période. — A cette époque de la maladie, l'éruption cutanée perd Tapparence érythémoide ; elle se couvre |)arfois de vésicules et de pustules qui, en se desséchant, forment des croûtes plus ou moins épaisses. La peau est rugueuse et jaunâtre ; Tépiderme, épaissi, fendillé, se sépare sous forme d'écaillés, et laisse à ou une surface luisante et d'un rouge livide. Quelquefois, dit M. Roussel, l'altération de cette membrane se rapproche du pityriasis versicolor, ou de certaines formes d'ichthyose. Plusieurs auteurs ont comparé aussi la peau des |)ellagreux, celle des mains et des doigts en particulier, à la peau des pattes de l'oie. Lorsque les altérations sont parvenues à ce degré, elles ne disparaissent plus complètement, mime pendant l'hiver, et dissent des stigmates indélébiles, que l'cm a comparés h des cicatrices de brûlure (Roussel ]. A celte période, les troubles du système nerveux «Nit pins nombreux et plus graves ; il y a des douleurs plus vives le long du rachis et dans les membres ; la faiblesse musculaire est telle que la marche est vacillante ; les mouvements des mains sont faibles, incertains; la langue elle-même et la mâchoire inférieure sont parfois agitées d'un léger tremblement : les sens sont pinson moins émoussés. Ainsi la sensibilité générale est obtuse, l'ouïe est dure, la vue faible ; qoelqnes malades sont pris d'amblyopie, de diplopie ou d'hèméralopie. Ces jndivîdiis tombent alors dans une tristesse profonde ; ils |)erdent la mémoire; quelques-uns ont nn délire aigu ; beaucoup tombent dans un état de mélancolie et de hpémanie, avec propensiou au suicide (folie pellagreu.se). Les symptômes digestifs w MMit accrus dans la même progression que les accidents nerveux. On observe surtoot alors une diarrhée opiniâtre, (juJ fient ajouter ù la faiblcbsc dèjiisi grande i\e&

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malades. Au milieu de ces symptômes, le |X)uls est petit et faible; H y a un ap|>areil fébrile continu, avec des exaccrbations irrégulières. Les fcnnnes cessent d'être menbtruées ; celles qui sont enceintes avortent le plus souvent ; quelques-unes sont tourmentées par des écoulements blancs ou par des pertes.

Lorsque la maladie est parvenue à ce degré, les symptômes cutanés peuvent bien encore diminuer pendant l'hiver pour reparaître avec une nouvelle intensité au printemps suivant ; mais les troubles nerveux et digestifs persistent à peu près au même degré.

Troisième période. — Dans la troisième période, les symptômes précédents s'aggravent à un degré tel, que la maladie, devenue absolument incurable, se termine inévitablement par la mort, après un temps plus ou moins courL Beaucoup sont amaigris jusqu'au marasme ; la plupart sont en démence ; leurs membres, plus ou moins complètement paralysés, sont infiltrés; leur pouls est petit, misérable; leur langue est souvent noire et desséchée, et leurs gencives sont parfois gonflées et saignantes. C'est alors surtout que la peau présente des croûtes épaisses, brunâtres et fendillées, d'un aspect repoussant. Je viens de dire que les malades étaient paralysés; cette paralysie, ainsi que l'établit M. Baillarger, est identique avec la paralysie progressive si commune chez les aliénés ; il y a, en effet, embarras de la pttEOie» paralysie des membres et souvent délire ambitieux (1>.

Terminaison, — La pellagre peut avoir une heureuse issue dans la première et même au commencement de la deuxième période : cependant presque toujours sa terminaison est funeste. Les lualades sont emportés, les uns par une maladie intercurrente ; d'autres, affaiblis, infiltrés, minés par la diarrhée et par la fièvre hectique, succombent au progrès du mal. Lin grand nombre, enfin, mettent un terme à leur affreuse existence par le suicide ; ils ne se tuent pas an milieu d'une excitation maniaque, mais tranquillement, comme s'ils y étaient poussés par un acte purement automatique. D'après la remarque de Stratnbio, la plupart de ceux-ci cherchent à se noyer. Ce fait pourtant est contesté, et par un médecin de Brescia, et par M. Calderini , qui, sur plus de mille pellagreux non aliénés , n'a noté ni idées, ni tentatives de suicide (Baillarger).

Durée. — La pellagre a une marche ordinairement lente, et une durée qui rarement est moindre de deux ou trois ans. La première période se prolonge communément plusieurs années; mais c'est surtout quand elle arrive à sa seconde période que la maladie peut rester longtemps stationnaire. Ainsi M. Brierre de Boismont, qui a observé la pellagre en Italie, dit avoir vu des malades qui étaient dans le même état depuis dix, quinze, dix-huit, et même quarante-cinq ans; Calderini parle même de malheureux pellagreux qui auraient lutté pendant soixante ans.

Dingnostic. — La pellagre bien caractérisée ne saurait être confondue avec aucune maladie cutanée. Pour se tromper, il faudrait, comme le dit M. Cazenave, la coïncidence d'un érythème des mains, d'une ichthyose, avec des accidents gastriques et cérébraux graves; et même alors l'erreur ne pourrait durer longtemps, car la marche de la maladie ne tarderait pas à dissiper tous les doutes.

Pronostic. — D'après ce qui précède, il est inutile d'insister pour prouver combien la pellagre est une affection grave; arrivée d'ailleurs à un certain degré, tout le monde la considère comme étant absolument incurable.

Etiologie. — La pellagre, avons-nous déjà dit, est une maladie endémique dans le

(0 Mémoires de VActiiémiedvnuiccine, U XIII, p. 707.

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Milanais Cl dans le royaume lombardo-vénilicn, surtout dans les |)ro\inccs de (!ùme et de Bergaine; on la retrouve encore dans les Asiuries, et en France dans certains déprtemeuts, dans TAude, dans les Landes, dans la Gironde, et probablement dans plusieurs autres. On a rechercbé de tout temps la cainie de cette endémie, et l'on a ioToqué, pour Tcxpliquer Tinsolation, l'influence d'un air trop sec ou trop bumide, la malpropreté, les fatigues, les cbagrins, la misère ; mais aucune de ces opinions n*est soulenable. La majorité des auteurs ont en outre cbercbé à toutes les époques la cause de Feiidémic pellagreuse dans la nature de l'alimentation : ainsi les viandes salées, les Tins frelatés, les eaux de mauvaise qualité, l'abus du laitage, les crudités, le pain de seigle devenu aigre, la farine de millet, de sarrasin, le riz, etc., ont été accusés tour à tour de produire la pellagre. Mais ces idées ibéoriques n'ont jamais fait beaucoup de prosélytes, attendu que la maladie se montrait souvent sans qu*il existât aucune des conditions précédemment indi(|uécs , tandis que dans les pays où on les rencontrait, la pellagre était tout à fait inconnue, («ependant il est une opinion qui , mise plusieurs fois en avant depuis un demi-siècle , semble être beaucoup mieux fondée que toutes les autres : c'est celle qui attribue la pellagre à l'usage exclusif du maïs comme substance alimentaire. Cette doctrine, développée par Thouvenel en 1 798, attaquée et défendue depuis lors avec une grande opiniâtreté, a été reproduite dans ces derniers temps avec un grand talent par 1^ Ba* lardini en Italie, et par M. Uoussel en France. Ces auteurs, le dernier surtoiil« ont accumulé en sa faveur une série d'arguments qui donnent à cette doctrine nne grande vraisemblance. Ainsi M. Roussel a fait voir que, partout où existe la pellagre, partout domine la culture du maïs ; elles ont l'une et l'autre au uord la même limite. M. Roussel a démontré en outre par des recherches historiques que la pellagre n*a commencé à être connue qu'à l'époque où le maïs a pris une large place dans l'alimentation de certaines |)opulations. Ainsi c'est dans le a vu* siècle, et surtout dans la première moitié du xviir, que la culture du maïs a peu à peu dominé et remplacé celle des autres céréales dans le nord de l'Italie : or on voit que c'est vers 1750 que les médecins ont commencé à rencontrer la pellagre. £n France^où le maïs n*a pris de rim|X)rtance qu'à une é})oque plus rapi>rochéc de nous, on n'a guère signalé la pellagre que vers 1818. Fnfin, des faits nombreux démontrent que, toutes choses égales d'ailleurs, le degré d'intensité de la pellagre est en rapport direct avec le degré d'importance du maïs dans l'alimentation : aussi n'obser\e-t-ou la maladie endémiquement que chez les populations pauvres, dont le maïs forme la nourriture unique pendant toute la saison d'hiver (1).

Les faits que je viens d'exposer sont graves ; les preuves que j'ai réunies en faveur de Faction du maïs sont assez nombreuses et assez authentiques pour entraîner, sinon nne conviction complète, du moins pour doinier à la doctrine que j'ai cherché à faire prévaloir un degré de probabilité assez grand pour justiGer la place que la pellagre occupe dans ce livre à côté des autres maladies céréales.

(l) Le mab nt de toutes les céréales la moins azotée ; il ne contient pas ou à peine de gluten. Ajoutez à cela que c*est une plunlc qui souffre bouvenl des rigueurs de nos climals, et que fré* quemment on la récolle quand le grain n*est pas encore parvenu ù une maturité complète. Il parait d*ailleurs que le man ne produit la pellagre que par suite d^unc maladie quMI éprouverait lui-même. Ainsi M. Balardini, qui a récemment développé celte opinion dans le OXIV* vnlume des AMmali unir, di medUina {{Sk^})y pense que la maladie du maïs ù l.iquelle il faut «illrihuer la pellagre, consii»tc dans le dévelop{)ement d*un parasite fongoîdc lrt>s rréqurnt dan?» ritullc septentrionale, où il est connu sous le nom <lc rcrdevame (vcrl-de-gris). C*cs\ \Î!i une o^\i\\«R ilfiol la démonstration n^cst pas encore complète.

Comme tontes les autres affections, la pellagre a des causes prédisposantes. Ainsi d'après les relevés publiés en 1866 par M. Calderini, il paraît que la jeunesse, la pre* mière enfance et Tâge adulte, sont les périodes les plus favorables au développement de la pellagre ; les hommes paraissent y être également plus prédisposés. La maladie, presque inconnue dans les villes, n'atteint guère que les paysans qui vivent dans les campagnes. La pellagre n'est point contagieuse, elle n'est pas non plus héréditaire; si souvent elle se déclare de bonne heure chez les enfants issus de parents qui en étaient infectés, c'est parce que, d'après la remarque de M. Jourdan, les premiers sont disposés d'une manière spéciale à la maladie par la faiblesse même de leur constitution, et parce qu'ils éprouvent l'influence du genre de vie et de travail qui l'a fait naître chez les seconds.

Un grave débat s'agite en ce moment en Italie pour savoir si, comme l'avait déjà supposé Calderini, il y a quarante ans, il existe un antagonisme entre la pellagre et la scrofule. Il est im|)ossible actuellement de se prononcer au milieu des faits contradictoires invoqués parles partisans de l'antagonisme et par leurs adversaires.

Traitement. — Les meilleurs auteurs, Strambio entre autres, ont reconnu l'impuissance des agents pharmaceutiques contre la pellagre : cependant, pour obéir à certatnes indications prédominantes, il faut recourir souvent à divers remèdes, par eiemple aux saignées, aux évacuants , etc. , sans pourtant jamais en abusen Les bains tièdes ont joui de tout temps d'une grande faveur en Italie. M. Calderini, qui les a beaucoup préconisés dans ces dernières années, les regarde non-seulement comme utiles pour modlGer l'état de la peau, mais encore pour rétablir leslonctions digestives et calmer les troubles dt| système nerveux ; mais, quoi qu'on en dise, ce ne peut être là qu'un moyen accessoire. La principale ressource du médecin réside dans les moyens hygiéniques, et avant tout dans l'alimentation. Il faut,, en effet, essayer par un régime convenable de rétablir les forces et de modifier la constitution. M. Marchand vante beaucoup la diète lactée : mais on comprend que le plus souvent il faudra un régime beaucoup plus substantiel; la diète lactée ne sera prescrite le plus souvent qu'au début du traitement, afin de préparar les malades à un régime plus fortifiant; enfin, à une certaine époque, on devra associer au régime l'usage des ferrugineux et des amers.

Nature. La pellagre ne saurait plus être regardée aujourd'hui comme un érythème ; l'affection cutanée ne constitue , en effet, qu'un épiphénomène. Pendant quelques années, et sous la préoccupation d'un système alors en vogue, on a voulu faire de la pellagre une gastro-entérite ; celte opinion n'a plus de défenseur aujourd'hui. Nous regardons la pellagre comme une maladie générale, résultant d'un véritable empoisonnement produit probablement par l'usage exclusif d'une certaine alimentation. Inutile de dire, je pense, que l'idée émise en Italie par C^alderini, que la pellagre serait une forme de la syphilis, est tout à fait insoutenable.

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