‹ Traité général de versification françaiseChapitre 39 sur 54 · DEUXIÈME EXEMPLE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME EXEMPLE

g^TT^g^ g ^air — ^

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Rho - do - pe fut di - vi-De;É-ry- lé - sis é-tait-

Si bel - le que Vé- nus, ja - lou - se de sa gorge.

Âi-je besoin d'ajouter que dans un grand nombre de cas la place du temps aspiratoire peut être choisie soit avant, soit après l'enjambement; que parfois même, au lieu de l'aspiration supprimée à la rime, on peut prendre deux aspirations plus faibles, l'une avant, l'autre après l'enjambement?

Le lecteur aura déjà observé que, dans tous les cas d'enjambement avec chute de l'accent rythmique, le

distique classique se dispose suivant une période mélodique de sept mesures, qui est sans rapport commun avec la période mélodique de Tunité de mesure fondamentale. C'est donc par un sentiment très juste des lois mélodiques que nos poètes classiques ont toujours repoussé Tenjambement. Ils sentaient, sans peut-être s'en rendre compte scientifiquement, que Tenjamberaent produisait trop souvent une période mélodique qui n'était pas un multiple de l'unité de mesure.

Comme conséquence de l'enjambement, le poète devra éviter un hiatus de rencontre. C'est un genre de défaut qu'on pourrait remarquer dans cet exemple :

Voilà la cho — se ; elle est — toute simple ; | — [ils n'ont eu - Af/ae] — re qu'à ce vieux — misera — ble imbécile.

J'appellerai encore l'attention sur l'apparition éventuelle d'une consonne à laquelle la suppression de l'aspiration permet de se lier au mot suivant.

Nous ferons maintenant remarquer que presque tous les emjambements cités ci-dessus portent sur des rimes masculines. Quelques-uns ont lieu cependant sur une rime féminine , dont la muette s'élide {la terr' — et Vhomme), et quelques autres sur des rimes féminines dont la muette, quoique ne s'élidant pas, ne forme pas une syllabe de transition {allie — leurs noms, vêtues. — d'airain). En voici encore un exemple :

Quoi! l'honnewr, — quoil Vépieu — de SemjoacA, — la co^n^e- De Mora^ | — honàmant — hors des bois — indi^nefe.

Les syllabes muettes de allie^ vêttces, cognée n'ayant

asî VERSIFICATION FRANÇAISE.

presque de valeur que pour l'œil et n'étant destinées qu'à faire une faible impression sur Toreille (car elles agissent principalement sur la prononciation de la voyelle orale qu'elles suivent), peut-être seraitrce montrer beaucoup de sévérité que d'exiger ou qu'elles fussent élidées ou qu'elles fussent une raison suffisante de repousser l'enjambement.

Mais voici des difficultés plus graves, en apparence du moins. Lorsque l'enjambement porte sur une rime féminine, la syllabe muette qui suit la pénultième tonique peut être ou une muette inarticulée {allie^ vou~ draienty vues), ou une muette articulée {couverte, parure, discordes, ouvrirent). Dans le premier cas, la muette s'élidera ou bien, comme nous venons de le voir, ne sera pas relevée par la récitation. Que se passera-t-il dans le second? La muette, qui n'est plus éteinte par l'aspiration, sera relevée par la récitation, et, de même que dans l'intérieur du vers (sauf à l'hémistiche où l'élision est la règle), elle deviendra la première syllabe de l'élément rythmique suivant, dont ni repos ni aspiration ne la séparent. Ainsi dans l'exemple suivant :

La peste aide le glaive, et rélôment complôtd Le despote, et la nuit s'ajoute au conquérant.

Si nous scandons ces vers en numérotant les temps ^ nous aurons :

La pes — te aide le glai—YQ et l'élément — com/)/^— [te -

Le despote,] | — et la nuit — 8'c\/ou— te au conquérante

DE L'ENJAMBEMENT. t83

Or, en additionnant les nombres des vers, nous arrivons à 2 + 4+4+2 +4+3+2+4=25. Le distique se compose d'un vers de douze syllabes et d'un vers de treize. Voici une suite assez nombreuse d'exemples d'enjambements, faisant surgir une syllabe surabondante dans la somme des nombres des deux vers. Nous avons jugé inutile de numéroter les syllabes ; le lecteur s'assurera facilement par lui-même que tous les vers sur lesquels retombe l'enjambement ont en réalité treize syllabes.

Mais ce jour-/à — ces yeux — innomôra — blés qu'en/rou — [vre- L'infîm,] | — sous les plis — du voi — le qui le couvre, S'attacAazen/ — sur Vépou — se et non pas — sur Vèpoux.

Ils étaient qua — tre et tous affreux. — Une litiè — [re- D' ossements] | — tapissait — le vas — ste bestiaire.

Orner, — le puissant pré — ^tre, aux ^rophè — tes pareeV, ApercM^, — tout auprès — de la mer Rou — ge, à fom — [bre- D'un santon,] | — un vieux ce — dreau grand feui/a — ge^ombre.

Rorfn — [gue-

Réponrfrt] : I — « Je n'étais alors — que chez le rot.

Corn— me il se reposait — dans le hal/eer, — ces bon — [ches- Ont passé,] \ -— murmurant — des paro — les farouches.

J'ai vu cela! — Dieu bon, — sont-iTj — de la famt — [11e- Des yïvants] \ — respirant — sous ton clair — horizon?

Il fit scier — son oncle Achmet — entre deux p/an— [ches- De cèdre,] | — afin — de faire honneur — à ce vieil/arrf.

Un matin, — les portiers — sonnent du cor. | — Un non — [ce- Se présente;] | — il appor — te, assis^^ — d*un coureur, Une let — tre du roi^ — qu'on nom — me Tempereiir.

Et leurs pas — chance/an^^,

Sont — des commencement^ — de rè — gne. Elle resjoz— [re - Sa fleur ^ \ — en dXi&adant — qu'on lui don — ne un emjozre.

C'est — naturellement — que les monts — sont Mè — [les - Et purs^] I — ayant la for — me â — pre des cita(?e/les.

pauvres fem — [mes-

De pécheurs ï\ \ — C'est dîfreux — de se rff— re : mes <?mes...

Bah! tant pisl — Ce n'est pas ma fau—ie. C'est Vdifai — [re- Du bon Dieu, \ Ce sont là — des accirfen^s — profonds.

Dans tous ces exemples^ le lecteur pourra constater par une simple addition l'accroissement du nombre des syllabes du second vers. Ainsi le rythme numérique du vers est sensiblement altéré. Nous avons vu ci-dessus que les vers français de douze syllabes, classiques ou romantiques, pouvaient être hypercatalectiques par suite de l'accroissement du temps réel au delà du temps théorique. L'enjambement apporte une nouvelle perturbation , et les vers soumis à l'enjambement peuvent être hypercatalectiques, c'est-à-dire démesurés par excès, par suite de l'accroissement du nombre des syllabes. C'est là sans aucun doute une grave altération ; cependant elle n'a pas arrêté les poètes, qui ont trouvé pour leur oreille une satisfaction suffisante dans l'intégrité du rythme musical. En effet, cette syllabe surabondante n'altère en rien la mesure des deux vers et ne change ni le rapport des éléments rythmiques avec le vers, ni le rapport des parties dont se compose l'élément rythmique où elle apparaît. La raison en est simple : cette syllabe que relève la récitation vient simplement occu-

per la place du temps aspiratoire supprimé; c'est une noie substituée à un silence. Si, par suite d'une construction différente des membres de phrase, on pou-^ vait, dans le second des exemples cités ci-dessus, in^ tercaler le temps aspiratoire, on aurait :

tt=t;:

U - ne li - tière d'os- se - raents.

L'enjambement ayant pour effet de supprimer le temps aspiratoire , la syllabe re viendra occuper la place du demi-soupir, et nous pourrons dessiner ainsi le rythme musical de ces deux vers :

i g ^g— ^g^pzjzz^g^

it^nrt^-t^y

Ils é-toientqua-tre et tous af- freux. U - ne 11- tiè - re -

:tJ^=:tt=ttibt

D'os -se- ments ta -pis- sait le vas - te bes- ti - aire.

Si quelque poète scrupuleux désirait, tout en conservant la faculté d'enjambement, éviter d'altérer le rythme numérique du vers, voici un moyen facile d'atteindre à ce résultat. Le temps aspiratoire aura, dans ce cas, la même vertu que la lance d'Achille, qui guérissait les blessures qu'elle-même avait faites. En effet, si le premier élément du second vers a l'accent rythmique placé sur une pénultième tonique, et que la muette finale ne s'élide pas, on obtiendra l'extinction de cette syllabe muette en transportant immédiatement après elle le temps aspiratoire. De la sorte, le second vers, que

Tadjonction de la muette de la rime augmenterait d'une syllabe, sera ramené au nombre normal de douze syllabes par Textinction de cette seconde muette. Ainsi, dans cet exemple :

Mais — s*étant laissé ton — dre, | ayant eu — la pare^ — [se-

De vz]— vre, que m'imjoor — te | Oiprès — qu'il repara wse,

le nombre des syllabes du second vers est égal à treize; mais si on transporte un des temps aspiratoires après mvre^ la syllabe muette vre sera éteinte et ne comptera pas plus que si elle était placée à la rime : ce qui ramène le second vers du distique au nombre normal de douze syllabes.

Mais — s*étant laissé ton — dre, ayant eu — la pare^ — [se -

De V2yre,] | — que vcC'impor — te diprès — qu'il reparawse.

On voit que par une disposition très facile à réaliser le poète parviendra à obvier à Taccroissement du nombre des syllabes. En voici deux autres exemples :

Sourfam, — au seuil lu^i*— bre, apparaw — sent trois tê — [tes - Joyeuses,] | — et d'où sort — une lueur — de /î^tes.

Auriez-vous donc — besoin de fas — te ? Est-ce la pom — [pe - Des parades], | — des cours ^ • — des ga/aj — qui vous trompe?

En récitant ces vers, il faudra donc, le cas échéant, éviter toute liaison de consonne entre le premier et le second élément rythmique du second vers.

Comme nous l'avons dit ci-dessus, l'enjambement peut être double, c'est-à-dire porter sur deux vers successifs. Cela est assez rare ; en voici cependant deux exemples. Le premier est irréprochable, tant sous le rapport rythmique que sous le rapport numérique :

Regard — d'Enfant iésus, — que por — te la marfone, Joue ignoran — te où dort — le seul baiser | — [qui donne - Aux le] — vres la fraîcheur, | — tous les au — [très étant - Des flam] — mes, même, hélas! \ — quand le cœur — estcon^m^

Dans l'exemple suivant, au contraire, le rythme numérique est deux fois altéré :

Selon — l'antique loi, — nul vivant, \ — s'il ne por — [te -

Sur sa té\—te\in corps mort, \ — ne peut franchir — la por — [te-

Du iorabeau,] | — - plein d'enfer — et d'horrewr — péné^r^.

Si maintenant nous jetons un coup d'œil général sur la théorie de l'enjambement, nous devrons conclure que, dans le plus grand nombre des cas, l'enjambement apporte une perturbation dans le temps et dans le nombre. Dans le temps, car s'il affaiblit l'accent rythmique de la rime, il raccourcit de six unités de temps la période mélodique du distique, qui devrait être normalement un multiple de l'unité de mesure. Dans le nombre, car s'il porte sur une syllabe féminine à muette articulée, non élidée, il augmente d'une syllabe le nombre normal des sons dans lesquels notre oreille est habituée à diviser le

temps du vers. Aussi, jusqu'à notre époque, c'est avec juste raison qu'il avait été proscrit dans la poésie française, entièrement soumise aux rapports du mode classique. Mais cette prohibition serait vaine et irréfléchie, aujourd'hui que le vers à forme romantique a précisément introduit dans le mode classique une semblable perturbation du temps. Quant à la perturbation du nombre, elle est une conséquence, d'ailleurs facile à atténuer, de l'emploi systématique de l'enjambement. On peut donc dire, pour conclure, que l'introduction du vers romantique dans la poésie française devait nécessairement amener l'enjambement. L'un légitime l'autre; tous deux doivent être, en même temps et pour les mêmes raisons, ou autorisés ou proscrits.

Je n'ai pas à examiner ici la question de savoir quand un poète doit ou peut faire usage de l'enjambement. La résolution de ce problème complexe intéresse l'esthétique et non la versification. Toutefois, les exemples que j'ai présentés pourront en donner une idée élémentaire. En général, ils sont tous suffisamment justifiés par une expansion ou une extension subites de la pensée. L'enjambement a pour eflet immédiat de reculer l'horizon et de découvrir aux regards des points de vue situés sur des plans plus reculés. C'est encore ici la transforma^ tion d'un sentiment plus vaste en sensation plus durable ; le champ de la pensée soudainement agrandi, appelle une extension semblable de la période mélodique.

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