‹ Traité général de versification françaiseChapitre 41 sur 54 · EE^Ï · texte numérisé non relu

EE^Ï

Nous voyons donc que, si le sens ne force pas la voix à se prolonger jusqu'à la rencontre de l'élément suivant, le rythme lui permettra d'intercaler entre les deux voyelles un temps de silence qui sera d'autant plus grand que le second élément sera numériquement plus faible. Un hiatus, très dur dans la formule n^l, ira en s'affaiblissant dans les formules n<»* 2, 3, 4 et 5. On peut essayer de rendre cela sensible au moyen d'un exemple. Nous allons supposer cinq vers, reproduisant le même hiatus, avec cette différence que le rythme espacera de plus en plus les deux voyelles. Nous remplacerons les soupirs par autant de traits verticaux :

Va, arme tous les Grecs^ pour le prochain combat... Et va, I arme les Grecs^ pour le prochain comôa^... Eh bien, va, | | arme-Ze^, pour le prochain combat... Il se leva : | | | « Armez, cria-^-eV, tous les Grecs... Sondairij il se leva : I | | | « Arme tous nos guerner^... »

On devra, il me semble, conclure de ces exemples qu'un silence égal à deux unités de temps suffit déjà pour atténuer et pour rendre admissible et très supportable un hiatus, même très dur, lorsqu'il se produit entre deux éléments rythmiques. Il ne faut pas confondre avec rhialus l'attaque forte qui, dans le cinquième exemple, se produit sur la syllabe Ar^ placée dans l'arsis. Ajoutons que l'hiatus s'affaiblit beaucoup plus facilement encore quand les deux voyelles qui le produisent ne sont pas semblables. Ce sont ces considérations logiques et rythmiques qui devront guider les poètes et les décider soit à repousser, soit à admettre un hiatus.

En résumé, c'est la voix qui produit le choc désagréable de l'hiatus ; mais c'est le sens et le rythme qui gouvernent la voix et qui font apparaître ou disparaître l'hiatus. En prenant ainsi pour juge l'oreille et non plus les yeux, les poètes recouvreront une juste liberté.

Le cas où l'hiatus se produit à l'intérieur d'un élément rythmique est plus délicat, car on ne peut le résoudre par l'intercalation d'un temps de silence. C'est donc ici le goût seul, la délicatesse de l'oreille qui devra guider le poète. Pour qu'un tel hiatus soit peu sensible, et par conséquent admissible, il faut que la première voyelle soit brève de sa nature ou brève relativement à la seconde, qui devra, au contraire, être longue et autant que possible frappée de l'accent rythmique. Je ne chercherai pas à présenter d'exemples ; car, dans ces cas d'hiatus interne, si je puis m'exprimer ainsi, c'est sans doute l'euphonie que consulte le poète, mais c'est sur-

tout une raison esthétique qui le détermine et qui lui fait trouver dans un hiatus soit une grâce inattendue, soit un effet violent, en harmonie avec le sentiment qu'il veut exprimer.

Toutefois, si Ton voulait essayer de donner une règle empirique, on pourrait dire que, de toutes les voyelles, celles qui se soumettent le plus facilement à l'abréviation nécessaire à faire disparaître l'hiatus sont l'e, Vou, Vu et Yo, tandis qu'au contraire Va, Vé, Vè et Veu y opposent une grande résistance. Les quatre sons i, ou, ueio pourront être suivis de presque toutes les autres voyelles, y compris les nasales, sans produire un hiatus désagréable. C'est, en effet, une de ces quatre voyelles qui forme toujours le premier des sons composés que nous désignons sous le nom de diphtongues. La grande difficulté dans la réduction de l'hiatus est la tonicité de la première voyelle ; et le moyen de la surmonter est de mettre cette première voyelle tonique en présence d'une autre voyelle, non seulement tonique comme elle, mais encore rythmique, ainsi que cela se produit dans ces expressions : Ze ffrand numéro onze, Folle que tu es, employées très heureusement par A. de Musset.

Ai-je besoin, en terminant, de m'étendre sur quelques cas particuliers? Que quelques mots composés fassent entendre un hiatus à l'oreille, ce n'est pas une raison suffisante pour en défendre l'emploi. La poésie a le droit de se servir de tous les mots de la langue. Si quelques-uns ne sont pas absolument agréables à Toreille, la langue seule en doit être responsable. Telles sont les

expressions peu à peu, à tort et à travers, çà et là, La règle de Thiatus n'a rien à reprendre à l'emploi de ces expressions ; il faut s'en arranger en vers aussi bien qu'en prose. Beaucoup de mots, qui ne présentent point d'hiatus, ne sont pas plus flatteurs pour l'oreille.

Quant à certains mots d'une syllabe, tels que tUj y, ou et oU, rien n'en peut défendre l'emploi, et cela pour diverses raisons. Le pronom tu n'a pas d'existence propre ; il se lie toujours au verbe qui le suit et n'est frappé que d'un accent tonique faible. Ce n'est qu'accidentellement qu'il reçoit d'un autre mot l'accent fort, comme dans les expressions : es-tu ? as-tu ? aimes-tu ? Sa dureté provient de l'attaque de la dentale forte. Dans tu aimes, la syllabe tu n'est pas plus séparable du mot aimes que dans il ttmit elle ne l'est de la syllabe ait. Sans doute Yu peut être, ainsi que cela a lieu en latin, regardé comme long dans tu et bref dans tuait; mais en latin le pronom tu était séparable du verbe. En français, sa liaison obligatoire avec le verbe doit le faire considérer comme occupant une position interne dans une expression composée non séparable , et dès lors rien ne peut empêcher de l'abréger devant une voyelle. Au surplus, si l'on veut être logique, au lieu de proscrire timidement ce tu^ il faut ouvertement décréter qu'il est défendu en poésie de tutoyer Dieu, sa maîtresse ou son ami. Il est évident d'ailleurs que tu amèmSy tu aimes, tu infliges, etc., seront toujours moins durs que tu uses, tu usurpes, etc. Et encore, si nous supposons placées dans l'arsis la pénultième tonique de uses et la dernière syllabe tonique de usais^

Thiatus produit par tu usais sera plus sensible que celui produit par tu uses^ parce que, dans le second cas, tu sera forcément abrégé. Celte dernière observation peut d'ailleurs être généralisée.

Le mot y, non plus, n'a ni existence propre ni accent tonique, si ce n'est accidentellement, comme dans viensy. Si tant y a est plus dur que il y a^ ce n'est pas la faute de l'y, mais de l'allitération de la dentale. Quant aux mots ou et oii,, et quant à savoir s'il y a un hiatus dans les expressions un homme ou un autre^ libre otc esclave, où allez-^ousl où es-tu? c'est une question qu'il sera temps d'examiner lorsqu'on aura définitivement déterminé la nature de ce son, qui appartient à la série des consonnes aussi bien qu'à celle des voyelles. Est-il enfin utile de dire que l'hiatus sera souvent une question de lecture ou de récitation? Tel concours de mots et de voyelles formera un hiatus dans la bouche d'un lecteur inexpérimenté et sera réduit par un lecteur plus habile et plus attentif, qui tiendra compte des temps de silence nécessaires.

Au lieu de fonder la règle tempérée de l'hiatus sur le raisonnement, on aurait pu procéder empiriquement en rassemblant un grand nombre d'exemples pris dans les poètes antérieurs au xvii® siècle, et en classant les hiatus selon leur degré de dureté relative. C'est une étude qui pourrait être profitable, entreprise par les poètes euxmêmes. Une lecture attentive de Ronsard leur permettrait d'apprécier l'effet plus ou moins choquant que produisent sur l'oreille toutes les combinaisons possibles de voyelles. Mais ici une telle étude ne nous eût pas

fourni un fondement solide de démonstration, et la règle ainsi établie expérimentalement eût manqué d'autorité. On se tromperait d'ailleurs si Ton croyait que la théorie que nous avons développée n'est pas appuyée sur l'observation exacte des faits. Les principes que nous avons exposés sont, appliqués à la langue et à la versification françaises, ceux-là mêmes qu'avait reconnus et admis l'oreille délicate des Grecs. Les différents cas dans lesquels nous avons démontré que le poète peut mettre deux voyelles en présence, sans crainte qu'elles ne se heurtent, sont précisément ceux dans lesquels Homère, Sophocle, Euripide et Aristophane introduisaient sans scrupule un hiatus dans leurs vers. Nos poètes pourront donc, dans cette question de l'hiatus, regarder comme décisive l'autorité du peuple heureux à qui les dieux avaient donné « un langage sonore, aux douceurs souveraines ».

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