CHAPITRE XV
Le vers classique de douze syllabes est le vers fondamental. Sa longueur n'a point été déterminée par le caprice humain. Dès que Thomme, jeté sur la terre par la main du Créateur, a senti avec l'air la vie pénétrer tout son être, il a respiré un vers dans chacun de ses souffles. Mais le génie de l'homme est fécond en combinaisons. Il analyse, et, quand il a séparé les éléments de l'œuvre créée par la Providence, il les agrège différemment, et à son tour il crée des types particuliers, qui sont avec le type général dans des rapports que saisit facilement l'esprit. Ses combinaisons restent ainsi humaines, c'est-à-dire soumises à des lois dont il ne dispose pas, qu'il emprunte aux créations de la nature et qui régissent ses œuvres comme son esprit lui-même.
En créant le vers que les anciens nommaient hexamètre, et qui est devenu notre alexandrin, l'homme avait découvert la loi rythmique, qui n'était autre que la loi vitale elle-même. Aussi quand il eut l'idée de répartir un nombre différent de syllabes dans un temps
plus court, du même coup il créa de nouvelles unités métriques ; mais il ne put en même temps imaginer une loi nouvelle qui fût propre à chacune d'elles. Il ne fit, en réalité, que concevoir des rapports particuliers entre la durée de ces unités métriques et la durée du vers fondamental.
Jusqu'à présent les auteurs n'ont pas envisagé les vers français au point de vue de leur durée relative ; aussi n'ont-ils pu présenter un tableau rationnel de tous les vers dont les poètes ont fait un usage plus ou moins fréquent et plus ou moins heureux. Ils se sont contentés de considérer le nombre des syllabes, de telle sorte qu'on ne saurait apercevoir aucune relation logique entre les vers de cinq et de sept syllabes, par exemple, et le vers fondamental, et que l'on ne peut ainsi avoir aucune idée de l'efTet que produit l'adjonction ou la soustraction d'une ou de deux syllabes.
Or, on va voir à quelle simplicité d'exposition il est possible de ramener un sujet en apparence compliqué. En effet, si nous considérons les durées de tous les vers français, quel que soit le nombre de leurs syllabes, nous verrons que ces durées croissent comme la série des nombres entiers 1, 2, 3, 4. Si donc nous nous rappelons que le vers fondamental remplit vingt-quatre unités de temps, nous en conclurons que les durées des vers français seront représentées par les nombres 24, 18, 12 et 6. Sous le rapport de la durée, tous nos vers se diviseront en quatre classes : les vers qui comptent vingt-quatre unités de temps ou tétramètres, ceux qui en comptent dix-huit ou trimètres, ceux qui en comptent douze ou
dimètres et enfin ceux qui n'en comptent que six ou monomètres. En voici le tableau général :
1<* VERS A 24 UNITÉS DE TEMPS (Tétramètre.)
MS-fM-l
2o VERS A 18 UNITÉS DE TEMPS (Trimètre.)
->AJ4-JS ^ i^j-:h :i-S
3® VERS A 12 UNITÉS DE TEMPS (Dimètre.)
4® VERS A 6 UNITÉS DE TEMPS (Monomètre.)
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De l'examen de ce tableau nous déduirons cette conséquence importante, que, dans les vers, le nombre des temps forts, c'est-à-dire des accents rythmiques, augmente ou diminue comme le nombre des unités de temps. Ou autrement : que les vers à un, deux, trois ou quatre accents sont des vers à six, douze, dix-huit ou vingt-quatre unités de temps.
Si maintenant nous considérons le nombre des syllabes, nous trouverons que les poètes ont fait usage
de vers ayant de trois à seize syllabes. Nous négligeons naturellement les vers de une ou de deux syllabes, qu'il ne faut regarder que comme des éléments rythmiques adjoints à d'autres vers et augmentant ceux-ci d'une mesure. D'ailleurs, nous verrons plus loin comment il faut considérer, par rapport à la durée, une suite de vers de une, de deux et même de trois syllabes. Ici nous n'envisageons les vers que comme des unités métriques, pouvant jouer le rôle d'une unité de longueur et régler une suite de vers semblables. Nous allons donc répartir tous les vers en usage dans la poésie française dans les quatre classes que nous venons de déterminer.