II. Des instrumens dont on se sert pour la pêche de
la morue* .
"On prend les morues au filet et à l'hameçon 5 mais la pèche des morues au filet n'est pas aussi avantageuse que le pourraient croire ceux qui ne connaissent pas leurs habitudes. On peut rarement prendre par ce moyen de grosses pièces , même sur les bancs les plus peuplés , attendu qu'elles se tiennent constamment au fond ou à une très-petite distance du fond , et qu'il ne serait pas facile de manier des filets assez longs pour les atteindre. De plus , la fréquence de ce mode de pêche éloigne les morues des lieux où on le pratique , ainsi qu'on en a fait la malheureuse expérience sur les côtes de Suède et de Norwege : aussi y a-t-on renoncé par-tout ou presque par-tout. Aujourd'hui on ne prend plus les morues qu'à l'hameçon par les procédés qu'on décrira plus loin. Il convient cependant de dire qu'on se servait , pour cette pêche , de filets de 20 brasses de long et d'une brasse de haut , dont les mailles avaient 3 pouces en carré ; on les laissait tomber jusqu'à 70 brasses et plus. Un bateau monté par six hommes portait ordinairement dix-huit de ces filets ; qu'on tendait le soir et qu'on levait le matin ; souvent ils étaient emportés par des cétacés ou de grands squales ; et les pêcheurs se trouvaient quelquefois, après de pénibles et dangereux travaux, avoir perdu leur capital et leur temps.
III. Des pietés qui se pratiquent assez près des côtes de France, de Hollande et d'Angleterre , pour que les morues puissent être mangées fraîches ou demi-salées.
Les morues, dont on peut admettre la source dans le Nord , se distribuent dans une grande partie de l'Océan. Il 7 a peu d'endroits dans cette grande mer où l'on n'en prenne quelques-unes ; mais dans plusieurs elles 7 paraissent en si petite quantité, qu'on . ne daigne pas 7 établir des pêches uniquement pour cet objet, tandis que dans d'autres elles s'y montrent dans la plus grande abondance*
Nous avons dit que, quoique les morues soient des poissons du Nord , elles se retirent dans les grands fonds lorsqu'il fait très-froid, et qu'elles paraissent sur les bancs près des côtes et dans les golfes lorsque l'air est adouci \ néanmoins les bancs ou bouillons de poissons dont elles se nourrissent les engagent à paraître plus tôt ou plus tard dans certains endroits, où les pêcheurs vont les chercher, non-seulement parce qu'elles s'y rassemblent en grand nombre, mais encore parce que la pêche 7 est plus facile que dans les grands fonds.
L'incertitude de l'arrivée de ces poissons sur les bancs donne à ceux qui en sont voisins un grand avantage sur ceux qui en sont éloignée, puisqu'ils peuvent, sans s'exposer à de longues traversées, aller examiner si ces endroits sont meublés de morues , afin d'y venir ensuite en nombre pour y faire leur pêche.
Quoique les morues ne soient pas fort communes
MOR
sur nos côtes, on ne kisse pas d'7 en preadre quelques-unes , soit dans les parcs, soit avec des cordes garnies d'hauns , qu'on tend pour prendre d'autres poissons, soit dans les folles , qu'on tend par fond, ou d'autres filets. 11 n'est pas ordinaire de prendre de grosses morues par ces sortes de pêches) mais dans la Manche on en prend asses communément de jeunes, qui ne sont pas plus grosses que des merlans | et que les chasse-marges confondent dans leurs paniers avec ce poisson.
On prend plue communément de grosses mornes ou cabillauds à l'ouverture de la Manche on à l'entrée de la mer d'Allemagne : on tend pour cela de grosses cordes par fond garnies d'haims.
Ces morues se consomment fraîches dans les villes voisines de la mer \ on en chasse même à Paris lorsque l'air est frais ; elles s'7 vendent sous le nom de cabillauds , parce que communément elles viennent àes ports de Flandre , où les morues se nomment ainsi. Cette pêche aux grosses cordes se pratique asses communément par les pêcheurs de Ghiveae , village de la ci -devant amirauté de Dunkerque, qui est situé à l'ouverture de la mer d'Allemagne.
Pêche à r embouchure delà Meuse. — La morue qui se pêche à l'embouchure de la Meuse , et qu'on nomme dans le commerce morue de Meuse, est un gros cabillaud , puisqu'on en prend qui pèsent jusqu'à. 30 livres; il est très-délicat, et plus estimé que celui du grand banc et de l'Islande : aussi se vend-il plus cher. Une partie se consomme frais : les Hollandais salent le reste en barils. Comme cette morue peut être mangée fraîchement salée, cette circonstance contribue beaucoup au mérite qu'on lui accorde.
Pêche sur les cétes d'Ecosse* — Les Scossais font l'été la pêche des morues ou cabillauds le long de leurs côtes avec des haims , dans de petites chaloupes , qui reviennent tous les soirs à terre et rapportent leur poisson 5 mais ils font des pêches plus considérables sur deê rifs et bancs qui sont au nord de l'Ecosse t la plupart de ces morues se consomment fraîches. Quand les pêcheurs s'écartent à 1 a ou i5 lieues au large de Boukeners, et .qu'ils appréhendent que leur poisson ne se gâte, ils le salent à demi 1 ce peu de sel raffermit la chair » et lui donne un goût relevé qui la rend plus agréable que celle qui est fraîche. Ordinairement les Ecossais quittent vers la mi-juin la pêche du nord de l'Ecosse pour aller plus au nord ou pêcher , ou s'accommoder des poissons que les naturels du paye ont péchés et pré?
£arés, et ils viennent) à leur retour, s'établir sur le logger's bank.
Pêche en Irlande. — La partie du royaume d'Irlande la plus abondante en morues est à l'ouest, aux environs de la baie Dingle : elle se lait depuis la Saint-Michel jusqu'au mois de mai. On péchait des morues en Irlande dans la Shure, rivière de Waterford «depuis le mois de juin jusqu'à celui de novembre. On 7 prend les morues dans des parcs ouverts , qui présentent leur embouchure à la marée montante 1 ces parcs sont terminés par un grand filet en manche » où elles entrent ; pour les 7 prendre avant que la marée soit entièrement retirée , on construit auprès de la manche un échsiaud qui a
MOÏl
8 pieds en carré ; il est formé de forts pieux , qui sont à un pied les uns des autres, et assez longs pour que l'échafaud ne soit point recouvert par la naute mer. Cet échafaud , garni de cordes et de poulies , sert à relever la manche pour prendre le poisson avant que la mer soit retirée. On voit de ces parcs établis dans la baie de la rivière , et même, à ce qu'on assure , jusqu'à Waterford, qui est à une lieue de la mer, où apparemment la marée remonte et où l'eau est salée.
.. Les morues sont également fréquentes sur les côtes de la Prusse, du Danemarck, de la Norwege, de la Suède , de la Russie , de l'Islande et autres îles. On les y prend généralement à l'hameçon, mais aussi quelquefois avec des filets et autres engins.
Pèche sur le Dogger's bank. — C'est principalement sur les bancs appelés Dogger's bank , rKell- Bank et Grommer que se fait réellement en Europe ce qu'on appelle proprement la pèche de la morue. On se bornera à parler de celle qui se fait sur le JDogger's bank ou banc des chiens, qui a environ5o lieues d'étendue , et qui est situé entre la cote occidentale d'Angleterre et celle de la Hollande à l'orient. Comme ce banc est considérable , il convient de le choisir pour faire comprendre ce qui peut se pratiquer sur les autres.
Il est probable que le nom qu'on a donné à ce banc vie ut de ce qu'on y trouve des chiens de mer, qui s'y rendent par bancs ou bouillons , comme les autres poissons de passage. C'est le rendez-vous des pécheurs de toutes les nations ; mais comme ce banc est assez près de la Hollande , les pêcheurs de cette nation le fréquentent plus que les autres. Ils ont des vaisseaux de 60 à 80 tonneaux, et d'autres beaucoup plus petits , qui y font deux ou trois voyages par an ; quelques-uns même y continuent leur pêche sans interruption pendant 5 ou 6 mois ; en ce cas , ils chargent les poissons qu'ils ont pris sur de petits bàtimens , qui les transportent en différent ports de Hollande : d'autres quittent cette pêche en septembre pour aller à celle du hareng à Tarmouth, et reviennent ensuite reprendre leur pêche sur le Dogger'sbank, ne rentrant chez eux que quand ils y sont forcés par le mauvais temps , quand les vivres leur manquent, ou encore lorsqu'ils ont fait leur cargaison.
Quoique ce banc soit à environ 5o lieues des cotes de Hollande , les pêcheurs ne laissent pas d'y transporter quelquefois des cabillauds en vie , au moyen des barques à vivier.
La morue qu'on pêche sur le Dogger's bank est la même que celle du grand banc de Terre-Neuve, et si elle est plus blanche lorsqu'elle est salée, cette différence dépend de sa préparation; elle a toujours l'avantage d'être très -fraîche nouvellement salée , et de primer beaucoup celle de Terre Neuve.
On trouve sur le Dogger's bank des endroits où il n'y a que 12 à 14 brasses d'eau , ce qui y rend la pêche bien commode ; cependant on y rencontre
S bu de poisson , les morues se plaisant dans des enroits où il y a 60 jusqu'à 80 brasses d'eau : alors la pêche est fatigante; mais c'est dans ces endroits qu'on prend les plus beaux poissons.
La distance du Dogger's bank des côtes de la
mor
Hollande n'étant que d'une cinquantaine de lieues , et celle de ses extrémités à l'Angleterre et au Danemarck étant encore moindre , on peut facilement transporter dans ces pays les morues qui n'ont pas été blessées assez dangereusement, en retirant les hameçons qui les ont accrochées , pour craindre qu'elles meurent des suites de leurs blessures. A cet effet , on construit des barques à viviers , c'est-àdire de petits vaisseaux pontés, dans lesquels on forme dans la cale , à l'arrière du grand mât , une séparation bien calfatée , que l'on subdivise en cases. Cette espèce de soute a une communication avec la mer , d'un coté, par des trous , et avec le pont, de l'autre , par un soupirail qui peut se fermer à volonté. Le poisson se conserve assez long-temps dans ces sortes de viviers pendant l'hiver et lorsque le temps est beau ; mais pendant les chaleurs de l'été , et lorsque le navire est battu par les vents , il est fort difficile de le garder en vie plus de 5 à 6 jours. On le nourrit avec les objets qui ont servi d'appât pour le prendre, ou avec d'autres du règne animal.
Comme , depuis plusieurs siècles , les peuples maritimes de l'Europe se disputent à qui prendra annuellement le plus de morues dans le Dogger's bank et dans les autres lieux qu'elles fréquentent, elles ont dû, quelles que soient la rapidité de leur croissance et leur fécondité , y diminuer en grosseur et en nombre. Les registres de Hollande , qui font mention du produit des anciennes pêches, constatent qu'elles étaient bien plus fructueuses autrefois. Ainsi , il n'y a pas de doute que le prix de la morue salée ou sèche serait aujourd'hui hors de la portée de la classe qui en consomme le plus , si la découverte de l'Amérique n'avait pas étendu la sphère d'activité des pêcheurs , et non-seulement comblé le déficit , mais encore procuré une augmentation incalculable de produit.
C'est de la pêche qui se fait dans cette partie du monde que nous allons parler ^