LA SYPHILIS DANS L'ANTIQUITÉ
D'abord soutenue par Sanchez, propagée plus tard par Hensler et par les recherches bibliographiques de Gruner d’Iéna, défendue avec un grand talent par Cazenave et Rosembaum, la doctrine de l'ancienneté de la syphilis repose sur des données nombreuses empruntées d’une part aux ouvrages des médecins chinois, indous, grecs et latins ; d’autre part, aux épigrammes et aux satires des poëtes de l’antiquité. Voyons ce que fournissent ces diverses sources.
$S 4. — De la syphilis chez les peuples de la Chine et de l'Inde.
À l'exception d’un passage de l'ouvrage d’Astrue (1) où il est dit que les livres de médecine écrits en langue chinoise ne parlent de la maladie vénérienne que comme d'une maladie très-ancienne, nos renseignements étaient à peu près nuls sur l’état de la syphilis en Chine avant que parût l’intéressant livre du capitaine Dabry (2).
Ge livre, qui contient sur la matière des données importantes, est une sorte de compilation d'ouvrages de médecine chinoise dont le plus ancien remonte à Hoang-ty, 2637 ans av. J. C., mais dont le plus nouveau est presque de notre époque. Malheureusement l’auteur, selon la judicieuse remarque de Verneuil (3), peu initié aux exigences historiques et bibliographiques, n’a pas pris soin de noter assez souvent les sources où 1l a fait ses emprunts. Quoiqu'il en soit résulté un certain doute sur la chronologie des dogmes, des préceptes et des observations citées, l’ancienneté de la syphilis en Chine ne paraît cependant pas contestable. Le chancre ne peut être méconnu dans cet ouvrage où il est l’objet d’une description détaillée. Uleère rongeur produit par un virus d'une nature particulière et communicable par le contact immédiat, cet accident s’observe aux parties génitales de l’homme ou de la femme, mais on le rencontre aussi dans l’intérieur du canal de l’urèthre, dans la bouche et la gorge, au nez, à l'anus ou à l'extrémité du gros intestin. [l apparaît généralement du troisième au neuvième jour, ou seul, où accompagné d’un grand nombre d’autres accidents du même genre. Il débute par une petite tache rouge, gonflée au centre et causant ou de la douleur ou un prurit très-vif ; peu de temps après, au milieu de la plaie se montre un point blanc qui forme cavité etaugmente insensiblement en largeur et en profondeur. Dans le fond, on aperçoit-et l’on sent une sorte de peau ferme, épaisse, de couleur blanchâtre ; les bords deviennent également durs, droits avec des dentelures inégales. Les ulcères consécutifs de la bouche, de la gorge et du nez, les plaques muqueuses de la région anale, les éruptions cutanées, en un mot la série des accidents secondaires est longuement mentionnée ; dans un dernier paragraphe intitulé :
(4) Traité des maladies vénér., trad. de Louis, t, Il, p. 346. (2) La médecine chez les Chinois. Paris, 1863. (3) Archives génér. de méd., 1863, t. I, p. 625.
Chancre au nez, les accidents tertiaires sont assez clairement désignés : écoulement sanieux, ulcération, destruction des cloisons des narines, etc. ‘
Dans lInde comme en Chine, la syphilis n’est pas une maladie nouvelle. Le Sugrutas (1), ouvrage écrit vers l'an 400 et qui est en quelque sorte le traité hippocratique de la médecine indienne, contient des passages dans lesquels il est difficile de ne pas reconnaître la syphilis. Des affections, les unes locales intéressent les organes de la génération, les autres plus générales ont un autre siége, L’humeur en mouvement, est-il dit, entre dans le pénis, corrompt la chair etle sang, occasionne une irritation d’où vient une blessure sur laquelle se forment des élevures croûteuses laissant écouler un sang séreux..……. Ces lésions détruisent la verge et produisent la stérilité. Chez la femme, l'humeur qui pénètre dans les parties sexuelles occasionne des excroissances fongueuses, sanieuses et fétides. Le chancre dans ces passages est seul reconnaissable, mais dans cet autre 1l y a lieu de croire qu’il s’agit des affections consécutives de la syphilis : « Les humeurs mises en mouvement se portent vers les parties supérieures, occasionnent dans le nez, l'œil, l'oreille et la bouche, des hémorrhoïdes. Si l'oreille en est affectée, survient de la surdité ; l'oreille est douloureuse et exhale une odeur fétide. Le nez est-il lésé, il en résulte de l’éternument, un coryza, la difficulté de la respiration ; une odeur fétide s’échappe des fosses nasales, la voix est nasillarde, il y a en même temps douleur de tête (ozène syphilitique), sur la peau on observe des hémorrhoïdes disséminées qu’on appelle des hémorrhoïdes verruqueuses (Vidanusthäna, cap. n). » Ailleurs il est encore question de nodus et de bubons, 1l existe même des conseils sur le traitement de ces derniers (2).
L'histoire des pratiques religieuses de l’Inde est une autre source des preuves de l'antiquité de la syphilis dans cette contrée. En ellet, tandis que le culte de Vénus prenait naissance au centre de l'Asie, chez les Assyriens (Pausanias), commençait dans l'Inde le culte du Lingam, plus conforme à l’égoïsme de l’homme. Or le mythe de ce culte, tel qu'il est raconté par Sonnerat ( Voyage aux Indes et à la Chine), est tout à fait propre à expliquer d’une manière presque entièrement satisfaisante l’origine de la syphilis. La partie de ce mythe qui nous intéresse est relative au châtiment de Giva qui s'était laissé entraîner à la volupté ; ses parties génitales furent détruites par la gangrène, qui se répandit dans le monde en se communiquant des femmes aux hommes et ne cessa que par suite des prières des pénitents ; les parties heureusement guéries furent suspendues enex-voto dans le temple de la divinité. Suivant F. CG. Klem(3), qui se fonde sur les annales malabares, il y a plus de neuf siècles que des médecins ont fait mention de la syphilis et de la guérison de cette maladie par le mercure. Cependant, dans l'antiquité, les affections des parties génitales chez
(4) Suçrutas A’yurvedas, id est Medicinæ systema, a venerabili D'hanvantare demonstratum, a Suçruta discipulo compositum. Nunc primum ex sanskrita in latinum sermonem vertit, introductionem, annotationes et rerum indicem adjecit D' Franciscus Hessler, t. 1, p. 111. Erlangen, 4844-1850. — Voyez aussi Commentary on the Hindu system of medicine, by T. A. Wise, Bengal medical service. Calcutta et Londres, 14845, in-8°. UN
(2) Trad. de Hessler, vol. IL, cap. xx, p. 124. — Voyez encore H. Friedberg, Archiv für pathologische Anatomie und Physiol., Bd. XX, Heft. 4 et 2, p. 251, 1864.
(3) De morbi venerei curatione in India Orientali usitata. Hafn., 1795. — Tode, Journ. de méd., vol. LE, Liv. IT.
les Indiens ont été certainement très-rares, puisque les Grecs (1) rangent ces
e ; : : x À , à peuples parmi les nations dont la vie est très-longue, à cause de leur tempérance et du climat peu favorable à la naissance de maladies.
$ 2. — De la syphilis chez le peuple juif, les Grecs et les Romains.
L'idée que la syphilis pouvait exister de toute antiquité une fois émise, on ne manqua pas de fouiller jusque dans les livres saints pour y retrouver les traces de cette maladie, et la sagacité des érudits put alors s'exercer au sujet de plusieurs passages de la Bible. Le premier de ces passages est relatif à la plaie de Baal Peor, qui faisait des ravages parmi les Juifs à cause de leur participation au culte de ce dieu ; mais à la vérité il est impossible de rien trouver (2) qui puisse donner sur les conditions pathogéniques de cette plaie une explication satisfaisante.
Les indications vagues du chap. xt du Lévitique, bien qu’indiquant autre chose que la lèpre, ne soni pas plus démonstratives. Les souffrances nocturnes de Job, les cicatrices et le pus qui couvraient sa peau ne peuvent davantage arrêter un critique sérieux (3). Peut-être y aurait-il lieu de se préoccuper un peu plus de ce passage de Philon (4) où il est dit que la circoncision a été ordonnée pour prévenir une maladie grave et difficile à guérir, nommée anthrax, à laquelle étaient sujets ceux qui n'étaient pas circoncis, si quelque chose indiquait qu'il s’agit bien ici du chancre syphilitique.
Les médecins de l'antiquité grecque offrent dans leurs écrits peu de passages qui se rattachent d’une façon positive à l’histoire de la syphilis ; toutefois il serait peut-être possible de rapprocher de l'épidémie au xv° siècle le fragment suivant de l’un des livres d’'Hippocrate (5) :
« Beaucoup, dit le père de la médecine, eurent des aphthes et des ulcérations de la bouche. Fluxions fréquentes sur les parties génitales, ulcérations, tumeurs au dedans et au dehors, gonflement dans les aines. Ophthalmies humides, longues et douloureuses ; carnosités aux paupières en dedans et en dehors, qui firent perdre la vue à beaucoup de personnes, et que l’on nomme des fics. Les autres plaies et les parties génitales étaient aussi le siége de beaucoup de fongosités. Dans l’été, on vit un grand nombre d’anthrax et d’autres affections qu'on appelle septiques ; des éruptions pustuleuses étendues ; chez beaucoup, des grandes éruptions vésiculeuses. »
Les pratiques religieuses éclaircissent mieux, sans aucun doute, le point d'histoire qui nous occupe. Le mythe qui prit naissance à l’occasion de la transplantation du culte de Bacchus et de celui du Phallus de l’Inde dans la Grèce, nous est en eflet rapporté par Natalis Comes, d’une façon qui porte à croire que dès cette époque les affections des parties génitales étaient des plus
(4) Strabon, Geogr., p. 1027 et 1037. — Voy. Ctésias, Indic., 15, — Lucien, Macrob., C. IV. — Diod. Sic., XI, c. x. — Pline, Hisf. nat., XVII, c. 1.
(2) Voy. chap. xv, vers 8, et chap. xx, vers 16 et 17 des Nombres.
(3) Consultez sur la maladie de Job: Roussille-Chamseru, Mém. de la Soc. méd, d'émulation, Paris, an VII, p. 501. Rollet, Nouvelles con'ectures sur la maladie de Jot, Paris, 1867, rattache, à l'exemple de Bartholin, cette maladie au scorbut.
(4) Voy. Bosquillon, dans sa traduct. du Traité de Bell, t. II, p. 48.
(5) OŒuvres, des Épidémies, liv. II, sect. IE, $ 7; édit. Littré, t. LI, p. 85.
sérieuses (1). Après avoir raconté que les Athéniens avaient négligé de rendre les honneurs aux images de Bacchus portées dans l’Attique par Pégase de Béotie, l’auteur ajoute : Deus (sc. Bacchus) indignatus pudenda hominum morbo infestavit qui erat vllis gravissimus. Un autre mythe raconté par le même auteur (lib. cit., p. 528), et relatif à l'introduction du culte de Priape dans Lampsacus, a une grande ressemblance avec le premier : Aphrodite ayant été rendue enceinte par Bacchus, pendant sa marche dans l’Inde, accouchait, à son retour à Lampsacus, de Priape ; resté dans cette ville, celui-ci en fut exilé plus tard par les habitants dont il avait séduit les femmes. Les dieux, pour les punir, leur infligèrent gravissimum pudendorum morbum, dont ils ne purent se délivrer qu'en rappelant Priape. Il y a lieu de croire que ce mythe n’est venu qu'après coup, et que la malignité de la maladie fit inventer la colère du dieu et la guérison par l'intervention de ce même dieu apaisé. Les anciens, en effet, recouraient particulièrement aux dieux pour les pertes et autres maladies de cette nature. L’ex-voto suivant, tiré des Priapeia (2), montre avec évidence cette croyance en l'intervention de la divinité pour la curation des maladies vénériennes :
VOTI SOLUTIO.
Cur pictum memori sit in tabella Membrum quæritis unde procreamur ?
Cum penis mihi forte læsus esset Chirurgique manum miser timerem,
Diis me legitimis, nimisque magnis
Ut Phœæbo puta, filioque Phœbi Curatum dare mentulam verebar,
Huic dixi : Fer opem, Priape, parti Cujus tu pater ipse par videris :
Qua salva sine sectione facta, etc., etc.
Que le fait soit exact ou non, il n’est pas moins vrai qu’il établit la gravité des affections vénériennes dans l'antiquité, et qu’il indique autre chose que la simple blennorrhagie.
Chez les Romains, les affections des organes génitaux sont longuement mentionnées par les médecins. Celse, le plus ancien auteur de la médecine latme, : leur consacre tout un chapitre au commencement duquel il établit ce fait important au point de vue qui nous occupe, à savoir qu’à son époque, médecins et malades ne parlaient qu'avec réserve des affections des parties honteuses : d'ou l'on peut conclure que ces maladies étaient peu ou pas observées, et par conséquent mal connues. Ce n’est donc pas, dit Celse, une entreprise facile de traiter de ces maladies pour quiconque veut garder les règles de la bienséance sans s’écarter de celles de l’art (3)... Et plus loin, ce même auteur, décrivant la plupart des affections des parties génitales, ajoute que dans le phimosis, après
avoir vaincu la résistance du prépuce, on aperçoit, lorsqu'il est abaissé, des
(1) Mythologiæ, sive explicationes fabularum, lib. X. Francf., 1588, VIIL, p. 478.
(2) .Priapeia sive diversorum poetarum in Priapum lusus, etc.. illustrati comment., Casp. Scioppius, etc., Patavii, 1664, p. 45, carmen XXXVII.
(3) Traité de la médecine, liv. V1, sect. XVIII, trad. française de Fouquier, p. 372.
ulcères situés ou à sa partie intérieure, ou au gland, ou à la verge, au delà du land ; ces ulcères sont nets et secs, ou bien ils sont humides et purulents (ulcerar pura siccaque et ulcera humida et purulenta). Or, qui ne voit dans cette division les deux variétés de chancre dur et de chanere mou admises de nos jours? Dans. d’autres passages, il y a lieu de songer aux autres variétés de chancres serpigineux et phagédénique : « si vero ulcus latius atque altius serpit… Occalescit etiam in cole interdum aliquid ; idque omni pene sensu caret ». Ailleurs, il est question des ulcères de la bouche et du nez (1), des amygdales. Celse donne: enfin une description abrégée de quatre espèces d’impétigo et de deux sortes de dartres dont quelques variétés pourraient très-bien être rattachées à notre sujet.
Cependant, si l'ouvrage de GCelse laissait encore du doute sur l'existence de: ces affections consécutives, il ne pourrait en être ainsi du passage suivant d’Arétée (2) : « Chez quelques-uns, dit ce médecin, la luette est détruite jusqu’à l'os du palais, et les fauces jusqu’à la racine de la langue et de l’épiglotte. »
Lésions locales primitives et affections consécutives paraissent done avoir été observées dès les premiers temps de la médecine latine. Les successeurs de: Celse, il est vrai, ont peu ajouté sur la matière, mais ils ont du moins distingué à son exemple des ulcères secs ef purs et des ulcères humides et purulents (3). Galien (4) et Aetius (5) font en outre mention, le premier du psoriasis scroti, sorte d’induration du scrotum compliquée de démangeaisons et quelquefois d’ulcères ; le second de pustulæ spontaneæ in pudendis, accidents qui pourraient bien n'être que des manifestations secondaires.
Le sykos des Grecs ou ficus des Romains, qui, suivant Galien (6)et Oribase (7), est un tubercule ulcérant humide, de forme ronde, etc., présente une analogie d'autant plus manifeste avec nos plaques muqueuses qu’à Rome et à Alexandrie on observait cet accident le plus souvent à l’anus chez les hommes accusés de pédérastie (8). Hippocrate, paraît-il (9), indiquait déjà cette affection. sous le nom de kiôn, disant qu'elle répand une mauvaise odeur.
Plus rarement à la vérité on trouve, dans les écrits des anciens, des passa “es pouvant faire allusion aux accidents tertiaires. Plutarque cependant parle de la corrosion du tibia, et Archigène {10) de douleurs particulières du périoste, lesquelles sont si profondes et si fixes, que le malade croit que les os euxmêmes sont le siége de la douleur. Galien ajoute que ces douleurs s'appellent ordinairement ostohkopoi (ostéocopes). Dans un passage de Marcellus Empiricus (11), il est question d’affections ulcéreuses et serpigineuses des tibias : ulcera tibiarum quæ intrinsecus serpunt, lesquelles ne paraissent appartenir à nulle autre maladie que la syphilis.
(4) Lib. V, sect. XxvIIr.
(2) De causis et signis acutorum morborum, lib. I, cap. vnir.
(3) Galien, Méthod. méd., liv. V, chap. xv.— P. Agenitus, lib, II, 59. — Oribase, SynOpPS. ». IX, 37. — Marcellus Empiricus, Cap. XXXHI.