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CHAPITRE

LA SYPHILIS AU MOYEN AGE

Au moyen âge comme dans l'antiquité, la syphilis ne se trouve encore que sous forme de fragments séparés, qu'il faut chercher d'une part dans les altérations locales des organes génitaux, d'autre part dans des manifestations plus générales, décrites sous le nom de lèpre.

Les documents qui attestent l'existence de la syphilis à cette époque, quoique déjà nombreux, léseraient plus encore si on venait à dépouiller bon nombre de manuscrits jusqu'ici restés enfouis dans la poussière des bibliothèques. Déjà dans un de ces manuscrits à la date du neuvième siècle, Dareraberg (2) est parvenu à découvrir un passage où la mention de la correspondance des maladies de l'anus avec celles des organes génitaux ne peut être mise en doute. Les ulcères des parties génitales ont surtout été bien décrits à cette époque, et par l'école arabisle (3) et par les médecins anglais, français et itaUens.

Guillaume de Salicet (4), au treizième siècle, dans un livre remarquable, intitule l'un des chapitres : De corruptionibus, quœ f unt in virga et circa prœputium propter coitum cum meretrice vel fœdo ; Lanfrancde Milan (5), quelques annéesplus tard, parle d'excroissances du prépuce tantôt molles, tantôt dures, et il ajoute : o Ulcéra veniunt ex pustulis calidis virgae supervenientibus, quae postea crepantur vel ex acutis humoribus locum ulcerantibus, vel ex .comraixtione cum fœda muliere, quae cum œgro, talem habente morbum, de novo

(1) Sat., lib. I, V.

(2) V. Annales des maladies de la peau et de la syphilis, t. IV, p. 275. Paris, 1851-1852.

(3) V. Albucasis, Rliasès, Avicenne, etc. (■4) Chirurc/ia, 11b. I, cap. xlviii, 1270.

(b) Pradica seu ars compléta cliirurgiœ, tract. III, doct. Il, c. ii, et doct. III, c. it. De ficu et cancro et ulcère in virga virili.

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coierat. » Néanmoins, c'est à Valescus de Tarante (1) que l'on doit la meilleure description des chancres à la fin du quatorzième siècle : « Ulcéra et pustulœ fiunt in virga quœ aliquando ratione malœ curœ et dui^ationis fiunt cancrosœ in tantum, quod aliquando perditur virga vel pars ejus, aliquando fiunt extra in pelle, aliquando ut plurimum iutra : causae possunt esse primitivae... ut est coitus cum foetida, vel iramunda, vel cancrosa muliere... Vidi aliquos mori, quia tarde ad bonum pervenerunt medicura. Vi7'ga enim erat circumdata toto ulcère cancroso cum duritie, et erat rotunda sicut ums napus, et homo erat jam discoloratus et semimortuus.

Qui ne voit, dans ce passage, le chancre induré, le chancre véritablement syphilitique et non pas seulement le chancre mou ? L'existence de cet accident au moyen âge est donc peu contestable. Beaucoup d'autres auteurs de la môme époque signalent ou décrivent les ulcères déterminés par un commerce impur, et dans lesquels il est encore" possible de voir l'accident primitif de la syphilis, ou même certains accidents secondaires. Sous ce rapport Roger (2), Roland (3), Théodoric (4), Trotula (S), Arnauld de Villeneuve (6), Guy de Ghauliac (7), Jean de Concorrége (8), Gaddesden (9), etc., méritent d'être consultés. Quelques poètes lascifs comme Villon (10) etPacificus Maximus (il) n'ont pas davantage oublié les accidents dont il s'agit. Quant aux affections consécutives, non-seulement elles existent, mais elles sont nettement indiquées par quelques médecins. C'est du moins ce que semble prouver un passage tiré d'un manuscrit qui, d'après Littré (12), auquel nous en devons la connaissance, remonterait au treizième siècle. Dans un livre sans date, écrit par Gérard du Berri {Glossulœ Geraudi), lequel se trouve cité par Bernard de Gordon,

(1) Philonium, lib. VI, cap. vi, fol. ISG. Venetiis, 1602. Voy. de plus : P. d'Argelata, Chirurg., lib. tract. XXX, cap. m. Venetiis, 1480.

(2) Chirurrjia, tract. I, lvi, G5 (in Collect. chirurg. Venetiis, 1519).

(3) Chirurg., lib. 111, cap. xxxi, ibid.

(4) Lib. III, cap. xxxviii, ibid.

(5) Curand. JEgritud. muliebr. libell. Leipsick, 1778. (G) Breviar. 11, 29, 0pp. Lugdun., 1532, fol. 1776.

(7) Chirurg., tract. IV, doct. II, cap. vu.

(8) Prad. nov. med., tract. IV, cap. v, Venet. 1515, fol. C40.

(9) Rosa Anglica, lib. II, cap. xvii.

(10) Œuvres de Fr. Villon, édit. Formey, 1742, p. 140.

(11) Célèbre poëte du quinzième siècle. Voir Sanchez^ Apparition de la maladie vénér., p. 110. — Les poésies de P. Maximus ont été publiées à Florence en 1489.

(12) Gaz. me'd. de Paris, IS'iG, p. 031, note sur la syphilis au treizième siècle.

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professeur à Montpellier, on trouve, dit Littré, dans un chapitre intitulé : De ulceribus et aposfematibus virgœ, le précieux passage que voici : Virga pititur a coitn cum mulieribus immundis de spermate corrupto vel ex humore venenoso in collo matricis recepto ; nam virga inficitur et aliquando altérât totum corpus. Quoique court, ce dernier membre de phrase n'en est pas moins décisif ; après avoir signalé l'infection des organes génitaux, Gérard remarque que parfois survient l'infection générale du corps.

Les affections consécutives aux maladies des parties génitales paraissent d'ailleurs exister au moyen âge, mais c'est dans les manifestations lépreuses qu'il faut chercher pour les trouver. Contrairement à ce que l'on observe de nos jours, la lèpre, à cette époque, était en effet une maladie contagieuse, et par conséquent il y a lieu de croire qu'il y avait confusion entre elle et la syphilis. Les auteurs qui signalent la contagiosité de la lèpre sont nombreux {\). L'un d'eux, B. Gordon (2), raconte le fait curieux que voici : Une certaine comtesse qui avait la lèpre vint à Montpellier, et je fus appelé à la traiter sur la fin ; un bachelier en médecine, que j'avais mis auprès d'elle, eut le malheur de partager son lit; elle devint enceinte et lui lépreux. Philo Schoff (3) rapporte un fait du même genre; mais il y a plus, la lèpre

peut provenir d'un coït impur (lepra ex coitu cum fœda muliere)

et pi'ovenit etiam (lepi^a), dit Bernard de Gordon [ibid.), ex nimia confibulatione cum qua jacuit leprosus. Michel Scotus (4) fait mieux voir encore la liaison qui existe entre les affections des parties génitales et la lèpre de celte époque lorsqu'il écrit : Sivero mulier fluxum patiatur et vir eam cognoscat, facile sibi virga vitiatur, ut patet in adolescentulis qui hoc ignorantes vitiantur quandoque virga, quandoquc lepra.

J. de Gaddesden nous apprend d'autre part qu'une femme qui a eu affaire avec un lépreux peut communiquer une affection aux parties génitales : Ille qui concubuit cum muliere, cum qua coivit leprosus, puncturas inler carnem et corium {scil. virgœ) sentit, et aliquando calefactiones in toto corpore, et postea frigus et insomnietates, et circa faciem quasi formicas currentes.

(I) Roger de Parme, ForesUus, Paulmier, Vaiescus de Tarente, Thomas Gascolgne, etc.; V. Aslruc, p. 77, t. I; trad. franç. de Louis, (i) Lilii l'articula, 1, cap. xxii. Veneliis, l iOG. (;{) Libr. de Lepra.

(4 ) De jirocrealione hominis physionomia, cap . vi , 1 177. — Voir encore Manardi de Ferrare, lipistolœ médicinales, 1526. — Théodoric, Chirurgia, \ih. VI, cap. lv.

LA SYPHILIS AU MOYEN AGE

Ainsi on peut croire que les accidents constitutionnels de la syphilis étaient, au moyen âge, confondus avec les accidents de la lèpre (i), maladie un peu de mode et qui couvrait de son nom un grand nombre d'affections. Cette manière de voir a d'ailleurs pour elle l'autorité d'auteurs éminents. Hensler conjecturait que la syphilis résultait d'une dégénérescence de la lèpre, et Sprengel partagea en partie ce sentiment; ils se fondaient l'un et l'autre non-seulement sur ce fait avéré que la constitution atmosphérique peut, dans certaines circonstances, et de temps en temps, altérer le caractère des maladies chroniques au point de leur faire prendre un aspect vraiment épidémique, mais encore sur ce que plusieurs des médecins qui ont écrit sur le mal français se sont accordés à le regarder comme l'ancienne lèpre (le saphati surtout), masquée sous une forme nouvelle et insolite. Cette opinion, du reste, paraît d'autant plus probable que l'époque d'apparition de l'épidémie du quinzième siècle est précisément celle où l'on vit l'éléphanliasis s'éteindre peu à peu en Europe. La lettre suivante, adressée en 1488 par Pierre Martyr (2) à son ami Arias Barbosa qui lui avait donné connaissance de sa maladie, non-seulement porte à penser que la syphilis existait avant 1495, mais elle montre de plus la parfaite analogie qui existe entre le mal français et l'éléphan- tiasis : Tu m'écris, dit-il, que tu es affecté d'une maladie particulière appelée bubas par les Espagnols, galico par les Italiens, éléphantiase par quelques médecins, et de diverses manières par d'autres. Tu dépeins avec une incomparable élégance ton malheur, tes pertes, la gêne de tes jointures, la faiblesse de tes ligaments, les douleurs atroces des articulations, et enfin les ulcères et la fétidité de ton haleine. Jeté plains, cher Arias, etc. — Giennio in nonis Aprilis, 1488.

De ces documents il résulte donc que les médecins du moyen âge, comme ceux de l'antiquité, connaissaient les manifestations de la syphilis, mais non la syphilis elle-même. Le lien qui lie l'accident pri-

( I ) Dans la Pratique de Me Pierre Bocellin de Belley, en Savoie, Sur la matière de la contagieuse et infective maladie de lèpre, Lyon, 1540, cap. ii, on lit : Valescus de Tarente, Guy de Chanllac, Discus florentin, assignent trois causes de lèpre. La primitive est double, c'est à savoir qu'elle est introduite au ventre de la mère, engendrée au temps des menstrues ou qu'elle provient du sperme d'un lépreux... L'hérédité est une autre cause. 11 y est question, en outre, de l'enrouement de la voix, du nasonnement et de la fétidité de l'haleine.

(2) Opus Epistolar. Petr. Martyris Anglerii Medianolensis, Amstelodami, lypis Elzevir., lolO, in-fol. 2 coL.liv. 1, chap. lxviii, p. 34. La première édition de ces lettres, aujourd'hui rare, parut à Alcala de Henarez en 1530.

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mitif aux affections consécutives avait échappé. Doit-on s'en étonner quand, depuis peu d'années seulement, nous connaissons la relation qui unit les lésions primitives et secondaires aux affections viscérales jusque-là décrites et traitées sous le nom de cirrhose, de ramollissement du cerveau, etc. ?

Le progrès accompli dans ces derniers temps, nous allons le voir s'effectuer tout à coup, en ce qui concerne les accidents secondaires. A partir de ce moment, la conception nosologique de la syphilis aura pris naissance .

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