DE LA RENAISSANCE
La plupart des médecins et des historiens de la fin du quinzième siècle s'accordent pour signaler l'apparition d'une maladie nouvelle; toutefois ils ne s'entendent ni sur la date ni sur le lieu de sa naissance. Au rapport de Pulgosi (1), deux ans avant l'expédition des Français contre les Napolitains, en 1492 par conséquent, le monde fut assailli d'une maladie nouvelle. Pomarus (2) témoigne de l'apparition de cette maladie dans la Saxe, en 1493.
On lit dans Sprengel (3) : « Au commencement de l'été 1493, cette maladie (nouvelle) était déjà en Auvergne, et, à la même époque, en Lombardie. Dans l'été de 1493, elle se manifesta à Halle, dans la marche de Brandebourg, à Brunswick et dans le Mecklembourg. » Sciphover(4) rapporte qu'elle éclata en 1494 dans la Weslphalie, d'oîi elle ne tarda pas à se répandre sur les côtes de la mer Baltique, en Poméranie et en Prusse. Suivant Linturiu^ (5), elle se manifesta, en 1494, sur les bords du Rhin, en Souabe, en Franconie et en Bavière. Un arrêt du Parlement de Paris, rendu en 1496, prescrit différentes mesures à prendre contre une certaine maladie nommée la grosse
(1) De dictis faclisque memorabilibus colled.'lAW&n, 1509.
(2) Chronica der Sac/ism und Niedersachsen, t. Il, 1496.
(3) Essai d'une histoire delà Médec, trad. franç. Paris, 1810, t. II, p. 564.
(4) Chronica Archicomit. Oldenburg, dans Meibomius, Script, rerum Germon., t. II, p. 188.
(5) Append. ad fascicul. tempor. dans Pistorius, Script, rerum German., t. Il, p. 106, 108, 110.
vérole, qui, depuis deux ans en çà, a eu grand cours dans ce royaume. Pintor (1), enfin, raconte, selon Chinchilla, que l'épidémie de syphilis éclata à Rome, au mois de mars 1494, après l'entrée du soleil dam Aries.
La maladie dont il s'agit, regardée comme une maladie nouvelle, régnait donc et môme se trouvait répandue dans la plus grande partie de l'Europe, avant l'année 149S. Si c'est là un fait positif, est-il encore besoin de disputer sur l'origine américaine de la syphilis? D'un autre côté, peut-on accuser les Français d'avoir apporté ce mal en Italie, lorsque Charles VIII ne partit de Vienne, en Dauphiné, que le 23 août de l'année l'494?En aucune façon. Il faut reconnaître néanmoins que c'est au siège de Naples, surtout, que la maladie nouvelle trouva des conditions favorables à son accroissement, car, à partir de ce moment, elle prit une extension qu'elle n'avait pas jusque-là.
Sabellicus (2) raconte qu'un nouveau genre de maladie commença à se répandre par toute l'Italie vers la première descente des Français, c'est-à-dire en 1495; — et, pour ce motif probablement, on l'appela mal français. — Après divers tourments, le corps était infesté de pustules qui dégénéraient en ulcères malins, le défiguraient excessivement. Peu de gens en mouraient, eu égard au grand nombre de malades ; mais beaucoup moins de malades en guérirent, et non-seulement l'Italie fut affligée de ce fléau, mais encore l'Allemagne, la Dalmatie et toutes les contrées de la Macédoine et de la Grèce. Presque la vingtième partie des hommes éprouva les atteintes de ce mal.
Les médecins, d'accord avec les historiens, admettent également qu'une maladie nouvelle se répandit en Italie, ou même dans d'autres pays, à l'époque où les Français vinrent faire le siège de Naples (3).
(1) Rengifo, thèse de Paris, 1863. — Voy. encore, sur l'apparition de la maladie à Rome: Steph. Infessura, Diarium iirbis Romœ, dans Eccard, Corpus histor. med., t. II, p. 2012.— Delphini EpistoL, lib. XII, in-fol . ; Buccliardi Diar. curiœ romance sub Alexandro F/, dans Eccard, loc. cit., t. II, p. 2017. Sarrazini observe que la peste (mot consacré) régnait à Ancône dans le courant de la même année 1494, Notizie istor. del. cit. Ancona. Rome, 1675, in-fol.
(2) M. Coccius Sabellicus, Rhapsod., Enn., X, lib. IX. Venetiis, in-fol., 1502, Paris, 1509.— Voy. encore Guichardin, livre II de son Histoire; J, de Boudigné, Thèse agrégative des annales et chroniques de l'Anjou, Paris, 1529, part. III, p. 1801.
(3) Voy. Joseph Grundbeck ou Grundpeck, De pestitentia scorra sive mala de Frantzos; Alexandre Benoît, de Vérone, attaché en qualité de médecin à l'armée vénitienne défaite à Fornoue; Coradin Gllinl, Opusculum de morbo gallico; Barthélemi Montagnana, le jeune, de Padoue (conseil médical à Pierre Zeno); Nicolas Leoniceno de Vicence (De morbo gallico, 1497); Gaspard Torella, De dolore in pudenrfajfra, 1500); Antonio Benivenio (De aWîhs rerwm caum. Florence, 1507); Wen-
Les nombreux documents qu'ils ont laissés de cette grande épidémie ont servi à Fracastor pour tracer de ce mal une peinture fidèle, principalement calquée sur les descriptions de Grundbeck, Leoniceno, 1497; Gaspard Torella, dSOO; Jacques Catanée, 4505; J. Almenar, 1510, et beaucoup d'autres contemporains. Le tableau qui nous vient de Fracastor mérile d'être rapporté; il donne une connaissance exacte de la syphilis à cette époque. « Chez quelques-uns, dit ce médecin (1), le mal commençait sans contagion; chez d'autres, et c'était le plus grand nombre, il était transmis par contagion. Toute espèce de contact ne suffisait pas pour lui donner naissance; il fallait pour cela que deux corps se fussent échauffés ensemble, ce qui arrive notamment dans le coït. C'est aussi par le coït que la plupart furent infectés. Cependant bon nombre d'enfants contractaient la maladie en tetant leurs mères, ou bien leurs nourrices infectées. Le mal ne se transmettait pas à distance : il ne se manifestait pas tout d'abord, mais quelquefois au bout d'un mois, ou de deux, ou même de quatre; toutefois, certains signes annonçaient déjà que le mal existait en germe. »
« Les malades étaient tristes, las et abattus ; ils avaient le visage pâle ; il venait à la plupart des chancres aux parties honteuses; ulcères semblables à ceux qui ont coutume de se développer dans ces organes à la suite du coït, et qu'on appelle caries, mais d'une nature bien différente; ils étaient opiniâtres. Quand on les avait guéris dans un endroit, ils paraissaient dans un autre, et c'était toujours à recommencer. Il s'élevait ensuite, sur la peau, des pustules avec croûtes; elles commençaient dans les uns par attaquer la tête, et c'était le plus ordinaire ; dans les autres, elles paraissaient ailleurs. D'abord, elles étaient petites ; ensuite elles augmentaient peu à peu jus(|n'à la grosseur d'une coque de gland dont elles avaient la figure, d'ailleurs assez semblables aux croûtes de lait des enfants. Dans quelques cas, ces pustules étaient petites et sèches. Chez d'autres, elles étaient grosses et humides; chez les uns livides; chez les autres blanchâtres et un peu pâles; dans d'autres dures et rougcâtres. Elles s'ouvraient toujours au bout de quehjues jours, et rendaient continuellement une quantité
deiin Ilork de Brackena-w, De morbo gallico, cap. i; Jacq. Catanée, De morho f/allico; Pierre Tiopoliniis, Trai/é de îa vérole; iean àe WçiO, Pratique de chirurgie, liv. V, ch. I, et beaucoup d'autres auteurs que menUonne Astruc, /oc. c«ï., p. 113 et 122.
(1) Fracastor, De morbis contagiosis. Veneliis, 1646, lib. II, cap. i.
incroyable d'une liqueur puante et vilaine dès qu'elles étaient ouvertes ; c'étaient autant de vrais ulcères phagédéniques, qui consumaient, non-seulement les chairs, mais même les os. Ceux dont les parties supérieures étaient attaquées avaient des fluxions malignes qui rongeaient tantôt le palais, tantôt le gosier, tantôt la trachée-artère, tantôt les amygdales; quelques-uns perdaient les lèvres, d'autres le nez, d'autres toutes les parties honteuses; il venait à un grand nombre, dans les membres, des tumeurs gommeuses qui les défiguraient et qui étaient souvent de la grosseur d'un œuf ou d'un petit pain; quand elles s'ouvraient, il en sortait une liqueur blanche et mucilagineuse. Elles attaquaient principalement les bras et les jambes; quelquefois elles demeuraient calleuses jusqu'à la mort.
« Mais, comme si cela n'eût pas suffi, il survenait encore dans les membres de grandes douleurs, souvent en même temps que les pustules; quelquefois plus tôt, et d'autres fois plus tard. Ces douleurs, qui étaient longues et insupportables, se faisaient sentir principalement dans la nuit, et n'occupaient pas proprement les articulations, mais le corps des membres et les nerfs; quelques-uns néanmoins avaient des pustules sans douleurs, d'autres des douleurs sans pustules; la plupart avaient des pustules et des douleurs. Cependant tous les membres étaient dans un état de langueur; les malades étaient maigres et défaits, sans appétit, ne dormaient point, étaient toujours tristes et de mauvaise humeur, et voulaient toujours demeurer couchés. Le visage et les jambes leur enflaient; une petite fièvre se mettait quelquefois de la partie, mais rarement. Quelques-uns souffraient des douleurs de tête, mais des douleurs longues et qui ne cédaient à aucun remède. Si on tirait du sang, on le trouvait pur et un peu muqueux; l'urine était épaisse et rouge; à ce seul signe survenu en l'absence de la fièvre, on pouvait reconnaître la maladie ; les selles étaient liquides, muqueuses et sèches.
«Tels étaient les symptômes de la maladie à son origine; mais je parie d'autrefois, car aujourd'hui, quoique la maladie soit encore en règne, elle paraît néanmoins différer de ce qu'elle était alors. On voit, depuis environ vingt ans, moins de pustules et plus de tumeurs gommeuses, tout au contraire des premières années. Les pustules, lorsqu'il en parait, sont plus sèches, et les douleurs, lorsqu'il en survient, plus cruelles. Depuis environ six ans, la maladie a encore notablement changé; on ne voit maintenant de pustules que chez très-peu de
malades; presque point de douleurs, ou des douleurs bien plus légères, mais beaucoup de tumeurs goraraeuses.
« Une chose qui a étonné tout le monde, c'est la chute des cheveux et des autres poils du corps, cela donne un air ridicule; les uns n'ont point de barbe, les autres point de sourcils, les autres ont la tête chauve : d'abord, on attribuait cet accident aux remèdes, surtout au mercure, même quand on a été mieux instruit; il arrive maintenant encore pis ; les dents branlent à plusieurs et tombent même à quelques-uns. »
Tel est avec des couleurs un peu sombres peut-être, le tableau que nous a laissé Fracastor, de cette fameuse épidémie, qui déjà, à l'époque où écrivait cet auteur, avait beaucoup perdu de son intensité. Comme Fracastor , Guichardin et Ulrich de Hutten s'accordent à reconnaître l'adoucissement de la maladie vénérienne, il semblerait même d'après leur rapport que celte maladie ne conserva pas son caractère pestilentiel au delà de sept ans.
La plupart des syphilographes du seizième siècle sont d'ailleurs unanimes pour constater la période de décroissance delà syphilis. Vidus Vidius (4), Ant. Musa Brassavole (2), François Lopcz de Gomora (3), G. Fallope (4), Bernardin Tomitano (S), Levinus Lemnius (6), Alex. Trajan Petronio (7), Mercurial (8), Laurent Joubert (9), Jean Varandé(lO), André Césalpin (11), Épiphane Ferdinand (12), Alexandre Déodat (13], J.-S. Velschius (14), J. Winell (15), Thomas Syden-
(1) Curation des maladies en général, sect. Il, liv. III. Florence, 1594; Francfort, 1596, in-fol.
(2) Tractatus de usu radicis ckinœ, etc., in Aloysi Luisini De morbo gall. etc. Venise, 156G, I5C7.
(3) Histoire générale des Indes, 1553.
(4) De morbo gallico tractatus. Padoue, 1584, in-4o; Venise, 1585, in-80.
(5) De morbo gallico, liv. II, p. 2.
(6) De occultis naturœ miraculis libri duo, lib. II, cap. iv. Anvers, 1559, in-12. trad. franç., Paris, 15G7, in-8°.
(7) Traité de la vérole, liv. II, cliap. xxii.
(8) Traité de la vérole, chap. 11, citation de Astruc, p. 35''.
(9) De vairola magna sive crassa, cap. m, et Erreurs populaires, etc. Bordeaux, 1570, in-8°.
(10) Tractatus de lue venerea et hcpatide. Genève, 1G20, in-8o; Lyon, 1658, in-fol.
(11) Praxis universœ artis medicœ. Trévise, 1606, in- S».
(12) Centum historiœ seu ol)serv. et casus medici {ohi. 17.). Venetiis,t62l, in-fol.
(13) Valetudinarium. Leyde, 1660.
(14) Recueil de curations et d'observations médicales, obs. 175, cité par Astruc. (16) Traité de la vérole, cité par Astruc.
ham (l), Jean Deveaux (2), portent ce témoignage que vers le milieu ou tout au moins vers la fin du seizième siècle, la forme épidémique de la syphilis avait disparu, et cela principalement dans les lieux de sa plus grande intensité.
Nous connaissons maintenant les diverses phases de la grande épidémie du quinzième siècle, telles que les ont racontées les contemporains. Que cette épidémie soit de nature syphilitique, le fait est peu contestable ; certains auteurs pourtant ont voulu y voir des affections diversement combinées, d'autres lui ont refusé une origine spécifique et ont pensé qu'il s'agissait d'une maladie toute différente, le typhus (Cazenave), la morve, le farcin (Ricord, Beau, etc.).
Il n'entre pas dans notre plan d'examiner ces diverses opinions, le meilleur moyen de les réduire à néant est de pi'ouver que l'épidémie du quinzième siècle n'est pas unique dans son genre, et que depuis cette époque on a pu observer plusieurs endémo-épidémies, évidemment syphilitiques, ou du moins très-analogues à cette épidémie.
L'étude comparative de ces endémo-épidémies, qui, sous tous les rapports, font partie du domaine historique de la syphilis, se place donc ici tout naturellement. Leur rapprochement , du reste, permettra de mieux saisir les ressemblances de chacune d'elles. La description topographique qui viendra ensuite, en montrant que, même à notre époque, lorsqu'elle vient à se développer dans des conditions spéciales, la syphilis revêt un cachet de malignité tout particulier, mettra beaucoup mieux en évidence la similitude des caractères entre l'épidémie du quinzième siècle, celles qui l'ont suivie et certains cas de syphilis de nos jours.