LE PÈRE ÉTERNEL EN TOURNÉE
— Tiens! dit le bon Dieu au directeur général de la voie lactée, qu’est-ce que c’est que cette petite machine, làbas ? Je ne l’avais pas encore aperçue.
— Seigneur, répondit le haut fonctionnaire, il y a quelques milliers de siècles que vous n'êtes venu visiter ces parages, et, depuis ce temps, nos soleils ont fait des petits.
— Celui-là me paraît assez mal conformé, fit observer le Père éternel.
— Ce n’est pas, il est vrai, le mieux venu de la famille, et il va de mal en pis, depuis que l’homme y a poussé.
— Ah! ah ! fit le bon Dieu.
— J’ai même été sur le point de supprimer radicalement cette espèce qui provient évidemment d’un germe défectueux.
— Ne soyons pas radicaux, dit le Créateur de toutes choses.
— Je sais, Père suprême, que vous n’aimez pas les moyens violents. Pourtant, je n’ai pas voulu prendre sur moi de laisser circuler une houle qui donne le mauvais exemple aux autres, sans demander l’avis du grand conseil des constellations. Toutes, sauf le Scorpion, ont opiné pour la patience.
— Il en faut, et beaucoup, soupira l’auteur des mondes. Voilà une éternité que j’attends Inachèvement de mon œuvre, et elle recommence tous les matins. Il paraît que je ne me reposerai jamais.
■ — Il y eii a cependant qui assurent là-bas que vous n’avez travaillé qu’une semaine dans tout le cours de votre existence, et qu’à partir du premier dimanche, vous vous êtes croisé les bras.
— On voit bien que ces gens-là n’ont pas l’immensité à remplir. Qui a pu leur débiter de pareilles bourdes?
• — Un homme qui prétend que vous lui avez parlé dans un buisson de feu.
— Je n’ai, de ma vie, parlé à qui que ce soit dans un buisson que par la voix des chardonnerets et des merles, et je n’ai vu de buissons de feu que dans les décors d’opéra. Cet individu a abusé de la simplicité de ses frères. S’ils ont inventé beaucoup de choses comme celles-là sur mon compte, voilà un petit avorton de planète à la surface de laquelle on doit se faire une singulière idée de moi.
— C’est bien là ce qui me révolte. J’ai beau leur envoyer de temps en temps des professeurs capables, choisis par moi dans les mondes voisins, pour éclairer leurs sentiments et redresser leurs idées, ils me les renvoient pendus, empoisonnés, brûlés, écartelés, martyrisés de toutes les façons.
* — Diable!
— Les plus acharnés, les plus enragés de tous sont les prêtres.
— Ah! s’ils ont des prêtres, s’écria le bon Dieu, je ne m’étonne plus de rien.
■ — Ils en ont de toutes les couleurs : des blancs, des noirs, des gris, des jaunes, des verts, des rouges, des bleus... Je passe les nuances intermédiaires. Je ne sais pas de quels arômes est formé ce damné soleil, un petit soleil de troisième classe, il est vrai ; tous ses enfants sont atteints de cette maladie dans leur jeunesse. Nous venons de guérir Jupiter à force de purgations. Saturne est encore
en traitement, un procédé nouveau imaginé par la faculté de médecine du Capricorne, un bandeau cosmique qui entoure le crâne du malade et qu’on arrose de lumière par une pompe à jets continus. Nous en espérons de bons résultats. Mais nous n’avons pu sauver la Lune, morte en bas âge, rongée par les moines qui s’étaient répandus partout. Les comètes elles-mêmes, malgré la rapidité de leur course, ne peuvent échapper à la contagion, quand elles passent près des planètes infectées. Nous serons forcés de couper leur chevelure.
- — Coupez! dit le souverain Père. La propreté avant tout. Quant à cette petite boule, voyons d’abord à quel degré d’insanité morale le morbus sacerdotal l’a conduite.
— Faites venir le sous-préfet du sept million trois cent vingt-quatre mille sept cent quarante-sixième soleil jaune, dit le directeur général à une étoile filante, qui se tenait à distance respectueuse, attendant les ordres de son chef.
Une seconde après, paraissait le fonctionnaire en sousordre.
— Il s’agit de la Terre, lui dit le directeur général.
— Voyons votre rapport et faites vite, dit le bon Dieu. Je suis pressé.
— Père suprême, répondit le sous-préfet du petit soleil jaune, dans le tourbillon que j’administre, cette planète est celle qui me donne le plus de mal. Il est impossible d’y faire la police. Tous les commissaires que j’y envoie donnent leur démission au bout de quelques siècles. Vos sublimes volontés y sont méconnues sur tous les points. On y foule aux pieds, sans vergogne et sans pudeur, les lois les plus élémentaires de votre admirable nature. Seuls, les animaux inférieurs les respectent encore, à condition toutefois que la main de l’homme ne s’appesantisse pas sur
eux. El, comble d'abomination, c’est en invoquant votre sublime puissance qu’on vous outrage. Leurs plus horribles attentats sont perpétrés en votre nom. C’est vous, affirment-ils, qui prescrivez toutes ces noirceurs, toutes ces lâchetés, tous ces meurtres et tous ces crimes; si bien que les meilleurs en sont réduits à vous maudire, et que la seule consolation des malheureux est d’espérer que vous n’existez pas, car on pousse le raffinement de la barbarie jusqu’à s’efforcer de leur faire croire que, non content de les torturer sur leur petite terre, vous vous proposez encore de leur infliger des supplices étemels, auprès desquels leurs souffrances de là-bas sembleront d’ineffables douceurs.
— J’en ai bien vu d’autres depuis le commencement des âges, dit le Père éternel. Continuez et ne gazez rien. J’ai l’expérience de ces choses... Mais, puisque c’est en m’invoquant qu’ils ont fait toutes leurs sottises, ils ont du me donner de bien drôles de noms.
— Toutes sortes de noms, Seigneur. Il en est qui vous ont appelé Moloch et qui enfermaient, pour vous plaire, des jeunes filles et des petits enfants dans une grande statue d’airain où ils les faisaient cuire à petit feu, les jours de fête; d'autres vous faisaient demander, sous le nom de Teutatès, qu’on saignât les humains sur de grandes pierres ; ceux-ci vous prenaient pour une femme, terrible déesse, qui leur ordonnait d’étrangler tous ceux qui leur tombaient sous la main. A ceux-là qui vous nommaient Jéhovah, vous commandiez expressément d’égorger telles ou telles populations, jusqu’aux enfants à la mamelle, et,' quand ils en épargnaient un seul, vous les faisiez massacrer eux-mêmes par vos anges exterminateurs. La dernière religion venue, s’intitulant de paix et d’amour, a brûlé sur des bûchers je ne sais combien de millions de pauvres
gens, pour célébrer votre gloire. De nos jours encore, la même religion, pacifique et amoureuse, vous proclame le Dieu des armées, et chaque vainqueur court dans ses temples vous offrir des drapeaux criblés de balles, et vous chanter des actions de grâces pour le grand nombre d’ennemis que vous lui avez permis de mettre à mort. Je ne parle pas des innombrables idiots qui se privent, pour vous complaire, de toutes les pures joies que vous avez semées dans la vie, de ceux qui se macèrent, se mutilent et s’immolent pour mériter vos faveurs. De nos jours encore, dans certaines parties de cet affreux petit globe, on vous promène, chaque année, sur un char dit sacré, dont la fonction sacerdotale consiste à écraser sous ses roues les fidèles qui se couchent à terre en rangs pressés sur son passage; ailleurs, on élève au grade de saint, à grand renfort de trompettes, un malheureux qui n’a pas trouvé d’autre moyen de vous glorifier dans vos œuvres, que de se faire dévorer par les poux. Plus loin, l’idéal de la piété consiste à s’abîmer, jusqu’à ce que mort s’ensuive, dans la contemplation de son nombril.
— Voilà une singulière invention, dit le bon Dieu. C’est, je crois, le premier globe où l’on ait eu l’idée d’une chose pareille. Et l’on dit, pour déprécier mon œuvre, qu’il n'y a rien de nouveau sous les soleils! Que diable peuvent-ils regarder sur leur nombril?
— Sans compter, reprit le sous-préfet, toutes les sottises qu’on vous a prêtées à vous-même. Saturne, vous avez voulu manger vos propres enfants, et ce repas contre nature aurait été consommé, si leur mère ne vous eût fait avaler des quartiers de rocher à leur place ; Jupiter, vous êtes descendu sur la terre pour y faire toutes sortes de polissonneries ; Jéhovah, vous avez donné à Abraham le conseil immoral de prostituer sa femme pour de l’argent,
en la faisant passer pour sa sœur; sous le même nom, bien avant ce temps-là, ils vous ont fait condamner tous les hommes, jusqu’à la dernière génération, pour punir l’un d’entre eux qui vous avait volé une pomme ; plus tard, il est vrai, vous leur avez permis de racheter cette faute en crucifiant votre fils unique que, dans celte intention, vous aviez fait descendre parmi eux. Depuis cette époque, non contents de l’avoir crucifié, ils le mangent tous les matins.
— Tout cela est absolument insensé, dit le Père éternel; cette planète est atteinte d’une affection mentale de la pire espèce. Quel remède employez-vous contre ce dérèglement cérébral?
— Seigneur, nous leur administrons, en ce moment, quelques infusions de science.
— Très bien. Cela opère-t-il?
— Cela opère assurément. Mais ces cerveaux, trop affaiblis par les terreurs religieuses, ne peuvent supporter les réactions de la science , même absorbée à faible dose, et ils commencent à délirer d'une autre façon.
— Ils vont vouloir me supprimer tout à fait pour me punir de leur avoir fait de si belles peurs, dit Fauteur de tout avec son bon sourire. Dieu merci, je suis habitué à cela. 11 n’y a guère de nébuleuses où pareille chose ne m’arrive. Prenez garde seulement que leurs savants ne deviennent aussi intolérants et aussi enragés que leurs prêtres. Mais ne vous effrayez pas si ces symptômes se manifestent, et surtout ne changez pas le médicament. Continuez la science à haute dose. Elle finit toujours par guérir le mal qu’elle a fait. C’est la meilleure drogue de ma pharmacie. Ont-ils déjà découvert le proto plasma?
— Oui, Père éternel, et si vous saviez les conséquences qu’ils en tirent?
— Si je ne le savais pas, je ne saurais pas tout, et, si je
ne savais pas tout, je ne serais pas le bon Dieu, le leur et le vôtre, quoi qu’ils en disent. Parbleu, ils en tirent la conséquence que la vie est un simple mécanisme produit par des forces complètement aveugles qui opèrent à l’aventure, sans savoir ce qu’elles font. C’est aussi bête que les religions dans lesquelles ils me représentent comme un fabricant de poteries, confectionnant un homme en terre glaise et soufflant dessus pour le faire mouvoir; aussi bête, mais pas davantage. Sauf l’aberration de l’aveugle mécanique, ils sont même plus près de la vérité. Certes, je ne méprise pas la mécanique. Je l’emploie même volontiers dans certaines parties de mes opérations. Il en est de même pour la physique et la chimie. Si je n’étais pas le grand mécanicien, le grand chimiste, le grand physicien, ni chimie, ni physique, ni mécanique n’existeraient, et si réellement je n’y voyais goutte, ainsi qu’ils le crient, les imbéciles, comment ferais-jepour leur ouvrir les yeux? Les malheureux ne se doutent pas qu’à chaque pas qu'ils font, c’est moi qu’ils découvrent, et qu’au bout de leur lorgnette, ils apercevront : quoi? le bon Dieu. — Qui sera attrapé ce jour-là? De toute éternité, j’en ris d’avance.
Le directeur de la voie lactée et le sous-préfet du tourbillon jaune se mirent à rire, comme doit le faire tout subalterne, quand il voit le maître en gaîté.
— Mais j’y pense, reprit le Seigneur, que faites-vous de leurs âmes, quand elles vous arrivent? J’espère que vous ne les mêlez pas à celles des mondes en bon état.
— J’ai donné ordre de les parquer dans un endroit réservé, répondit le directeur. Là on s’efforce de nettoyer leurs immondices. Mais cette lessive est presque impossible, à tel point les idées fausses et les penchants vicieux sont enracinés dans ces êtres. Les uns se scandalisent de ce
qu’il n’y ait pas un enfer pour ceux qu’ils ont damnés; les autres s’indignent de ne pas trouver dans l’autre monde le paradis qu’on leur avait annoncé. Tous réclament à cor et à cri la réalisation de leurs chimères, et clabaudent contre vous, Père éternel, vous accusant de les avoir trompés. Quant à ceux qui ne croyaient à rien, ils prétendent qu’on ne les fourrera pas dedans, qu’ils ne sont pas morts du tout, et que tout cela n’est qu’un rêve.
— Laissez ceux-là rêver tant qu’ils voudront, et donnez aux autres tout ce qn’ils demandent.
— Quoi! Seigneur...
— J’ai fait essayer ce procédé dans plusieurs univers, et il a parfaitement réussi.
— Leur donner tous leurs paradis! s’écria le souspréfet. Mais vous n’imaginez pas, Père suprême, combien il y en a de stupides.
— Plus leurs paradis sont stupides, plus vile ils en seront dégoûtés. Cela les déterminera à chercher mieux, et, de cette façon, ils arriveront à se faire de la vie éternelle une idée à peu près raisonnable.
— Mais il en est qui rêvent de ne rien faire absolument pendant toute l’éternité, si ce n’est de contempler les douze apôtres et les quatre évangélistes, et d’entendre à perpétuité chanter le chœur des anges.
— Eh bien ! qu’ils regardent les apôtres tant que cela leur fera plaisir, etqu’ils écoutent chanter les anges jusqu’à ce qu’ils en aient par-dessus les oreilles. Un jour viendra où ce seront eux qui hurleront en chœur: « Assez! assez! ouvrez la porte! que je m’en aille! » Vous les laisserez cuire dans leur paradis, quelques milliers d’années encore, pour leur apprendre à en inventer d’aussi ridicules ; après quoi vous leur donnerez la clé des champs, et je vous réponds qu’ils n’y reviendront plus.
— Et ceux qui réclament des houris, dans des jardins enchantés, sur la promesse d’un certain Mahomet?
— Donnez-leur des jardins et des houris tant qu’ils en voudront. On se lasse de tout, même des jolies filles.
Ayant ainsi réglé le sort des habitants de la terre, et fait tourner à notre profit nos plus déplorables erreurs, le Père de tous les êtres continua son inspection dans l’Empyrée.