Thélêtos et Sophia
Ces douze Eons forment laDodécade.
La réunion de l’Ogdoade, de la Décade et de la Dodécade, manifestant par degrés successifs et descendants I’Absolu, constituent la Plénitude, ou, pour parler le langage de Valentin, le Plérome.
Chacun des Eons est une hypostase de la vie de 1’ Abîme divin, un type qui le reproduit, un échelon mystérieux pour monter jusqu’à lui. L’Ogdoade est plus élevé que la Décade, et la Dodécade moins élevée. Valentin disait avec Paul ( Colossiens , II, 9) : « En elle habite le Plérome de la divinité. » — « ’Ev a ùtw x* toucsT ttxv rh nXvjpOjy.a TY}Ç 0cÔTT|TOÇ. » . .
Ces notions contiennent l’essence de la Théologie du grand Valentin. Nous devons maintenant exposer avec la même clarté simple et sans emphase la cosmogonie de ce docteur de la Gnose,
Tous les Eons émanés de I’Abîme ne connaissaient pas son essence, sa nature. Seul, Nous (l’intelligence) la connaissait, étant le principe mâle sorti de lui et d’Ennoia. « Personne, disent Mathieu et Luc, ne connaît le Père, si ce n’est le Fils. » (Math., xi, 27 ; Luc.,, x, 22.)
Cette science parfaite cependant était ambitionnée par tous les Éons. Ils émanaient de Dieu, ils tendaiemt à Lui, ils l’aimaient, ils étaient dévorés du désir insatiable de le connaître. Nous leur aurait communiqué cette science parfaite si le Silence éternel le lui eût permis. Mais il ne le permit pas.
Par suite de l’émanation à mesure que les Éons émanés s’éloi-
gnaient de leur source, du foyer de l'Infini, leur ignorance de ce mystère ineffable allait croissant et leur langueur s'augmentait. Leur insatiable désir devenait une véritable souffrance. Cette souffrance, Sophia la ressentait à un degré incalculable. Elle était le dernier Éon de la Dodécade, le plus loin du Père, par là même le plus ignorant du secret de sa Nature. Unie à Thélêtos (volonté), elle ne pouvait supporter son principe mâle. Elle avait soif de I’Abîme. Elle désirait s’unir avec Lui. Elle aimait la source des émanations, le père des Eons, le premier Eon. Elle luttait ainsi contre l’impossible. Et dans la violence passionnée de cette lutte, elle se serait perdue, anéantie, si la Limite, l’Éon Horos ne lui avait été envoyée par Sigè (le Père). Horos fit rentrer Sophia dans les limites de son être, dans les bornes de sa nature. Emané pour restaurer l'harmonie du Plérome troublée par les langueurs de Sophia, Horos se sentit impuissant à remplir toute sa mission, car, dans sa passion d’amour indicible, Sophia avait déjà gravi les sublimes échelons de la Plénitude.
Il fallut aider Horos. C’est pourquoi Nous émana un couple nouveau Christ et Pneuma (l’Esprit). Ces deux Eons devaient pacifier le monde divin du Plérome.
Christ apparaissant aux Eons leur expliqua le déploiement de l’Absolu, ses lois, ses règles, ses exigences, sa norme. Grâce à lui, les Eons comprirent que l’Absolu, incompréhensible en soi, ne peut être perçu et saisi par ses manifestations, ses émanations, son devenir successif et que son incommunicable essence reposait dans l’éternel Sigè (Silence).
Après Christ, Pneuma parla aux Eons et leur enseigna la sainte résignation et la sainte paix de l’acquiescence.
Cependant les langueurs de Sophia n’avaient pas été stériles. Sans le secours de son parent Volonté, elle avait enfanté d’ellemême, durant ses ardeurs inassouvies, un Eon femelle émané de son désir de s’unir à 1’ Abîme.
Cet Eon, Achamoth, ou Sophia-terrestre, précipité en naissant du Plérome, exilé dans le chaos, errait hors des limites du Monde divin que lui barrait impitoyablement Horos.
Achamoth, en tombant du Plérome, avait eu la vision rapide de la Lumière ineffable qui lui était ravie. Le sentiment de sa chute, la pensée torturante de son isolement la poursuivaient dans son
exil. On pourrait lui appliquer ces beaux vers du poète ésotérique, Lamartine :
Tout mortel est semblable à l’exilé d’Éden,
Lorsque Dieu l'eut bauui du céleste jardin;
Mesurant d’un regard les fatales Limites,
Il s’assit en pleurant aux portes interdites.
Tl entendit de loin, dans l’immortel séjour, L’harmonieux«soupir de l’Éternel amour.
Souvent l'infortunée s'élancait jusqu’aux confins de la Plénitude. Horos la repoussait, comme l'archange au glaive llamboyant de la Bible repoussait Adam et Ève des portes resplendissantes du Paradis.
Alors, Achamoth roulait dans le vide et pleurait:
Borné dans sa nature, iDiini dans ses vœux,
L'Homme est un Dieu tombé qui se souvient des Cieux.
De ces larmes sacrées naquit l'élément, humide. De cette tristesse auguste sortit la matière.
Alors, Horos eut pitié d'Achamoth. Il émana pour la consoler l’Éon Jésus, dont elle devint, la compagne et qui fit briller sur elle un reflet du Plérome.
Ainsi rachetée et réhabilitée, Achamoth émana trois éléments : le Pneumatique, le Psychique, l’Hvlique. De ces trois éléments elle forma le Démiurge, ouvrier inconscient des mondes d’en Bas.
Démiurge, qui avait en lui tout à la fois le reflet du Plérome et l’élément naturel, sépare le principe hylique du principe psychique, primitivement confondus dans le chaos, et en créa six mondes gouvernés par six Eons. Ces six mondes sont les sphères d'en haut, la zone sextuple du Firmament.
Avec le principe hylique. Démiurge organisa le monde matériel: « Ce monde subsiste en Dieu, disait Valentin, comme une tache sur une tunique blanche. » L’Eon de ce monde matériel est Satan, appelé aussi l’Archôn de ce monde par saint Paul. Satan est né de la matière, en même temps que son escorte d’esprits pervers.
Bientôt Démiurge voulut combattre la méchanceté de Satan. Il lui opposa un adversaire, I'homme.
L’âme de l’homme est formée d'un rayon du principe psychique; son corps, d’un fragment hylique de la matière. Achamoth insinua
alors dans l’homme un germe pneumatique. De là la triple nature de l’homme.
Démiurge fut jaloux de son œuvre quand il vit qu’elle était ennoblie par le germe pneumatique, étincelle du Plérome. Pour se venger, il imposa à l’homme l’obligation de s'abstenir du fruit savoureux de l’arbre de la Science du Bien et du Mal.
L’homme désobéit à cette loi, se révolta contre Démiurge et fut chassé du Paradis. Une triple enveloppe hylique empoisonna son âme. Démiurge le soumit aux appétits des sens et lui donna le goût des voluptés, afin d’étouffer en lui le germe de la lumière, la clarté pneumatique que lui avait donnée Achamoth.
Achamoth bienfaisante et douce, pitoyable et maternelle, Achamoth, « sel de la terre » et « lumière du monde », donna alors à l’homme la grâce, cet invisible secours qui lui permet de résister aux natives concupiscences.
Les hommes sont divisés en trois classes :
Les Pneumatiques ou Gnostiques, esprits supérieurs et initiés, qui suivent la lumière d’Achamoth ; les Psychiques, flottant entre la lumière et les ténèbres, entre Achamoth et Démiurge; les Hyliques, sujets de Satan, dont l’âme est matérielle et qui seront anéantis.
Seth, Abel, Caïn, représentent ces trois catégories.