LE COURANT ALCHIMIQUE. — LA ROSE-CROIX
Le courant alchimique représente la voie centrale de transmission de la Science occulte. Les philosophes d’Hermès étudient les différentes parties de l’ésotérisme et quelques-uns d’entre eux s’appliquent particulièrement à l’étude du monde sensible; delà l’Alchimie.
Il ne faudrait pas croire cependant que l’Alchimie fût la seule occupation des hermétistes. Nous trouvons en effet toute une série de philosophes s’appliquant particulièrement à la Kabbale1, tels sont Zedechias sous Pépin le Bref, le rabbin initié Jechiel sous saint Louis, Albert le Grand vers la fin du xue siècle, Pic de la Mirandole, Reuchlin , Trithème, Agrippa, aux xve et xvic siècles. Ces noms indiquent la voie suivie par la tradition kabbalistique qui se continue au xvne siècle avec Robert Fludd (1574-1637) et Henry More (1614-1687) pour aboutir aux sociétés secrètes du commencement du xviiic siècle parallèlement à l’alchimie proprement dite.
A côté de ces philosophes se transmettant de génération en géné-
1. Voy. Eliphas Levi, Histoire de la Magie et Stanislas de Guaita, Essai de Sciences maudites.
ration le dépôt sacré qui leur a été confié, il existe divers courants émanés d’hommes, qui ont été se faire initier aux sources mêmes de la Tradition et qui reviennent ensuite rajeunir de leur apport le courant central qui se continue en Occident.
Il en est pour la philosophie hermétique comme pour la Grèce dont les grands esprits allaient subir l’initiation en Égypte et revenaient ensuite infuser un sang intellectuel nouveau à leur patrie.
Il est donc de la plus grande importance, pour éviter toute confusion, de ne pas énumérer des noms à la file; mais de bien distinguer le courant central de ces courants accessoires, des plus importants du reste.
C’est ainsi que Raymond Lulle (1235-1315) initié par les Arabes aux secrets du livre d’Hermès-Tau (Le Tarot) enseigne son Ars magna ou l’art de remplacer le cerveau humain par une machine mathématique, art qui formera le fonds de l’enseignement universitaire pendant quatre siècles.
C’est ainsi que Paracelse (1495-1541) reviendra de ses voyages riche de nouvelles lumières. Mais deux hommes nous intéressent au-dessus de tout à ce point de vue, ce sont ceux qui ont été puiser la tradition gnostique pure à sa source même et qui ont créé de sérieux courants d’initiative sous cette influence. Ces deux hommes sont Hugues de Payens, le fondateur de l’ordre du Temple au xne siècle, et Rosenkreuz, le fondateur de l’ordre de la Rose-Croix au xive siècle.
Le courant hermétique possédait bien la tradition kabbalistique alliée à la Gnose, ainsi que le prouvent les oeuvres de Jean Dée\ mais l’occupation des philosophes est tout intellectuelle, aucun ne songe à une réalisation sociale quelconque permettant de lutter à armes égales contre l’usurpatrice ignorante du pouvoir spirituel : l’Église.
Les Templiers. — Les sept croisés fondateurs de l’Ordre du Temple initiés en Palestine même aux secrets de la Gnose jettent les bases en 1418 de la Puissance qui faillit réaliser dès le xive siècle les aspirations secrètes des initiés.
Les Templiers voulaient rétablir l’ancienne organisation universitaire de l’antiquité. Dans chaque centre important une commanderie était établie, plusieurs commanderies étaient régies par un prieuré > plusieurs prieurés se groupaient sous les ordres d’un
t. Surtout sa Monas Hieroglyphica dans laquelle il montre que la vie du Christ est basée sur le mythe solaire, image de la loi universelle.
grand prieuré gouvernant la Province. Les grands prieurés se groupaient à leur tour par nation parlant une langue différente et le tout était régi par le pouvoir central ayant à sa tête le Grand Maître.
Ainsi les peuples parlant des idiomes divers recevaient l’impulsion intellectuelle d’un centre unique et le but de cette impulsion n’était pas l’obscurcissement a priori des intelligences; mais bien leur émancipation par la charité et par la science, les deux pivots de l’ordre du Temple.
C’était une attaque directe à l’Église et à la Papauté; celle-ci sentit le danger et employa un moyen radical. Le 13 octobre 1307 Philippe le Bel arrêta les Templiers sur tout le terrritoire et les fit brûler après un jugement sommaire. En 1312 le pape Clément Y détruisit l’ordre administrativement.
La Gnose n’avait pu réussir jusque-là socialement parce qu’elle n’avait pas d'âme , elle n’était pas constituée comme un être complet, elle n’existait pas comme puissance efficiente dans l’invisible. Le martyre volontaire de Jacques Molay donnait au courant gnost.ique cette âme directrice qui lui manquait, ce courant devenait toutpuissant subitement, de par son ennemie même et nous le retrouverons avec la Réforme et avec la Révolution française. Notons bien le caractère essentiellement réalisateur de l’ordre du Temple.
Après sa destruction plusieurs de ses initiés qui avaient échappé au supplice fondirent les premières des grandes fraternités secrètes d’Europe, en exceptant toutefois la Sainte Wœhme qui datait de Charlemagne,
Chrétien Rosenkreuz, né en 1378, avait été élevé par un cercle d’initiés allemands qui savaient que de grands centres hermétiques subsistaient toujours en pays d’Orient.
A peine âgé de vingt ans, Rosenkreuz part, se dirigeant droit vers les sources de la Gnose. Il parcourt successivement la Turquie, la Palestine, l’Arabie, se faisant partout recevoir dans les centres d'initiation. A Damcar il découvre enfin le centre si cherché où il reçoit le complément définitif de la Tradition ésotérique.
Le jeune initié se rend encore à Fez où la Kabbale était enseignée puis revient par l’Espagne dans son pays natal, l’Allemagne.
Là il dévoila sa doctrine à un petit nombre d’initiés et s’enferma dans une grotte où il mourut en 1484 à l’âge de 106 ans.
En 1604 son sépulcre fut découvert orné d’inscriptions diverses dont une prophétique, si l’on en croit le Manifeste de la Confrérie de la Rose-Croix ( Fama fraternitatis Rosæ Crucis) paru vers 1613.
M. Louis Figuier a fort bien résumé l’histoire de cette confrérie, aussi lui empruntons-nous les extraits suivants qui montreront que la Gnose est le but secret de la Rose-Croix luttant contre l’ignorance de l’Eglise :
La doctrine et les règles de conduite des frères de la Rose-Croix sont contenues dans le Manifeste dont nous avons parlé et dans un autre petit livre intitulé la Confession de foi, qui est annexé au précédent.
Bien qu’il n’ait jamais été possible de connaître exactement ce que renfermait le grand secret des Rose-Croix, on pense qu'il portait sur ces quatre points : la Transmutation des métaux; — Y Art de •prolonger la vie pendant plusieurs siècles; — la Connaissance de ce qui se passe dans les lieux éloignés ; — Y Application de la cabale et de la science des nombres à la découverte des choses les plus cachées.
Le nombre des frères de la Rose-Croix n’était que de quatre au début de la confrérie, Rosenkreuz n’ayant dévoilé son secret qu’à trois compagnons, ou, selon d’autres, à ses trois fils. Leur nombre s’accrut bientôt jusqu’à huit. Ils étaient tous vierges. Ces adeptes fondateurs se réunissaient dans une chapelle appelée du Saint- Esp?'it, et c’est là qu’ils distribuaient les enseignements et les avis aux nouveaux initiés.
Une fois entrés dans le sein de la confrérie, les frères se juraient une fidélité inviolable, et s’engageaient par serment à tenir leur secret impénétrable aux profanes. Ils ne se distinguaient les uns des autres que par des numéros d’ordre; individuellement ou collectivement, ils devaient se contenter de prendre le nom de la confrérie, à l’exemple de leur premier fondateur, qui ne s’était jamais fait connaître que sous le titre de frère illuminé de la R.-C . Cette manière de s’absorber dans la personne de leur maître montre assez dans quelle union étroite ils entendaient vivre avec son esprit, et combien ils étaient résolus à suivre fidèlement la règle qu’il leur avait tracée, et dont voici les articles principaux :
« Exercer la médecine charitablement et sans recevoir de personne aucune récompense;
« Se vêtir suivant les usages du pays où l’on se trouve;
« Se rendre, une fois tous les ans, au lieu de leur assemblée générale, ou fournir par écrit une excuse légitime de son absence;
« Choisir chacun, quand il en sentira le besoin, c’est-à-dire
quand il sera au moment de mourir, un successeur capable de tenir sa place et de le représenter;
« Avoir le caractère de la R. -G. pour signe de reconnaissance entre eux et pour symbole de leur congrégation.
« Prendre les précautions nécessaires pour que le lieu de leur sépulture soit inconnu, quand il arrivera à quelqu’un d’eux de mourir en pays étranger.
« Tenir leur société secrète et cachée pendant cent vingt ans, et croire fermement que, si elle venait à faillir, elle pourrait être réintégrée au sépulcre et monument de leur premier fondateur1. »
Avec la. stricte observation de ces préceptes, dont l’application ne présente, comme on le voit, que peu de difficultés, les Rose- Croix se vantent d’obtenir des grâces et des facultés telles que Dieu n’en a jamais communiqué de semblables à aucune de ses créatures. Les Rose-Croix affirment, par exemple :
« Qu’ils sont destinés à accomplir le rétablissement de toutes choses en un état meilleur avant que la fin du monde arrive;
« Qu’ils ont au suprême degré la piété et la sagesse, et que, pour tout ce qui peut se désirer des grâces de la nature, ils en sont paisibles possesseurs, et peuvent les dispenser selon qu'ils le jugent à propos;
« Qu’en quelque lieu qu’ils se trouvent, ils connaissent mieux les choses qui se passent dans le reste du monde que si elles leur étaient présentes;
« Qu’ils ne sont sujets ni à la faim, ni à la soif, ni à la vieillesse, ni aux maladies, ni à aucune incommodité de la nature ;
« Qu’ils connaissent par révélation ceux qui sont dignes d’être admis dans leur société;
« Qu’ils peuvent en tout temps vivre comme s’ils avaient existé dès le commencement du monde, ou s’ils devaient rester jusqu’à la fin des siècles;
« Qu’ils ont un livre dans lequel ils peuvent apprendre tout ce qui est dans les autres livres faits ou à faire;
« Qu’ils peuvent forcer les esprits et les démons les plus puissants de se mettre à leur service, et attirer à eux, par la vertu de leur chant, les perles et les pierres précieuses;
« Que Dieu les a couverts d’un nuage pour les dérober à leurs ennemis, et que personne ne peut les voir, à moins qu’il n’ait les yeux plus perçants que ceux de l’aigle;
L G. Naudé, Instructions à la France sur la vérité de l'histoire des frères de la Fose-Cr^oix.
« Que les huit premiers frères de la Rose-Croix avaient le don de guérir toutes les maladies, à ce point qu’ils étaient encombrés par la multitude des affligés qui leur arrivaient, et que l’un d’eux, fort versé dans la cabale, comme le témoigne son livre H , avait guéri de la lèpre le comte de Norfolk, en Angleterre ;
« Que Dieu a délibéré de multiplier le nombre de leur compagnie ;
« Qu’ils ont trouvé un nouvel idiome pour exprimer la nature de toutes les choses;
« Que par leur moyen le triple diadème du pape sera réduit en poudre ;
« Qu’ils confessent librement, et publient, sans aucune crainte d’en être repris, que le pape est l’Antéchrist;
« Qu’ils condamnent les blasphèmes de l’Orient et de l’Occident, c’est-à-dire de Mahomet et du pape, et ne reconnaissent que deux sacrements, avec les cérémonies de la première Église, renouvelée par leur congrégation ;
« Qu’ils reconnaissent la quatrième monarchie, et l’empereur des Romains pour leur chef et celui de tous les chrétiens ;
« Qu’ils lui fourniront plus d’or et d’argent que le roi d’Espagne n’en a tiré des Indes, tant orientales qu’occidentales, d’autant plus que leurs trésors sont inépuisables;
« Que leur collège, qu’ils nomment College de Saint-Esprit, ne peut souffrir aucune atteinte, quand même cent mille personnes l’auraient vu et remarqué;
« Qu’ils ont dans leurs bibliothèques plusieurs livres mystérieux, dont un, celui qui leur est le plus utile après la Bible, est le même que le révérend Père illuminé R. C. tenait en sa main droite après sa mort;
« Enfin, qu’ils sont certains et assurés que la vérité de leurs maximes doit durer jusqu’à la dernière période du monde1. »