Je vais en donner quelques exemples
Jacob, ayant une peau de chèvre sur les mains et sur le cou, trompe son père Isaac, et surprend sa bénédiction qui appartenait- de droit à Ésaii, l’aîné des deux fils. Ésaii, dépouillé de son droit d’aînesse, réclame contre la tromperie. Chez nous, erreur ne fait pas compte; et l’on trouverait tout simple qu’lsaac, convaincu de la supercherie de son fils cadet, lui eût retiré son don, et eût restitué sa bénédiction à l’aîné. Mais Isaac déclare que c’est impossible, et accorde à Ésaii d’autres dons pour le consoler de la perle de celui-ci. Pourquoi ? C’est que l’effet de la bénédiction était irrévocable; et l’on sait la prospérité promise à Jacob. On ne pouvait multiplier la bénédiction, attendu qu’il ne pouvait y avoir deux aînés. C’est le droit d’aînesse lésé qui avait armé Caïn contre Abel, et qui, plus tard, arma les fils de Jacob contre Joseph. Ce même Jacob, grand amateur de bénédictions, rencontre un jour un ange, avec qui il lutte, et qu’il saisit fortement, lui annonçant qu’il ne le lâchera qu’après avoir reçu sa bénédiction : et l’ange, pour recouvrer sa liberté, se hâte de bénir Jacob. Cet ange ne pouvait plus retirer sa bénédiction; et une malédiction eût été sans effet; la place était déjà prise.
Il en était de même des malédictions; et ces actes, ainsi que les prières, les serments, les prédictions et les invocations, étaient sous l’influence de cette loi générale qui conduit le monde, et qu’on appelait le sort ou la fatalité. Nul ne pouvait éviter sa destinée.
C’est ainsi qu’il faut comprendre l’histoire fabuleuse; et cette impossibilité de revenir sur une promesse, ou de retirer un don heureux ou funeste, que l’on rencontre à chaque pas, tient à l’influence des paroles et des actes symboliques.
Neptune se voit obligé, par le serment qu’il a fait à Thésée, de faire périr Hippolyte, qu’il sait innocent. Jupiter, par le même motif, brûle Sémélé; et Phébus confie son char à Phaéton.
Dans nos contes de fées, on voit souvent une fée jeter par colère un mauvais sort sur une jeune princesse : et les autres fées, ne pouvant enlever le mauvais sort, cherchent à l’atténuer en donnant quelque heureuse qualité à la princesse. — Dans les Mille et une Nuits, on trouve que certains gestes, certaines paroles, produisent, sans intention, un grand effet qui étonne. La mère d’Aladin, en frottant sa lampe pour la nettoyer, voit apparaître un génie. Le hasard seul lui a appris le moyen de se servir miraculeusement de sa lampe.
l’unique jusqu’à la construction de la tour de Babel. Les chrétiens, en commandant aux démons, substituèrent le nom de Jésus-Christ à celui de Dieu le père : le nom divin de Jésus-Christ, inconnu des hommes, devait n’être connu que des anges et des démons L
Lors de la descente du Saint-Esprit sur les apôtres, il se fit un grand vent fpneuma ou spiritus); et chaque apôtre vit descendre sur lui une langue de feu : aussitôt tous les apôtres se mirent à parler des langues étrangères. Le vent était la marque du Saint-Esprit, considéré comme igné; et les langues de feu, sa distribution. Cellesci marquaient, en outre, les langues différentes inspirées subitement aux apôtres. Il y avait encore allusion à la chute des langues de feu, qui aura lieu lors de l’embrasement du monde, lequel était alors considéré comme prochain. Ceci se rapporte encore à la confusion ou chute des langues, lors de la construction de la tour de Babel.
La puissance attachée aux talismans n’avait pas d’autre fondement que l’influence des paroles magiques, que ces paroles fussent écrites en toutes lettres, ou qu’elles fussent représentées par des symboles.
L’art médical était fondé, en partie, sur les rapports extérieurs des choses : la rhubarbe chassait la bile, parce que la rhubarbe et la bile sont jaunes : le loriot, espèce d’oiseau, guérissait la jaunisse, parce que l’un et l’autre se nomment ictéros en grec. Chaque partie du corps, interne ou externe, trouvait parmi les plantes, des analogues qui, par imitation de là forme du membre, lui procuraient la guérison des maux dont il était particulièrement affecté.
Sous le rapport moral, la philosopliie trouvait encore des ressemblances entre l’homme petit monde et le grand monde ou cosmos. Ainsi le monde avait une intelligence opératrice et une âme motrice : et l'homme avait aussi une intelligence et une âme.
La divination des songes était fondée sur Yimilation, produite par les images fantastiques des rêves, appelées éléments. On connaît le songe de Pharaon, expliqué par Joseph. Les sept vaches grasses et les sept vaches maigres correspondaient aux années de fécondité et de stérilité de la terre. En voici un autre exemple. Un Grec ayant rêvé qu’un de ses amis lui rendait de l’argent prêté, et
t. Saint Paul distingue positivement la langue des anges de celle des hommes; et il affirme que lorsqu’il fut transporté au troisième ciel, il y entendit des paroles qu’un homme ne pouvait pas comprendre. Selon le Targum, cette langue est celle au moyen de laquelle Dieu créa le monde.
qu'il remettait à celui-ci son obligation écrite, les devins de Memphis lui annoncèrent que ce songe signifiait qu'il n'aurait pas d'enfant : parce que, la quittance rendue, il ne pouvait toucher aucun intérêt; et que celui qui s’abstient des femmes, ne peut avoir d’enfant. En grec, auo/y/j signifie abstinence , et obligation écrite; et tôxoç, enfant, et intérêt de l’argent. (Voyez Artémidore.)
L’histoire des animaux fournissait à la morale pratique des symboles de vertus à exercer et de vices à fuir. Le lion signifiait courage; le pélican, qui se sacrifie, dit-on, pour ses petits, signifiait amour paternel; la huppe, qui nourrit ses vieux parents, signifiait piété filiale ; et ces exemples que donnait la nature étaient beaucoup plus persuasifs que les lourds préceptes d’un pédagogue, parce qu’ils faisaient rentrer la pratique des vertus dans l’ordre nécessaire des choses de ce monde. Ainsi l’on disait que les dieux sont toujours bienfaisants ; mais que l’homme, en péchant, s’éloigne de leur action; comme, lorsque l’on se met à l’ombre, on se soustrait à la chaleur du soleil.
Ainsi, dans l’Occident, le symbole ne fut qu’un signe purement mémoratif; tandis que, dans l’Orient, c’était une parole, une puissance.
La distinction que je viens d’établir entre le symbolisme oriental et le symbolisme occidental, distinction qui n’a jamais été faite avant moi, disparut en partie lorsque les Romains conquirent l’Orient. Alors, les superstitions chaldéennes, égyptiennes et persanes s’introduisirent dans Rome. Le culte de Mithras, celui de Sérapis, et l’emploi général des amulettes et des anneaux constellés s’y établirent ; et le symbolisme oriental prit place à côté du symbolisme occidental.
Le christianisme, venu d’Orient, apporta aussi sa part de symbolisme : et le signe de la croix, employé par les fidèles, dans les occasions de péril, servit à raffermir leur courage et à chasser les démons. Le souffle dans l’oreille, l’appfication de l’huile sainte, le sel, la salive et l’imposition des mains, conférant le Saint-Esprit, sont encore des symboles orientaux1 * * 4. L’emploi de ces symboles,
1 . Le Catéchisme du concile de Trente, donnant la définition des
sacrements en général, dit que « ce sont des signes institués de Dieu et
non des hommes, qui renferment en eux la vertu de produire la chose sacrée qu'ils signifient. » Par exemple, dans le baptême, l’ablution du corps opère invisiblement dans l’âme ce qu’elle désigne et marque extérieurement. Mais il faut y joindre les paroles sacramentelles, la foi et l’intention. (Chez les premiers chrétiens, l’ablution était complète, afin
que tout le corps participât à la régénération.)
réservé autrefois en Orient au seul sacerdoce, ne put non plus avoir de vertu, en Occident, que par une personne consacrée. Un laïque n’a pas la puissance opérante : il n’a pas en soi l’efficacité apostolique. Ainsi, un laïque qui usurperait les fonctions ecclésiastiques, ne commettrait pas seulement un sacrilège; mais il ne produirait aucun effet : les péchés seraient toujours retenus ; sa messe serait nulle ; et les sacrements ne seraient point conférés par lui.
En Orient, tout acte ou tout événement important était accompagné d’un signe, c’est-à-dire d’un acte, d’un fait, qui l'annonçait ou le confirmait : d’où est venu le présage. Ce signe était souvent arbitraire, mais souvent extraordinaire, ce qui lui faisait donner aussi le nom de miracle. Il n’était point efficace par rapport à la chose prédite, parce qu'il ne tenait pas au symbolisme proprement dit : c’était l’éclair qui annonce le tonnerre ; de là les signes du zodiaque, à cause de l’annonce des événements. Ainsi, nous voyons dans Isaïe, ch. xxxvm, v. 5 à 8 : « Voici ce que dit le Seigneur... J’ajouterai encore quinze années à votre vie, et je vous délivrerai de la puissance du roi des Assyriens. Voici le signe que le Seigneur vous donnera pour vous assurer qu’il accomplira ce qu’il a dit : je ferai que l’ombre du soleil, qui est descendue de dix degrés sur le cadran d 'Achaz, retournera de dix degrés en arrière. Et le soleil remonta des dix degrés par lesquels il était déjà descendu. »
Dans l’Évangile, les miracles de Jésus-Christ ne sont désignés que sous le nom de signes, comme annonçant sa mission divine, et l’événement prochain.
De là sont venues certaines coutumes, qui emploient des signes dont la vertu est d’annoncer la consommation d’un acte, d’une résolution.
Ainsi, chez les Hébreux, le propriétaire se déchaussait d’un pied, devant des témoins, lorsqu’il consentait à vendre sa maison ou sa terre. Autrefois, on nouait les deux bouts d'une paille pour montrer que l'affaire était conclue, et la paille était jointe à l’acte écrit. Quand une femme renonçait à la communauté, elle mettait les clefs de la maison sur la fosse de son mari. Encore aujourd’hui, lorsqu’on prête serment, on lève la main droite (la main de justice). Dans certaines provinces, tant que les contractants n’ont pas frappé dans la main l’un de l’autre, il n’y a rien de fait : après le coup retentissant, tout est fini ; il n’y a pas moyen d’en revenir.
Il est facile de voir, par tout ce qui vient d’être rapporté, que le nom de symbole réveille toujours l'idée d’une signification métaphorique; et que Y imitation, dans l’antiquité, n’était pas seulement,
comme les savants Je pensent, le rapport du type à la copie (de celle-ci on n'en parlait pas, et elle était toujours sous-entendue) ; mais encore le rapport du symbole à la chose signifiée, portant le même nom. C’est donc toujours le nom du symbole, commun à toutes les idées qu’il désigne, que le symbole reproduit naturellement ; sauf ensuite à l’esprit à trouver le sens précis dans les circonstances de la phrase où le symbole est placé. Ainsi, en chinois, les mots et les caractères ont de nombreuses significations ; en sanscrit, les mots ont un grand nombre de sens différents ; Horapollon nous prouve que les symboles hiéroglyphiques avaient des significations très nombreuses; enfin, l’exemple curieux que j’ai donné de l’application du symbolisme à la langue sacrée, fait voir que le même nom, représenté par le même signe, avait des valeurs très diverses. Ainsi, nous avons vu que le jonc, arnrès, désignait l’hiérogrammate, la nourriture, la science, le pain, le boulanger, la fin, la maladie, la corde de jonc, le port, l’ancre, le contentement, etc.; et nous avons reconnu qu’une partie de ces valeurs était restée dans le copte moderne.
s ±. — DES TABLEAUX D’ANALOGIE ET DE LEUR CONSTRUCTION
Dans les méthodes employées par l'initié pour exprimer ses idées, nous n’avons jamais vu jusqu’ici la forme générale d’exposition subir le moindre changement. La valeur des signes employés varie ; mais là se borne toute la méthode.
Que faire pour développer dans un harmonieux ensemble les rapports qui existent entre les sujets traités?
Nous verrons fréquemment, en parcourant un traité occulte, des phrases dans le genre de celle-ci :
L'aigle se rapporte à l'air,
phrase incompréhensible si l’on n’en trouve pas la clef.
Cette clef réside tout entière dans une méthode d’exposition établie d’après la méthode générale de la Science occulte : l’analogie.
Cette méthode consiste à exprimer les idées de telle façon que l’observateur puisse saisir d’un coup d’œil le rapport qui existe entre la Loi, le fait et le principe d’un phénomène observé.
Ainsi un fait étant donné, vous pouvez sur-le-champ découvrir
la loi qui le régit et le rapport qui existe entre cette loi et une foule d'autres faits.
Comme deux choses (FAITS) analogues à une même troisième (LOI) sont analogues entre elles, vous déterminez le rapport qu: existe entre le fait observé et l’un quelconque des autres phénomènes.
Cette méthode, on le voit, analyse, éclaire les histoires symboliques; aussi n’était-elle employée que dans les temples et entre élève et maître. Elle était basée sur la construction de tableaux disposés d’une certaine façon.
Pour découvrir la clef du système, essayons de le reconstituer de toutes pièces.
Après avoir lu une histoire symbolique j’ai découvert qu’elle renfermait trois sens.
D’abord un sens positif exprimé par la donnée même de 1 histoire : un enfant résulte d’un père et d’une mère; puis un sens comparatif exprimé par les rapports des personnages : rapport de la Lumière, de l’Ombre et de la Pénombre; enfin un sens hermétique et par là même très général : Loi de production de la Nature, le Soleil et la Lune produisant le Mercure.
La loi qui domine tout cela, c’est la loi du Trois. Les principes sont l’actif, le passif et le neutre.
Pour découvrir les rapports qui existent entre ces trois faits : production de V Enfant, production de la pénombre, production du Mercure, je les écris l’un au-dessous de l’autre en remarquant bien quel est le principe actif (-(-), le principe passif ( — ) et le principe neutre ( ) ainsi qu’il suit :
Il suffit d’un coup d’œil jeté sur ce tableau pour voir que les rapports sont admirablement indiqués. Tous les principes actifs des faits observés sont rangés sous le même signe -J- qui les gouverne tous. Il en est de même des principes passifs et des principes neutres.
Tous les faits sont rangés dans la même disposition en suivant une ligne horizontale, de telle façon qu’en lisant ce tableau verticalement f on voit le rapport des principes entre eux; en le lisant horizontalement on voit le rapport des faits aux prin-
Père
Lumière
Soleil
Mère
Ombre
Lune
co
Enfant
Pénombre
Mercure
cipes, et en parcourant son ensemble on voit s'en dégager la Loi générale.
A OITS
en
Une considération importante qui résulte de cette disposition c’est que, comme tous les faits sont gouvernés par la même loi, ces faits sont analogues entre eux et qu’on peut les remplacer les uns par les autres, en ayant soin de choisir, pour remplacer un mot, un autre mot gouverné par le même principe.
De là, une grande confusion dans l’esprit de ceux qui voient deux faits en apparence discordants accolés l’un à l’autre, comme dans la phrase suivante :
Notre mercure androgyne est l'enfant du Soleil barbu et de la Lune sa compagne.
Quel rapport peut-il y avoir entre ce métal, les planètes et la génération qu’on leur attribue? C’est pourtant une application des tableaux analogiques, car
Mercure androgine
„ ,, ° ; c est le Neutre
(Enfant) )
Soleil barbu )
. — ^ , , . b Col 1 ixbtll
(Pere) 1
Lune compagne ) ^ ,e passif
(Mere) i
et voici leurs rapports :
CO
Soleil
Lune
Mercure
Père
Mère
Enfant
Or
Argent
Vif argent
Si bien que l’alchimiste voulait dire si l'on remplace le Soleil par son équivalent l’Or, et la Lune par son équivalent l’argent :
Notre mercure androgyne est l'enfant de l'Or et de l'Argent.
Reportons-nous aux quelques mots sur l'alchimie du chapitre XIII et nous comprendrons tout à fait.
D’autres phrases sont aussi faciles à réduire pour celui qui connaît les rapports, tout en restant incompréhensibles pour le profane.
Ainsi l’Alchimiste ne dira jamais : changer le Solide en Liquide, mais bien : convertir la terre (solide) en eau (liquide).
Il résulte de cela que beaucoup d’ignorants prenant les phrases alchimiques à la lettre et lisant :
Tu changeras l'eau en terre et tu sépareras la terre du feu, se sont ruinés avant d’avoir trouvé le moyen de changer l’eau en humus ou de séparer la terre du feu. Ils n’ont pas peu contribué à jeter sur la Science occulte le discrédit dont elle jouit aujourd’hui. Il ne faut pas encore aller bien loin pour trouver des gens instruits qui professent gravement que la physique des anciens se réduisait à l’étude de leurs quatre éléments, terre-eau-air-feu. Ce sont ces gens qui trouvent si obscurs les livres hermétiques et pour cause.
Si l’on a bien compris l’emploi de la méthode analogique, on verra de suite l’importance des tableaux qui indiquent de suite les rapports entre les divers objets.
Ces rapports étaient d’une utilité extrême dans la pratique de certaines sciences antiques, entre autres la Magie et l’Astrologie.
Quand, par suite des persécutions du pouvoir arbitraire, les initiés furent obligés de sauver les principes de leur science, ils composèrent d’après les astres un livre mystérieux, résumé et clef de toute la science antique, et livrèrent ce livre aux profanes sans leur en donner la clef1. Les alchimistes comprirent le sens mystérieux de ce livre et plusieurs de leurs traités, entre autres les douze clefs de Basile Valentin, sont basés sur son interprétation. Guillaume Postel en retrouva le sens et l’appela la Genèse d'Henoch 2, les Rose-Croix le possédèrent également3 et les initiations élevées n’en ont pas perdu le secret comme le prouvent les ouvrages du théosophe de Saint-Martin 4 établis d’après ces données. On trouvera
1. Fabre d’Olivet, Vers dorés de Pythagore, p. 270. Astrologie.