II. Phénomènes généraux de la marche du sang
A. Phénomènes qualitatifs.
§ 713. Si nous portons nos regards sur les phénomènes que présente le courant du sang , nous voyons ,
1° Qu'au microscope , les globules marchent en ligne droite, sans nul changement dans leur situation relative. Ils s'avancent comme du bois flottant, sans tourner ni rouler sur eux-mêmes, et tous suivent la même direction, avec la même vitesse. Plusieurs séries de ces corpuscules se meuvent aussi parallèlement
(1) Opéra minora , t. I , p. 176.
(2) Loc. cit., p. 255.
(3) Denkschrif ten der Akademio zu Mucnnchen , t. VII, p. 201. ;
(4) Meckel, Archiv fuer Anaiomio , 1828, p. 343. ,
et avec calme dans un même vaisseau , sans se frotter les uns contre les autres , s'entrechoquer, tournoyer, ni s'entremêler; des bulles d'air même peuvent nager parmi eux , sans crever. Ces faits sont incontestables : ils ont été établis surtout par les observations de Haller (1), de Spallanzani (2) et de Dœllinger (3). C'est la sérosité du sang qui porte les globules. Dœllinger, comme nous l'avons déjà dit (§ 688, 1) , a jugé qu'elle coulait d'après les oscillations d'un globule empêtré. Si l'on raisonne par analogie, elle doit avoir un mouvement plus rapide que celui des globules.
2° De même que toute autre manifestation de la vie maté rielle , le courant du sang a lieu d'une manière uniforme et régulière, sans le moindre concours de la volonté; cependant il est assujetti à une multitude de modifications , qui dépendent de celles qu'éprouvent les diverses directions de la vie, et l'on tomberait dans une grave erreur si l'on admettait ici une absolue et invariable uniformité. Le sang , en sa qualité d'élément de l'organisme essentiellement mobile et qui ne peut même subsister qu'autant qu'il demeure toujours en mouvement , doit se ployer aux circonstances , et s'écarter aisément de sa marche habituelle. L'observation microscopique avait déjà instruit Haller de ces mutations ; souvent , dit-il (4)', le sang coule avec rapidité dans un vaisseau , tandis que , dans un autre vaisseau de la même partie , du mésentère par exemple , il se meut d'une manière lente ou s'arrête , et rien n'est plus commun (5) que de rencontrer des vaisseaux qui sont à moitié vides, qui même le sont entièrement. Spallanzani (6) a vu le sang couler régulièrement dans une branche , ne faire qu'osciller dans une autre branche du même tronc', et rester en repos dans une troisième. Cette irrégularité dans la vélocité et la direction du courant a été égale-
(1) Opéra minora, 1. 1, p. 76, 87, 192.
(2) Expér. sur la circulation , p. 161 , 252.
(3) Loc. cit., p. 227.
(4) Loc. cit., p. 191.
(5) Ibid., p. 174.
(6) Loc. cit., p. 150.
MOUVEMENS DU COEUU. 269
ment observée par Wedemeyer (1) et Sarlandière (2). Beaucoup de phénomènes qui ont lieu chez l'homme en santé attestent qu'elle est fréquente : il arrive quelquefois qu'on éprouve dans un point de son propre corps une sensation semblable à celle qui résulterait d'un écoulement d'eau dans une bouteille à étroite ouverture, et qui peut difficilement être attribuée à autre chose qu'à la pénétration du sang dans un rameau vasculaire demeuré vide pendant long-temps; dans ce qu'on appelle l'onglée , les doigts deviennent tellement exsangues qu'en y faisant une piqûre , il ne s'écoule pas une seule goutte de sang.
3° Ces variations surviennent principalement à la périphérie du système sanguin , où les vaisseaux sont liés ensemble par de nombreuses anastomoses , où leur extensibilité et leur dilatabilité permettent qu'ils changent aisément de diamètre. Comme ils ne font qu'un avec le sang , dont ils représentent le côté extérieur , ils se moulent en quelque façon sur lui , et suivent jusqu'à un certain point ses vicissitudes, de manière qu'ils se dilatent ou se resserrent suivant que lui-même augmente ou diminue de quantité (3). Mais l'anastomose est un canal de jonction entre deux courans, par lequel le sang passe de celui qui a la prépondérance dans l'autre qui est plus faible. Ainsi ce sang s'écoule, par le rameau anastomotique, du vaisseau qui a un plus grand diamètre dans celui qui en a un moins considérable. Mais, la plupart du temps, les deux vaisseaux sont d'égal calibre, et alors le sang n'a point de direction fixe dans l'anastomose ; sa direction varie en raison des changemens que subissent les courans contenus dans les deux vaisseaux.
( En examinant des vaisseaux capillaires' au microscope , on distingue de petits courans artériels à partir desquels le sang se partage en plusieurs gouttières , et de petits courans veineux dans lesquels il se réunit de nouveau ; mais quelquefois on voit la direction changer dans les anastomoses arté-
(1) Untersuchunyen ueher den Kreislauf , p. 19o.
(2) Mémoire sur la circulation du sang , p. 10.
(3) Hailer, Elem. physioloy., t. II , p. 22G.
rielles suivant la force des divers courans aflerens, et il est fort ordinaire qu'un lé^cr déplacement de l'animal imprime au cours du sang , dans la communication entre deux petits courans homogènes, une direction inverse absolument de celle qu'il suivait jusqu'alors. De cette manière, deux courans artériels ne se rencontrent pas dans une anastomose, mais celle-ci est parcourue tantôt dans un sens , tantôt dans l'autre. Les choses se passent du moins ainsi pour les plus petits courans artériels.) (1)
4° Quand le passage du sang à travers 'un organe est intercepté , ce liquide suit d'autres rameaux de la même branche, par lesquels il afflue en plus grande quantité dans les parties voisines. Mais si l'entrée d'un vaisseau d'une partie lui est interdite, par exemple, au moyen d'une ligature, il y reflue d'un autre vaisseau anastomotique, et comme celui-ci a dès lors une prédominance absolue , l'anastomose devient le tronc primordial , et acquiert un accroissement correspondant de calibre , qu'elle conserve ensuite. Ainsi , lorsque Kerr allègue comme argument contre la circulation, qu'une partie dont l'artère a été liée conserve encore sang et vie (2), il est réfuté par l'observation mille et mille fois répétée ; car, en pareil cas , on trouve toujours des anastomoses qui ont entretenu la circulation et qui d'ordinaire ont pris des dimensions trèsconsidérables.
a. Des veines superficielles et des veines profondes s'anastomosent ensemble , par exemple , celles du cerveau avec celles du cuir chevelu. On a trouvé les veines dites émissaires dilatées dans un cas de rétrécissement du sinus transverse du cerveau (3). Aux membres, les veines qui accompagnent les artères s'anastomosent avec celles qui rampent sous la peau; si la circulation vient à être gênée ou suspendue dans ces dernières par une compression extérieure , elles se tuméfient d'abord , mais peu à peu elles se dégorgent , par les anastomoses , dans les veines profondes ; c'est ainsi , par exemple ,
(1) Addition de J. Muller.
(2) Loc. cit., p. 451.
(3) Burdacli, Vom Baue des Gehirns, t. III, p. 5.
qu'un bandage serré peut être supporté pendant plusieurs semaines dans les cas de fractures. Lorsqu'on ouvre la veine médiane, le sang coule avec plus de force, dès que le sujet remue l'avant-bras , quoique les muscles ne compriment pas cette veine et ne lui envoient point non plus de sang. Quand on injecte la saphène , après l'avoir liée à la jambe, l'injection passe dans la veine crurale.
b. Plusieurs vaisseaux du côté droit et du côté gauche s'anastomosent ensemble sur la ligne médiane du corps ; telles sont , par exemple , les artères vertébrales , les carotides internes et les carotides externes. La carotide se vide après avoir été liée , mais elle ne tarde pas à se remplir de nouveau par le moyen des anastomoses (1).
c. Un tronc supérieur et un tronc inférieur s'unissent par le moyen de la veine azygos, de sorte que, si le sang de la veine cave inférieure a sa marche entravée, cette anastomose , la plus considérable que l'on connaisse parmi les veines, le mène dans la veine cave supérieure. La mollesse des parois abdominales, la facilité avec laquelle elles cèdent à toute pression extérieure, et les grandes variations que les viscères du basventre subissent dans leur état de réplétion , de distension et de mouvement , font que la circulation du sang peut être plus facilement dérangée dans la veine cave inférieure que partout ailleurs. Mais Reynaud a observé aussi un cas dans lequel la veine cave supérieure était oblitérée tout auprès du cœur , et où son sang passait dans la veine cave inférieure pour arriver à cet organe (2). Ce qu'il y a de plus commun , c'est de rencontrer des anastomoses entre des branches artérielles hautes et basses, par exemple , entre les artères nées près du cœur et à une certaine distance de lui. Ainsi la carotide s'anastomose avec l'artère vertébrale; dans un cas où la carotide interne était devenue imperméable par ossification , Willis trouva la vertébrale du même côté dilatée (3) ; aussi n'est-il pas rare qu'en cas d'anévrysme , on ait lié sans inconvénient les deux
(1) Burdach , Anatomische Untersuchungen , t. I , p. 73.
(2) Andral , Précis d'anat. patholog., 1. 1, p. 403.
(3) Burdach, Vom.Bu.uc des Gehirns , t. HI, p. 5.
carotides, comme Ta fait par exemple Mussay (d). La même chose arrive aux veines correspondantes ; vingt-quatre heures déjà après avoir lié les deux jugulaires , chez des Chevaux , Viborg trouva les veines vertébrales assez dilatées pour pouvoir les remplacer (2). Il n'y a aucun point du canal intestinal où l'on ne voie des branches supérieures et inférieures d'artères et de veines qui s'anastomosent ensemble : ainsi Chaussier a trouvé l'artère cœliaque et la mésentérique supérieure obstruées par des caillots fibrineux ; mais la mésentérique inférieure avait acquis assez de calibre pour pouvoir conduire aisément l'injection à l'estomac , au foie , à la rate et à l'intestin grêle (3). Il n'y a pas non plus d'articulation au dessus de laquelle on ne trouve des branches qui vont s'anastomoser avec d'autres récurrentes inférieures , de sorte que des centaines de cas d'anévrysme ont démontré qu'après la ligature de l'artère principale d'un membre , la circulation est entretenue dans ce dernier par les anastomoses dilatées. La plus volumineuse de toutes les anastomoses artérielles est formée par la mammaire interne et l'épigastrique ; elle unit ensemble les artères des membres supérieurs et inférieurs , puis indirectement l'aorte ascendante et l'aorte descendante, de sorte qu'en cas de gêne de la circulation dans les parties supérieures ou inférieures du tronc, elle vient en aide à la nature, comme dans l'exemple suivant. Goodisson trouva, chez une femme qui avait joui d'une bonne santé , et dont les membres pelviens n'étaient point amaigris , l'aorte entièrement obstruée , au dessous de l'artère mésentérique inférieure , par une masse d'os , de cartilage et de fibres ; les artères iliaques des deux côtés étaient en partie oblitérées; mais la mammaire interne, les intercostales , les lombaires et les spermatiques avaient acquis un tel volume, qu'au moyen de leurs anastomoses, elles fournissaient de sang le bassin et les membres inférieurs (4). Gilbert Blane a trouvé, chez un jeune garçon, l'aorte pectorale entièrement oblitérée depuis l'origine de l'artère
(1) Fioviep , Notisen, t. XXVIII, p, 14.
(2) Biudach ;loc cit.. t. III, p. 5.
(3) Jbid., p. 374.
(4) Hom, Noues Ji'chiv fucr mcdicinischc JErfaJinmy , 1822, p. 278.
MOUVEMENS DU COEUIl. 2'JÔ
sous-clavière gauche jusqu'à l'insertion du canal artériel, et remplacée par la sous-clavière gauche , la mammaire interne et l'intercostale supérieure dilatées. Reynaud a vu l'aorte très-rétrécie au dessous de la sous-clavière gauche ; mais les branches des sous-clavières , c'est-à-dire l'intercostale supérieure , la mammaire interne et la cervicale transverse, étaient aussi grosses que les brachiales , et de plus très-flexueuses, en sorte qu'elles pouvaient fournir la quantité nécessaire de sang à la portion de l'aorte située au dessous du rétrécissement, par le moyen des artères intercostales, et aux artères crurales, à l'aide des épigastriques (1). Dans un autre cas , où la partie inférieure de l'aorte ventrale et les iliaques étaient obstruées par des ossifications, les branches dilatées et trèsflexueuses de la mammaire interne conduisaient le sang à l'artère crurale et à l'hypogastrique (2). Chez un homme, dont le pouls n'avait offert aucune trace d'irrégularité, A. Meckel trouva l'aorte oblitérée immédiatement au dessous du canal artériel , et la circulation rendue possible par les anastomoses dilatées de l'intercostale supérieure, de la mammaire interne , de la thyroïdienne inférieure et de la cervicale ascendante, avec les artères intercostales naissant de l'aorte (3). Un Chien auquel Astley Cooper lia l'aorte, non loin du cœur , continua de vivre, ainsi qu'un autre auquel il avait lié les deux carotides , les deux crurales et les deux axillaires.
(La connaissance des réseaux capillaires permet d'expliquer sans peine les phénomènes surprenans de la circulation collatérale , c'est-à-dire du rétablissement de la circulation après l'occlusion des gros troncs vasculaires. Les injections délicates montrent non seulement que les artères les plus grêles sont unies ensemble par d'innombrables anastomoses , mais encore que les réseaux capillaires mettent en rapport toutes les parties d'un organe , ainsi que plusieurs organes contigus. Les réseaux vasculaires delà moelle nerveuse communiquent avec ceux du névrilemme, et ces derniers avec ceux
(1) Andral , loc. cit., 1. 1, p. 369.
(2) im,, p. 375.
(3) Meckel , ArcHv fuer Awtomie , 4$27, p. 346. "