I. Effets habituels de l'organisme sur le sang
A. Influence sur la liquidité du sang.
§ 750. L'effetleplus évident de l'influence que la vie exerce sur le sang , consiste dans le maintien de son état liquide. La coagulation est une décomposition ayant pour résultat que la fibrine se sépare du sérum (§ 689, 11°), entraînant avec elle le cruor, de manière que le sang perd sa constitution primordiale , celle sans laquelle il ne peut entretenir la vie , et devient une masse morte , soumise à la décomposition chimique. On ne peut donc pas voir en elle , comme l'ont fait Hunier, Magendie (1) et quelques autres physiologistes, un phénomène vital analogue à la nutrition ou à la réunion des plaies , et se manisfestant par une attraction réciproque de parties séparées , mais bien plutôt , comme le disait déjà Harvey, une mort du sang , qui a lieu quand ce liquide sort du cercle de la vie générale. Tout, dans la vie, maintient son caractère propre ; donc le sang aussi demeure liquide , dans l'organisme, par antagonisme avec les tissus solides, et devient par là apte à entrer en conflit vivant avec ces derniers. Cependant cette vue ne nous suffit pas , et nous éprouvons le besoin de l'approfondir davantage, en cherchant à connaître les moyens par lesquels le sang conserve sa liquidité. Or nous avons^vu (§670 ,2°, 3°) que la coagulation ne tient ni à la constitution chimique , ni à la température de l'air atmosphérique ; ce n'est donc ni par le fait de sa clôture , ni par l'influence de la chaleur animale , que le sang demeure liquide.
1° Le sang se coagule dans le corps vivant même lorsqu'il
(l) Précis élémentaire, t, II, p. 207.
cesse de marcher, soit que, comme à la suite de contusions ou d'opérations chirurgicales, il s'épanche dans le tissu cellulaire ou dans des cavités , celle par exemple de la matrice , soit qu'une ligature arrête son cours dans les artères , comme l'avait déjà vu Lancisi (1), ou dans les veines, comme l'a remarqué Hewson (2) , soit enfin que son mouvement ait été seulement ralenti. C'est ainsi qu'il se forme, dans les artères devenues anévrysmatiques, des couches de sang coagulé, dont les premières produites , qui occupent l'extérieur , sont les plus consistantes , et en dedans desquelles de nouvelles viennent sans cesse s'appliquer. La concrétion peut même finir par obstruer complètement l'artère , et prévenir ainsi les conséquences mortelles de la maladie, comme le ferait une opération de chirurgie; Meckel (3) en cite quelques exemples. Lauer (4) a aussi trouvé des caillots solides de sang dans des veines variqueuses. Mais ces sortes de concrétions s'observent également dans les vaisseaux sans qu'il y ait aucun obstacle à la circulation ; Laennec (5), entre autres, en a rencontré dans des veines et des artères , qu'elles obstruaient , et elles y formaient des masses blanches et fermes à l'extérieur, jaunâtres et molles à l'intérieur. Ici se rangent les espèces de bouchons qui , après la section d'une artère , s'étendent depuis la plaie jusqu'à la branche la plus voisine. Des concrétions analogues, qu'on désigne alors sous le nom de polypes, se produisent fréquemment dans le cœur, lorsque l'agonie est longue ; cet organe s'affaiblit peu à peu , de manière que le sang n'éprouve plus qu'un mouvement lent ou une sorte de fluctuation dans son intérieur. Mais elles peuvent aussi se développer pendant la vie ; alors elles acquièrent une densité plus grande , deviennent plus fibreuses , renferment quelquefois une certaine quantité de sang non altéré , s'unissent avec le cœur, et en dépriment les colonnes charnues, cas dans
(1) Haller, Elément, physiol., t. II , p. 20.
(2) Expérimental inquiries , t. I , p. 20.
(3) Handbuch der patholotjischen Anatomie , t. II, p. 251.
(4) Hecker, Literarische Annalen der ijesammten Heilkunde , t. XVIII, p. 301.
(5) Traité de l'auscultation médiate , t. III, p. 291 , 292.
fequel, d'après Laennec , les battemens du cœur deviennent tellement anormaux, obscurs et confus, qu'on ne peut les analyser (1). Ces concrétions polypiformes se voient principalement dans le cœur droit, parce que c'est sur lui que la diflicullé de la circulation dans les vaisseaux capillaires des poumons réagit d'une manière immédiate (*). Ainsi le sang ne se coagule nulle part que quand sa marche rencontre des obstacles et subit un ralentissement. Mais, comme le mouvement en lui-même n'empêche pas la coagulation (§670,4°), ce doit être le mouvement vivant, celui que produisent l'action du cœur et la réaction des autres organes, qui maintienne le sang liquide.
2° Cependant il arrive souvent au sang de conserver sa liquidité , même sans mouvement, pourvu qu'il soit en contact vec des parties vivantes.
Ainsi, par exemple, celui qu'une Sangsue a pompé demeure liquide pendant plusieurs semaines, suivant Hunter , et quand on tue alors l'animal , il se coagule encore , au dire de Scudamore (2), tandis que, selon Thackrah (3), ce phénomène n'a lieu qu'autant que la Sangsue périt pendant le cours même de la succion.
Fréquemment le sang stagne dans certains vaisseaux sans se coaguler; il peut même, sans perdre sa liquidité, n'exécuter pendant long-temps qu'un mouvement faible et à peine sensible , soit dans une partie du corps , par exemple chez les hommes atteints de priapisme, soit dans le système vasculaire eniier , conmie durant l'asphyxie et chez les animaux engourdis par le sommeil d'hiver.
Enfin , il n'y a pas jusqu'au sang épanché qui résiste à la coagulation dans le corps vivant. Chez un malade dans la tunique vaginale duquel la ponction d'une hydrocèle avait déterminé un épanchement de sang , Hunier trouva , deux mois après , ce liquide un peu épaissi , mais encore liquide ; il ne
(1) Loc. cit., p. 299.
(*) Consultez, sur l'!iis!oirc de ces concrétions, Bouillaud , Traité clinique des maladies du cœur, t. II , p. 607.
(2) fersuch ueber das Blut , p. 107.
(3) Inquiry into the nature and propevlics of the blood , p. 66.
ACTION DE L'ORGANISME SUR LE SANG. l\5ç)
tarda pas à se coaguler après avoir été amené au dehors. En expérimentant sur des Chiens , hors du corps desquels sept minutes sullisaient pour amener la coagulation complète du sang > Hewson (1) remarqua que, dans la veine jugulaire embrassée par une ligature , il n'avait pas changé d'aspect au bout de dix minutes , et était encore liquide en grande partie au bout de dix heures. Des observations analogues ont été laites par Scudamore (2) et Thaekrah (3). Dans les cas rapportés précédemment (1°), ce n'était donc pas au défaut de mouvement, mais bien à celui d'une influence vivante simultanée , que la coagulation se rapportait.
Le sang conserve aussi plus long-temps sa liquidité quand on le laisse daus l'intérieur du corps mort que lorsqu'on l'en retire. Autenrieth avait déjà remarqué ce phénomène; il ajoute même que le caillot ne devient point aussi ferme dans le cadavre, et qu'une partie du cruor s'y mêle avec le sérum (4). Thaekrah (5) a trouvé le sang encore liquide dans le cœur d'un Bœuf mort depuis une demi-heure, et il l'a vu se coaguler après deux minutes d'exposition à l'air. Les vaisseaux même séparés du corps exercent encore une influence vivante, que Hewson (6) a remarquée le premier ; le sang contenu dans la veine jugulaire liée et séparée du corps d'un animal qu'il venait de mettre à mort, était encore liquide au bout d une demi-heure ou de trois quarts d'heure, et se coagulait dès qu'on l'exposait à l'air. Thaekrah (7) a reconnu , dans plusieurs expériences, que le sang contenu dans une veine enlevée à un animal vivant , demeurait liquide pendant une demi-heure au moins, tandis que du sang d'animaux ou d'hommes vivans, introduit dans la veine d'un animal tué depuis trois ou quatre jours, était complètement coagulé au bout d'un quart d'heure •. il a vu (8) le sang liquide encore une
(1) Expérimental inquirics , 1. 1, p. 18.
(2) Loc' cit., p. 45.
(3) Loc. cit., p. 61.
(4) Mcdicinisch-cldrurrjische Zeitung , 1794, t. III, p. 33S.
(5) Jjoct. cit., p. 58.
(6) Expérimental inquiries , t. I , p. 72. i
(7) Loc. cit., p. 76.
(8) Loc. cit., p. 77.
440 ACTION DE L'ORGANISME SUR tE SANG.
demi-heure après l'opération dans une veine enlevée à un Chien vivant, au lieu qu'un quart d'heure suffisait pour opérer la coagulation de celui d'un autre Chien vivant qu'il avait introduit dans la veine cave extraite du cadavre quinze heures après la mort. Si toutes ces observations démontrent que le sang est maintenu liquide par la vitalité des parties qui l'entourent, elles font concevoir aussi pourquoi, comme l'ont observé entre autres Hunter et Thomson (1), les vaisseaux d'un membre frappé de sphacèle sont pleins de sang coagulé -, l'hypothèse de quelques pathologistes , qui prétendent qu'alors la gangrène est la suite de la coagulation , a donc au moins le défaut de ne pas s'appliquer à tous les cas.
3° On dit que le sang est maintenu liquide par les nerfs. Mais cette explication semble ne faire qu'envelopper la question d'une obscurité mystique, car nous ne concevons pas comment les nerfs produiraient un pareil résultat. Schrœder a trouvé des caillots dans les vaisseaux après la destruction du cerveau et de la moelle épinière (2). Quand Fontana avait blessé et piqué les nerfs , il rencontrait du sang noir et caillé dans le cœur. Mayer a vu des coagulations se manifester après la section du nerf pneumo-gastrique. Wedemeyer (3) admet aussi que, dans la gangrène et certains empoisonnemens , c'est la seule paralysie des nerfs qui amène la coagulation du sang. Mais , de ces observations , il suit seulement que la vitalité qui entretient l'état liquide du sang peut être détruite par la lésion du système nerveux, et non que ce dernier soit la cause immédiate de la liquidité de ce fluide. La circulation continue encore pendant quelque temps après la destruction du cerveau et de la moelle épinière , et l'on peut également l'entretenir, à l'aide d'une respiration artificielle, après avoir frappé la vie sensitive de stupeur et de paralysie par un coup porté sur la tête. La circulation est fort lente, et , suivant toutes les apparences, fréquemment interrompue, dans les larges veines du diploé, qui ont entre elles des anastomoses fort multipliées,
(1) Traité médico-chirurgical de l'inflammation, Paris 1827 , in-8°.', p. 577.
(2) Diss. sistens sanyuinis coagulantis historiam , p. 86-89-,
(3) Uutcrsuchunyen , p. 244 , 343.
ACTION DË t'ORGANISME SUR tE SANG. 44 1
et quoiqu'il n'y ait point ici de nerfs sur les parois, cependant la coagulation du sang n'a pas lieu. Le cordon ombilical, avec le placenta fœtal, est aussi long, sinon même plus, que le corps de l'embryon, et il ne contient point de nerfs; le sang y conserve néanmoins sa liquidité , et les expériences de Thackrah (1) ont démontré que les vaisseaux de ce cordon sont tout aussi propres que d'autres vaisseaux vivans quelconques à maintenir- la liquidité du sang qu'il renferme. Nous devons donc présumer que , dans les parties qui possèdent des nerfs, ceux-ci ne contribuent à entretenir l'état liquide du sang qu'en raison de l'influence qu'ils exercent sur l'activité vitale des organes.
4° Dans les expériences citées précédemment ( § 749 ), où du sang qui était sur le point de se coaguler avait été injecté dans les vaisseaux d'un animal vivant , il a fallu que la fibrine, qui commençait à devenir cohérente, repassât peu à peu à l'état liquide. Home , en plongeant une aiguille rougie au feu dans un anévrysme , détermina une coagulation instantanée du sang que renfermait la tumeur (2) , de sorte que celle-ci devint dure et cessa de battre ; mais , au bout de quelques jours , l'anévrysme était dans le même état qu'auparavant ; le sang coagulé avait donc dû se liquéfier de nouveau. La sérosité du sang ne peut point opérer cette liquéfaction d'une manière chimique ; car , d'un côté , nous voyons le caillot y conserver son état solide , et d'un autre côté , un caillot emprisonné dans un point du corps vivant auquel ne parvient aucun courant de sang, repasse à l'état liquide, ce qui suppose l'afflux d'un liquide provenant des alentours. Le caillot renfermé dans une artère sur laquelle une ligature a été appliquée, ou extravasé dans le tissu cellulaire, disparaît au bout de quelques jours ; il est liquéfié et absorbé. Les concrétions qu'on trouve dans les anévrysmes et beaucoup de celles qu'on observe dans le cœur ont leurs couches*externes , celles qui avoisinent les parois, plus fermes, plus sèches et plus pâles que les internes ; il faut donc que les parties environnantes
(1) Loc. cit., p. 66.
(2) Lectures on comparative anatomy , t, V, p. 105.
aient absorbé de l'humidité et du cruor. Mais quelquefois aussi il se forme , autour du caillot, un kyste qui sécrète un liquide séreux , ou qui s'organise-, dans ce dernier cas, ii acquiert des courans sanguins et des vaisseaux qui se mettent en rapport avec ceux de la paroi, il secrète, se nourrit et vit à l'instar de toute autre partie organique (1). 11 n'est pas possible de méconnaître un renouvellement de matériaux dans tous ces phénomènes, et l'on ne saurait mettre en doute qu'il s'en opère un aussi pendant la vie, que par conséquent le sang abandonne sans cesse une portion de ses principes consiituans, notamment de sa fibrine , aux parties environnantes, qui lui rendent d'autres substances en échange , et que c'est là ce qui l'entretient dans son état normal de liquidité. A la vérité, ce renouvellement de matériaux ne peut être observé d'une manière immédiate , et ne tombe point sous les sens ; mais la même chose a lieu pour la nutrition des parties solides du corps, qu'on ne conclut non plus que du maintien des proportions relatives au volume , et qui n'en est cependant pas moins certaine.
5° C'est incontestablement de la même manière que les globules du sang se maintiennent, quoique nous n'en puissions rien voir , et que loin de là même , il nous soit possible de les suivre dans leur progression, sans remarquer en eux nul changement. On a admis que le sang reste liquide parce que la fibrine est emprisonnée dans les globules et isolée par leur enveloppe , consistant elle-même en cruor ; mais les laits qui ont été exposés plus haut ( § 689 ) renversent celte hypothèse. Nous ne pouvons pas non plus accorder aux globules une force conservatrice propre et indépendante , puisque , à part leur forme limitée , ils ne montrent aucune trace d'individualité ; tout annonce d'ailleurs que, quand ils prennent ou reprennent leur configuration (§ 68S, 2°, 6S9, 5°), ils se comportent d une manière puremeut passive , et ne font qu'obéir à l'impulsion des forces motrices qui agissent sur eux. Leur fusion est tout-à-fait différente de la coagulation ; car elle cesse ins-
(1) Meckel, Handbuch der pathologischen Anatoviie , t. II, p. 103. — Andial , Précis d'anat. pathologique , 1. 1 , p. 632.
tanfanément au retour du mouvement, tandis qu'il faut un travail plastique de plusieurs jours pour l'aire repasser la fibrine à l'état liquide quand elle a été coagulée. Ces changemens dépendent uniquement des forces motrices; or nous avons vu que les globules du sang ont une affinité adhésive les uns pour les autres (§ 739 ,1°), mais ils font preuve d'une affinité plus puissante encore pour les masses des parties so-^lides (§ 7o8) ; nous devons donc admettre que l'attraction des parois vasculaires et, pendant la circulation , celle des organes situés à l'extérieur de ces parties , agissent sur les globules du sang individuellement et les maintiennent isolés les uns des autres, qu'au contraire, dans le sang devenu stagnant, où cette force attractive a cessé d'agir , les globules peuvent manifester leur attraction mutuelle et par cela même se confondre les uns avec les autres.
Meyen dit avoir vu que , dans les cas de suspension de la circulation, les globules du sang se dissolvaient dans la sérosité, la rendaient trouble , et s'en séparaient de nouveau quand la circulation venait à recommencer (1). Mais cette observation repose sans doute sur quelque erreur , car personne n'a jamais rien vu de semblable , et l'on sait que les globules frais sont insolubles dans la sérosité du sang.
B. Influence sur le caractère général du sang.
§ 751. Dans les veines pulmonaires et le système aortique, le sang a une couleur rouge vermeille , qui se rapproche de l'écar.ate ; dans lé système des veines caves et l'artère pulmonaire, il est d'un rouge foncé, analogue à celui de la merise, ce qui fait que , par opposition avec le précédent , on dit qu'il est noir. Nous avons déjà dit que le sang vermeil reçoit aussi l'épithète d'artériel , et le sang noir celle de veineux (§ 743). Le soi-même il est déjà vraisemblable que les deux courans ne diffèrent pas seulement sous le point de vue de la couleur , et que leurs autres propriétés ne sont pas non plus les mêmes; mais cette différence est très-délicate , et la grande variabilité du sang la rend extrêmement difficile à saisir, de manière que
(1) Jsis , 1828, p. 402.
nos connaissances actuelles à son égard pourront paraître presqu'aussi peu avancées qu'elles l'étaient du temps de Haller (1).