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I. Formation de substances nouvelles

§ 952. La digestion a pour résultat essentiel, non le passage des alimens dans le système lymphatique, mais une production de substances nouvelles.

I. Chaque être organisé se nourrissant de la substance des autres, on peut être conduit parla à une opinion contraire. Les animaux vivent d'autres animaux ou de végétaux, et ces derniers trouvent leurs moyens de subsistance dans la terre imprégnée de matières animales ou végétales. D'après cela, la nutrition semble n'être autre chose qu'une migration de la ma-

(1) hoc. cit., p. 327.

(2) Loc. cit., t. 1, p. 394.

(3) Handbuck der Ckemic, t. II, p. 4517.

tière orgauique, qui, après avoir constitué un corps vivant pendant quelque temps, va former la substance d'un autre. Et comme le maintien de la vie dépend de l'alllux de cette matière organique, celle-ci semble posséder elle-même l'aptitude à vivre, et être la cause de toute vie individuelle, puisqu'elle se manifeste partout sous des formes individuelles, derrière lesquelles se cache son identité. Il y a donc une vie générale, une liaison et une affinité de tous les êtres vivans ; la matière organique s'épuise quand elle a revêtu pendant quelque temps une forme individuelle déterminée ; pour se rajeunir, elle émigré, poussée par sa tendance à passer du particulier au général ; mais elle rentre aussitôt dans d'autres formes, pour phénoménaliser de nouveau la vie. Elle est donc dans un continuel état de circulation ; les individus, qui en sont les supports temporaires périssent annuellement, et quand ils servent de nourriture à d'autres, la vie, éteinte en eux, se réveille dans ceux-ci, en sorte que le tout se maintient sans changement, malgré les mutations continuelles de ses parties.

Dans celte manière de voir, devenir est un mot vide de sens, qui n'exprime pas une réalité, mais une simple apparence ; car il n'y a qu'une seule existence, partout identique et indestructible, dont l'origine ne peut être attribuée qu'à une force depuis long-temps éteinte ou réduite au repos. Cette hypothèse repose donc sur une fiction hyperphysique, qui répugne autant à la raison qu'elle est contraire à l'expérience. Cependant elle est forcée d'admettre finalement quelque chose d'immatériel, qui détermine partout les formes particulières, et dont l'admission rend superflue celle d'une matière susceptible de vivre. Nous l'avons déjà combattue par des argumens généraux dans ses applications à la génération, où elle constitue les systèmes delà panspermie (§312) et de la syngénèse (§ 313). Ici, nous nous contenterons de faire remarquer qu'en la supposant fondée, l'alibilité d'une substance organique devrait être en raison directe de sa vitalité, ce qui est contraire à l'expérience, car le cerveau, les poumons et le cœur procurent moins de nourriture que les muscles et les os. Nous nous occuperons donc surtout de démontrer que de la matière organique nouvelle se forme dans la nutrition.

II. Les théories matérielles qui régnaient à l'époque d'Albinus ne l'empêchèrent pas d'admettre (1) que l'organisme convertit la matière étrangère en sa propre substance. Fordyce a fait voir que la digestion ne consiste ni en une division mécanique, qui laisserait les propriétés spécifiques intactes, ni en une dissolution chimique, puisque celle-ci ne peut ni s'opérer à l'aide d'un menstrue qui soit le même pour toutes les substances, ni extraire de celles-ci un produit toujours semblable ; qu'elle est plutôt un séparation et (une recombinaison d'élémens, déterminées par la puissance'de la vie. Coutanceau (2) a prouvé également que le chyme n'est point une dissolution accomplie dans un suc gastrique agissant de la même manière sur tous les alimens, mais le produit d'une décomposition et d'une nouvelle combinaison, que le chyle etles excrémens n'existent pas dans le chyme, que le travail des organes ne consiste pas uniquement à les séparer l'un de l'autre, et qu'il lui faut les produire tous deux (3). Proutaconclude ses recherches (4), que le suc gastrique peut, jusqu'à un certain point, transformer, organiser et vivifier les alimens simples pour la formation d'un chyle homogène, et que, par exemple, il commence par ramener l' albumine à un degré inférieur de formation. De même aussi, d'après Schultz (5), la digestion n'est autre chose qu'une transformation progressive et un développement organique, qui triomphent complètement du caractère chimique des alimens ; ceux-ci se décomposent dans l'estomac ; la combinaison chimique de leurs élé— mens est détruite ; ils sont mis en demeure de contracter des combinaisons organiques nouvelles, et d'abord ils sont transformés en une masse indifférente, qui peut ensuite devenir vivante. Hood se prononce également (6) pour une nouvelle formation qui succède à uue décomposition, et Magendie (7)

(1) Academ. annotât., lib. III, p. 45.

(2) Révision des nouvelles doctrines, Paris, 1821, p. 10-14.

(4) Medico-chirurgical review, t. XXV, p. 106.

(5) De aliment. concoctione,'p. 99.

(6) Analytic physioloyy. p. 170.

(7) Précie élément., t. II, p. 120,

reconnaît que, ni l'attrition, ni la macération, ni la dissolution ne constituent l'essence de la digestion.

III. L'observation nous procure la conviction que l'organisme crée lui-même les matériaux immédiats de sa substance.

1° Ces matériaux n'ont effectivement pas besoin de se trouver dans les alimens. Ce qui saute le plus aux yeux, c'est que la plante ne tire pas les matériaux qui lui sont propres du sol dans lequel elle est implantée, mais les forme en vertu de sa vitalité. Cependant il n'est pas moins certain que les animaux herbivores et l'homme lui-même produisent leur substance spéciale, alors même qu'ils vivent uniquement de nourriture végétale. A la vérité, on trouve des analogies entre certains matériaux des végétaux et du corps animal. Mais analogie n'est point identité, et nous ne pouvons pas admettre que la substance végétale se transforme en la substance animale qui lui est analogue ; car celte dernière se forme dans les cas même où la substance végétale qui a de l'analogie avec elle n'existe point dans la nourriture. Il n'y a pas de plus grande analogie que celle entre l'huile et la graisse. Cependant cette dernière se produit même sans que l'animal mange des végétaux oléagineux, et l'usage de ces derniers est ce qu'il y a de moins propre à procurer de l'embonpoint. D'ailleurs, toutes les substances animales ne se développent pas dans les organes digestifs, et il en est quelques-unes, par exemple, la gélatine, qui n'apparaissent que plus tard. Diverses substances végétales, l'amidon entre autres, n'ont pas la moindre analogie avec la matière animale, et néanmoins elles sont fort nourrissantes. De même, certaines substances animales, l'urée, par exemple, n'ont rien qui leur soit analogue dans la nourriture végétale. Or, si l'organisme a le pouvoir de former lui-même ses matériaux immédiats quand il ne prend qu'une nourriture végétale, tout porte d'avance à croire qu'il a la même faculté lorsque la nourriture est de nature animale.

1" La nourrit jre étant la même, il se produit des composés différens chez des corps organisés divers. De même qu'il croît, les uns à côté des autres, dans un même sol, des végétaux

dont l'un contient du sucre, un autre de l'huile essentielle, un troisième do la substance narcotique, etc., de même, une nourriture identique procure une composition chimique spéciale à chaque espèce d'animal, ce qui est partout bien manifeste, mais se prononce quelquefois par des traits plus saillans. Ainsi, bien qu'ils vivent des mêmes substances, le Putois se dislingue de la Marte, et la Vipère de la Couleuvre ; la Cuniharide et le Sphinx du troëne vivent tous deux sur le troëne, et cependant le second est dépourvu du principe vésicant que la première possède. D'un autre côté, il est des choses dont un animal fait sa nourriture, et qui sont un poison pour d'aulres. Certaines Chenilles se nourrissent des sucs acres des végétaux, du réveil-matin, par exemple ; les Abeilles forment du miel avec des plantes vénéneuses ; certains Oiseaux mangent les canlharides ; les Chèvres broutent la ciguë, eic.

3° Une même composition chimique se développe sous l'influence d'une nourriture diverse.Une plante qui contient un alcaloïde particulier l'offre toujours dans quelque terrain qu'elle ait pu croître. De même, les végétaux parasites vivent sur tous les arbres indistinctement. La Civette carnassière, le Musc herbivore, et le Castor rongeur d'écorce, fournissent des substances qui ont quelque ressemblance entre elles, et chaque espèce de Cantharides vit sur une plante qui lui est propre, mais toutes ont en commun la substance douée de propriétés épispastiques. La différence de nourriture n'en entraîne point une dans la substance, ni dans l'organisation (§ 936, 3°, 4°). Si la nourriture du Suisse se borne à du lait et du fromage en été, celle de l'habitant des îles de la mer du Sud à du poisson , celle de l'Indien à du riz, il ne s'ensuit pas de là une diversité correspondante dansla composition matérielle du corps humain,

4° La nature des alimens influe certainement sur le mode de nutrition, mais son influence n'est que subordonnée. Comme une substance étrangère quelconque est tout aussi bien absorbée dans les organes digestifs (§§ 865, 898, 902,) que dans d'autres points de l'économie (§ 898 , 2°, 4% 6°), il peut se faire, pendant que l'organisme forme les substances

qui lui sont propres , que des parties de la nourriture passent avec elles dans la masse des humeurs (§ 805). Ce cas arrive peut-être quand les fruits contractent , comme le dit Seneg bier , un goût de fumier dans des terres qui ont reçu trop d'engrais; quand les Polypes, qui sont incolores lorsqu'ils manquent de nourriture , deviennent rouges, verts ou noirs , suivant la teinte des animaux qu'ils ont avalés et digérés ; quand la même chose s'observe chez les Rotifères et les Daphnies ; quand le Chirocéphale , plongé dans une dissolution de carmin ou d'indigo, en prend la couleur, d'abord dans la substance de son intestin , puis bientôt aussi dans celle de toutes les autres parties de son corps ; quand, chez les Insectes, la couleur du sang contenu dans le vaisseau dorsal correspond à la diversité de la nourriture; quand, suivant Thaer, la chair et la viande des Cochons devient plus ferme sous l'influence des glands que sous celle des faines , etc. On a vu le sérum du sang laiteux chez de jeunes Chats et Chiens encore à la mamelle , à cause de la graisse qui avait été absorbée en même temps que le chyle de nouvelle formation ; mais ce n'était pas pour cela du lait , car Mayer n'y a point trouvé de matière caséeuse , et quoiqu'il dise que le liquide ressemblât à du petit lait , il ne prétend cependant pas que du véritable sucre de lait y fût dissous. Dans d'autres cas , une direction déterminée peut être imprimée à la formation par les matériaux immédiats de la nourriture, de manière que leur production soit modifiée en conséquence, comme quand le vin acquiert un goût différent selon les qualités du sol , ou qu'elle consiste principalement en une substance organique également correspondante, comme lorsque , au dire de Tessier et de Hermbstsedt, les plantes contiennent plus de gluten quand la terre a été amendée avec un engrais riche en phosphore et en azote , tel que le san{>- de bœuf ou les excrémens humains, tandis qu'elles forment davantage d'amidon avec un fumier de cheval ou de vache , qui renferme moins d'azote. Enfin il peut aussi être absorbé des substances qui n'ont pas le moindre rapport à la nutrition , qui , loin de là même , sont hostiles à la vie, comme il arrive aux plantes qu'on plonge dans une dissolution de sulfate de cuivre d'en pomper beaucoup ,

et de mourir ainsi en peu de jours, et comme les extrémités de leurs radicules absorbent surtout les poisons avec facilité quand leur tissu est désorganisé.

IV. Parmi les matériaux immédiats on en voit apparaître ça et là quelques-uns, dans le corps organisé, qu'on ne retrouve pas dans les alimens, ou qui y sont en trop petite quantité pour qu'on puisse les dériver de celte source. A la vérité il peut très-bien se faire que le nombre des corps simples soit plus limité que ne le dit la chimie de nos jours , et que l'organisme ait la faculté de produire, avec les véritables élémens, des substances inorganiques à la décomposition desquelles les chimistes ne sont point encore parvenus. Cependant la chose ne saurait être prouvée tant qu'on sera en droit de suspecter les faits eux-mêmes , et de conjecturer que les substances indécomposables qui ont été rencontrées dans le corps organisé avaient été inaperçues dans les alimens , et s'étaient introduitès par d'autres voies. Mais il est certain que les proportions de Ces substances ont beau varier dans les substances alimentaires, l'organisme les crée toujours suivant la proportion qui lui est particulière. Si MfMêgrë s'est trompé en voulant réduire l'action de l'estomac à une absorption vitale et élective , nous devons nous figurer le rétablissement d'une proportion déterminée des substances simples sous l'image d'une attraction élective en vertu de laquelle la substance organique prend, de chacune des matières qui lui sont offertes, précisément ce qu'il lui faut pour sa saturation. Mais celte affinité élective est déterminée par le type qui appartient en propre à chaque organisme.

lo Quoique les principes conslituans inorganiques des végétaux correspondent , .généralement parlant, à ceux du sol, cependant ils s'y trouvent , les uns à l'égard des autres, dans une proportion différente de celle qu'ils affectent au sein de la terre (1). Chaque plante contient une quantité qui lui est propre de sels et de terres , dans quelque terrain qu'elle ait puisé sa nourriture. Ainsi la moutarde renferme du soufre, le tabac du niire, etc. Lampadius (2) sema de l'orge dans de la

(1) Raspail , Nouv. syst. de phys. vétjêt., Paris, 4837, t. II, p. 592.

(2) SamnUvng pralUisch-chemischer Abhandlunycn, l. III, p. 190. ]

terre végétale , de la terre calcaire, du sable quarlzeux pur, de l'argile à potier et de la magnésie blanche , en ajoutant partout du fumier de vache : les cendres des grains développés dans ces divers sols contenaient les mêmes terres et les mêmes sels, avec de très-petites déférences seulement sous le point de vue de la quantité. Celles des chaumes poussés dans la terre calcaire donnèrent 700 millièmes de silice, 160 de carbonate de potasse, 70 d'oxide de manganèse, 42 d'oxidede fer, et 20 d'argile , avec 8 de perte. Einhof (1) a trouvé , dans la cendre des cônes de pins qui croissaient au milieu d'un sable pur, sans trace de chaux, 0,65 de carbonate calcaire, 0,24 de carbonate, de sulfate et d'hydrochlorate de potasse, 0,06 d'alumine et de magnésie , 0,04 de silice et 0,01 de fer ; des lichens lui fournirent également beaucoup de chaux, quoique le sol n'en contint pas. De même , d'après Braconnot (2), des plantes renfermaient une très-grande quantité de potasse, bien que la terre d-ans laquelle elles avaient crû n'en fournît aucune trace à l'analyse la plus minutieuse. De l'orge qui avait poussé dans du carbonate de fer, ne contenait pas, d'après John , plus de fer que toute autre plante , mais on y découvrait du carbonate et du phosphate de chaux (3). Des hyacinthes élevées dans de l'eau distillée , avec du carbonate de soude , ne contenaient pas de soude , mais de la potasse à l'état de sel, et, comme de coutume , un acide libre (4) ; des hélianthes élevés dans du sable, avec du carbonate de soucie, contenaient du nitrate de potasse (5). John a trouvé (6) , dans des lichens qui végétaient au sommet de sapins , loin par conséquent du sol ferrugineux, une quantité considérable de fer, et des hélianthes (7) qui avaient été élevés dans du sable, avec du carbonate de cuivre , lui ont offert du fer. Delaméthérie avait déjà observé des phénomènes analogues sur des plantes qui

(4/ Gehlen, Journal der Chemie, t. III, p. 563.

(2) Gehlen, Nettes Journal der Chemie, t. IX, p. 434.

(3) Ueher die Ernœhrunij der Pflanzen, p. 260.

(4) lb., p. 470.

(6) lb., p. 75.

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végélnientdans de l'eau pure. Des végétaux que Doubray (4) avait élevés dans du sulfate de strontiane en poudre , ou arrosés avec une faible dissolution de nitrate de strontiane, contenaient de la chaux et point de strontiane. Crell (2) croyait avoir remarqué que les plantes qui croissaient dans l'eau distillée et l'air renfermé, produisaient du carbone sous l'influence de la lumière solaire ; ainsi , par exemple, dans l'une de ses expériences , un oignon donna soixante-quatre grains de carbone, et un autre de même grosseur, élevé de la même manière , en fournit cent neuf grains dans l'espace de cinq mois , quoique l'air de l'appareil ne pût renfermer à peine que 0,08 grains de cette substance. Quand bien même les joints de l'appareil n'eussent pas été imperméables à l'air, bien qu'entourés d'une double vessie, il ne s'ensuit pas moins de ces expériences que les plantes attirent puissamment de l'atmosphère la quantité de carbone nécessaire à leur accroissement. Il paraît en être de même pour l'azote ; les plantes l'attirent ordinairement de la terre végétale; mais elles en contiennent alors même qu'elles ont crû dans un sol qui en est dépourvu , de sorte qu'en pareil cas elles doivent l'avoir puisé dans l'atmosphère.

2° Le corps animal maintient également la proportion de ses principes immédiats , et , sous ce rapport , il se montre jusqu'à un certain point indépendant des alimens. L'acide acétique , la potasse et la silice prédominent proportionnellement chez les végétaux , tandis que ce sont l'acide phosphorique , la soude et la chaux chez les animaux qui se nourrissent de ces corps organisés. Cameron (3) fait remarquer que le sang des Poissons ou des Oiseaux pélagiens ne contient pas plus de sel que celui des animaux qui font servir l'eau douce à leur nourriture. Laproportioh de la chaux augmente dansfl'œuf de Poule pendant l'incubation (§ 465 , 5°) , comme l'a observé entre autres Abernethy. Vauquelin nourrit une Poule , pendant dix jours, avec 483,8 grammes d'avoine, puis rechercha

(4) Froiiep, Notizen , t. XLV, p. 193.

(2) Schweigger, Journal, t. H, p. 281.

(3) New theory of the influence of thevarietyin dicet, p. 64.

combien il y avait de terre dans une égale quantité de ce grain, ainsi que dans les excrémens rendus et les quatre œufs pondus pendant ce laps de temps ; voici le résultat qu'il obtint :

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