I. Étudions d'abord l'attraction
1° L'attraction se manifeste, dans l'intérieur de la substance des tissus, comme cohésion (§§ 829, 1°; 833, I; 843, il0),
DE LÀ DYNAMIQUE. 6o3 dont la modalité diverse est la source de la faculté de se déplacer, du ressort et de l'élasticité (§ 829, 2°).
2° L'attraction de substances diverses les unes pour les autres , comme celle des parties solides pour les parties liquides (§§ 739, 1°; 758), et de l'organisme pour les substances du dehors (§ 903), suit les lois de l'affinité (§261,3°). Tantôt elle n'agit qu'à une faible distance et sur des choses affines , ce qui constitue l'adhésiou (§§ 725 ; 833, II) ; tantôt elle va jusqu'à changer la cohésion , d'où résulte la pénétration (§ 833., III); tantôt enfin elle s'élève jusqu'à la métamorphose de la substance , comme combinaison chimique (§ 833, JV). Un échange mutuel de substances , par affinité double , s'accomplit tant dans l'intérieur de l'organisme(§§ 877, 6°; 915, 3°), qu'entre celui-ci et le monde extérieur (§§ 882, 6°; 980, II); ou bien il s'établit une alternance de relation (§ 882, XXI), qui fait qu'une même substance est tantôt abandonnée par l'organisme au monde extérieur (§ 839 , l°-40), tantôt enlevée par lui à ce dernier (§ 898, 1°); suivant que cette substance faisant défaut à l'un ou à l'autre, l'attraction pour elle se trouve accrue de l'un ou de l'autre côté ; ou enfin le milieu extérieur attire de l'organisme tantôt une substance, et tantôt une autre, suivant qu'il en contient telle ou telle qui a des affinités soit avec la première, soit avec la seconde (§ 841, 1°, 5°, 7», 8°).
3° L'attraction du globe terrestre, ou la gravitation, n'est pas non plus sans influence (§ 729, 3°).
IL La répulsion entre le fluide et le solide fait antagonisme à l'attraction (§§ 864, i>66). La force propulsive déterminée par le rétrécissement d une cavité se propage d'après des lois mécaniques (§§ 720; 746,7°; 748, 20), et la pression extérieure chasse les liquides dans un espace devenu vide (§§ 722, 11 ; 766 , 2°). La pression exercée par les tissus organiques concourt a déterminer l'état des actions vitales (§ S38, 1), occasione la tension (§§ 746, 60; 748, 1"), favorise la sécrétion (S 843, 12 '), l'absorption (§ 906, 7°) et la résorption (§ 914 , 7u), de même que la pression du milieu extérieur limite l'afflux des humeurs (§ 727, 7o) et les sécrétions (§ 839, 5°), qu'elle renferme dans leurs proportions normales.
§. 990. I. C'est sur ces particularités et autres analogues que s'appuie le matérialisme , ou l'opinion suivant laquelle la vie n'est autre chose que l'effet de forces matérielles.
1° Descartes , tout en admettant une théorie générale fondée sur l'idéalisme , avait expliqué les phénomènes de la nature par le mouvement continuel et le frottement des différens atomes de la matière primitive. Lorsqu'au dix- septième siècle les mathématiques commencèrent à prendre un plus grand essor , qu'il en eut été fait d'heureuses applications à la physique , et que l'invention des injections et du microscope eut accru la masse des connaissances relativement à la structure organique , on vit paraître l'école iatromathématique, à la tête de laquelle se plaça Borelli. Parce que ce physicien avait eu recours avec bonheur aux lois de la mécanique pour expliquer les effets de la force musculaire sur les os, en ce qui concerne la direction et l'énergie du déplacement , on s'empressa d'admettre une cause mécanique de mouvement musculaire lui-même ; parce qu'on avait aperçu des phénomènes de statique dans le système vasculaire , on voulut ramener la circulation tout entière aux lois de l'hydrostatique ; des observations anatomiques manquant de certitude firent regarder les sécrétions comme des filirations de parties déterminées du sang à travers des cribles de forme correspondante ; enfin des remarques incomplètes sur la force musculaire de l'estomac conduisirent à penser que la digestion consiste, généralement parlant, en une attrition des substances alimentaires.
, 2° Comme la théorie mécanique de la vie mettait de côté le principe idéalistique de Descartes , qui lui avait préparé la voie , de même l'école chimique du dix-septième siècle abandonna bientôt le spiritualisme de ses fondateurs , Paracelse et Vanhelmont. Quelque incomplète que fussent les connaissances de son temps en chimie , Sylvius les jugea suffisantes pour conclure que la vie est une opération chimique , et que la plupart des phénomènes qu'elle présente sont l'effet d'une effervescence produite par le conflit de l'acide et de l'alcali. Éblouis aussi par les immenses progrès de la chimie au dixhuitième siècle , plusieurs personnes qui n'avaient pris au-
DS LÀ DYNAMIQUE. 6o5 cune part active à ce grand mouvement , par exemple Ackermann , Mongin , Peart , essayèrent de construire une théorie chimique des phénomènes vitaux qui réduisait presque la vie à n'èire qu'un travail de combustion , et qui en représentait les différens états comme des effets d'oxygénation et de désoxygénation.
3° Les iatro-mathématiciens avaient presque toujours appelé les théories chimiques à leurs secours; les iatro-chimistes furent également forcés d'accorder aux mathématiques une certaine part dans leurs spéculations. Sous ce rapport, Gallini et Reil ont imaginé des hypothèses plus larges que celles de leurs prédécesseurs. Gallini attribuait la vie, d'un côté, à la gravitation récipropre des élémens, de l'autre, à une situation telle des molécules , qu'elle entraîne des alternatives de contraction et de dilatation. Reil, au moins dans les premiers temps de sa carrière, faisait dépendre la vie de la composition et de la forme de la matière organique, des qualités primitives des élémens de cette matière , et de leur mode d'association. Sous cette forme, le matérialisme s'en tint, la plupart du temps , à des assertions générales , et on le vit rarement descendre à l'explication des phénomènes particuliers de la vie. On procédait de même quand il était question de celte matière organique générale , imaginée par Buffon et Needham , aux forces particulières de laquelle ses partisans rapportaient les différens phénomènes de la vie.
II. Il n'est pas douteux que la physiologie s'enrichit d'une manière positive quand on lui démontre expérimentalement et avec précision que tels ou tels phénomènes de la vie sont les résultats de forces matérielles. Mais il est également certain qu'on la détourne de la vraie route en soutenant hardiment que l'essence entière de la vie repose uniquement sur ces forces.
1° Les théories mécaniques et chimiques n'expliquent que la modalité de certains phénomènes vitaux. Elles ne s'attachent qu'aux circonstances les plus prochaines , laissant les autres sans explication, ou n'établissant à leur égard que des hypothèses arbitraires. On peut bien démontrer qu'il y a des lois de statique dans la circulation ; mais le mouvement du cœur, d'où dépend cette fonction, ne reconnaît point une
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cause mécanique , et quand on a prétendu en trouver une telle dans l'effervescence du suc nerveux , dans le changement de forme des parties élémentaires du cœur , dans les agitations d'un éther, etc., on n'a fait que bâtir des hypothèses en l'air. La fluidificalion des alimens est opérée par le suc gastrique acide ; mais les lois de la chimie sont impuissantes à nous apprendre pourquoi la formation de ce suc acide a lieu précisément dans l'estomac, et comment se forme son élément organique essentiel, qui ne provient pas desmatières alimentaires. Les théories en question éclaircissent certains points de l'histoire d'une opéraiion qui s'accomplit par le concours de plusieurs ; la circulation ne dépend pas seulement de l'action mécanique du cœur , mais elle tient encore à la force attractive et répulsive des parties solides vivantes, qui n'est point dénature mécanique ; il s'accomplit des combinaisons et des décompositions chimiques dans la vie plastique ; mais la chimie ne saurait nous expliquer pourquoi elles ne s'achèvent jamais , pourquoi elles ne se terminent pas par un produit déterminé, pourquoi elles continuent sans interruption. Les théories matérialistiques expliquent les phénomènes particuliers , mais ne rendent pas raison de leurs rapports avec le but commun de l'ensemble de l'organisme ; le mécanisme compliqué de la circulation est la condition de la vitalité des organes , et il a évidemment pour but de donner lieu à cette vitalité, comme l'opération chimique de la digestion a pour but la formation du sang , et par elle la conservation de la vie.
2° Le matérialisme ne peut point expliquer la modalité de tous les phénomènes de la vie. La propagation de l'excitement, l'affection consensuelle des organes, l'influence des nerfs, la génération , etc., demeurent inaccessibles aux lois de la chimie et de la mécanique. L'activité plastique et la vitalité ne sont pas toujours en raison directe l'une de l'autre. La digestion, la respiration, la nutrition, la sécrétion et la propagation s'accomplissent, dans la série des êtres organisés, au milieu des nuances les plus variées d'organisation et de composition chimique. Une parfaite similitude des influences extérieures n'empêche pas chaque espèce de créer sa substance avec des proportions d'élémens différentes de celles
DE tk DYNAMIQUE. 607 qu'on observe chez les mitres, et quelque variées que soient les circonstances, elle n'en produit pas moins le genre de matière qui lui appartient en propre.
3° Le matérialisme suppose déjà la vie qu'il prétend expliquer ; car l'organisation et les conditions de composition matérielle d'où il en fait dériver les actes sont produites ellesmêmes par l'activité vitale. La matière de l'organisme à procréer ou à nourrir n'existe d'avance ni dans l'œuf ni dans les alimens. L'être organisé, à l'état d'embryon, comme pendant tout le cours de sa vie, crée lui-même son sang. C'est ainsi que les organes sont formés pour la première fois chez l'embryon, reproduits dans les phénomènes de régénération, enfin créés sans interruption, et par cela même d'une manière insensible, pendant la durée entière de la vie. Le composé qui procède du sang est un mixte vivant dans lequel les substances élémentaires sont, non pas combinées ensemble d'après des lois chimiques, mais maintenues à l'état de tension continuelle par le fait même de leur proportionnalité. La vie peut cesser sans nul changement appréciable dans la matière organique, dont aucune influence chimique ne saurait ensuite maintenir ou reproduire la composition.
4° Le matérialisme reconnaît, en dernière analyse , son impuissance à expliquer la vie par les forces générales de la matière-, et, sinon poursuivre sa théorie, du moins pour ne pas se voir crouler, il admet comme cause de la vie une matière organique douée de forces particulières. Mais tout ce qui est particulier rentre dans la catégorie des phénomènes, des faits observables, des notions empiriques ; et expliquer tout n'est autre chose que dériver les faits particuliers d'une cause générale. Donc, assigner une cause spéciale à un phénomène spécial, c'est dire en d'autres termes qu'on ne connaît pas la cause et qu'on renonce à l'explication. Suit-on dogmatiquement cette marche, on en vient à croire qu'on a donné uue véritable explication quand on n'a fait qu'entraver le progrès de nos connaissances en leur assignant un terme. Ainsi, par exemple, lorsqu'on admettait une force particulière dans le succin, c'était tout simplement exprimer un fait isolé, l'attraction que l'ambre jaune exerce sur
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certains corps légers, et l'on ne parvint à expliquer le phénomène que quand on eut appris à connaître les lois de l'électricité qui agit dans la nature entière. II n'y a point de matière organique générale qui circule parmi les êtres vivans -, la matière organique se produit sans cesse dans l'intérieur de ces êtres ; hors du cercle de la vie, elle se décompose et se résout en ses élémens organiques. La vie a une tendance incessante à l'individualisation ; elle crée partout des formes et des compositions individuelles ; mais la matière est, par rapport à elle, ce qui varie continuellement, une chose non essentielle (§§ 312, 1°; 313, II; 473, 10°). Schwann (1) cherche la cause de la vie non dans la totalité de l'organisme, mais dans une force inhérente à chaque partie élémentaire, qui lui permet d'attirer des molécules et de croître ; il se fonde sur ce que tous les organismes sont composés de parties essentiellement similaires, qui se forment et s'accroissent d'après des lois au fond identiques. Mais l'organisme ne seraitil donc qu'un simple agrégat de cellules? La réunion harmonique de parties élémentaires diverses , à quelques-unes desquelles appartient la forme celluleuse, que toutes assurément n'affectent pas, est l'expression la plus claire d'un principe ordinateur. L'engrènement des divers systèmes organiques, la segmentation de chacun d'eux, qui fait, par exemple, que la même substance osseuse, tendineuse et musculaire, affecte une forme spéciale sur chaque point pour assurer la liberté des mouvemens ; la réunion des tissus les plus disparates, des formes les plus variées, des compositions chimiques les plus diverses, depuis le commencement jusqu'à la fin de l'organe digestif, y compris ses appareils accessoires, en un ensemble qui concourt au même but; tout cela ne peut provenir d'une matière organique générale qui forme des cellules. « Sans doute, ajoute Schwann (2), la raison exige » qu'on lui indique la cause de l'harmonie ; mais il lui suffit •> d'admettre que la matière et ses forces inhérentes sont re- ■ devables de leur existence à un être raisonnable ; une fois
(4) IHicrosûopische Duttrsuchunyon, p. 227. (2) lb., p. 224.
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» créées, ces forces peuvent produire, d'après les lois d'une » aveugle nécessité, des combinaisons qui offrent même un » haut degré d'harmonie ou de convenance individuelle. » La raison n'est pas aussi facile à contenter que le prétend Schwann ; elle repousse l'idée de la création, comme acte accompli, et celle de la force créatrice, comme principe dont l'action n'a eu lieu qu'avant l'existence des temps (§ 313, 2°, 3°).
B. Forces adhérentes.
§ 991. Il y a aussi dans la nature des forces agissantes qui ne sont ni inhérentes à la matière en général, ni liées à une espèce particulière de matière, mais qui dépendent d'un état intérieur d'une matière quelconque , et qui apparaissent ou disparaissent suivant que les circonstances amènent ou font cesser cet état , sans qu'aucun changement survienne dans la substance , et surtout sans qu'elle augmente ou diminue de poids. Pour les distinguer des forces inhérentes à la matière , nous leur donnerons l'épilhète d'adhérentes. Leurs effets, ou les phénomènes dynamiques (magnétisme, électricité, chaleur, lumière), ne sont point étrangers à la vie organique, où cependant on ne les trouve que de loin en loin aussi prononcés qu'ils s'offrent à nous dans la nature inorganique. Lorsque ce cas arrive , les phénomènes en question se montrent bien identiques au fond avec ceux de même nature qui s'accomplissent dans le monde extérieur , mais ce n'est pas cependant sans modifications particulières , qui ne peuvent jamais manquer quand un même effet survient dans des circonstances différentes. Il serait donc possible que les phénomènes dynamiques de l'univers eussent lieu là même où l'organisme ne nous en laisse apercevoir aucune trace sensible , et que seulement ils affectassent alors une forme spéciale. Mais si nous pouvons douter qu:on soif, en droit de supposer en pareil cas une influence insensible, l'explication de la manière dont ils se développent, alors que leurs effets se prononcent indubitablement , offre de grandes difficultés , et le terrain sur lequel nous allons nous engager est trop mouvant pour qu'on y puisse marcher d'un pas sûr.
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