I. Attraction exercée du dehors sur le sang
I. L'atmosphère exerce sur la matière inorganique une attraction dépendante d'une affinité adhésive
1° Qui lui enlève de l'eau et dessèche les corps humides. Elle s'assimile plus ou moins cette eau , sous le point de vue delà cohésion, c'est-à-dire que tantôt elle la dissout ^complètement et se combine avec elle, tantôt elle la réduit seulement en vapeur. Mais il y a un rapport tendant à établir un certain équilibre, et d'où il résulte que les corps secs, plongés dans l'air humide , attirent de l'eau , à laquelle ils font pren-
(4) Bibliothèque universçllc de Genève, t. LY1 , p. 248.
vin, 3i
dre leur propre forme de cohésion en se combinant avec elle , ou qui ne fait que les humecter et les mouiller, ou enfin qui les ramène elle-même à sa forme de cohésion et les dissout.
2° La substance inorganique , l'eau surtout , soustrait et donne des gaz à l'atmosphère d'après les mêmes lois de l'affinité. Comme elle absorbe ces gaz dans une autre proportion que celle qu'ils .offrent au milieu de l'atmosphère , elle les rend aussi à cette dernière dans des proportions diverses ; en effet, l'azote est celui qu'elle abandonne le plus aisément, et l'oxygène celui qu'elle a le plus de peine à laisser échapper, dont elle retient surtout les dernières portions avec lé plus de force.
Des gaz divers , qui sont demeurés pendant quelque temps en contact les uns avec les autres , se mêlent ensemble d'une manière uniforme. L'attraction qui opère ce mélange devient prononcée encore lorsque les gaz sont séparés les uns des autres, sans que l'action des forces attractives] soit entièrement supprimée pour cela. Ainsi quelque gaz que contienne une vessie suspendue librement dans l'atmosphère , celle-ci le lui enlève en peu de jours. Dalton et Berthollet ont observé les premiers que l'air attire du gaz acide carbonique jusqu'à ce qu'il en soit saturé , et Hoffmann a reconnu qu'il en contient alors 0,812 en volume , de manière qu'il exerce une attraction plus forte sur ce gaz que sur d'autres. Mitcliill a également constaté qu'en cinq minutes et demie il passait dans l'atmosphère, à travers une membrane, un volume d'acide carbonique que l'oxygène ne pouvait égaler qu'en cent treize minutes et l'azote en deux cent cinq (1).
II. L'atmosphère agit de même sur les parties organiques mortes et sur les parties séparées de l'organisme vivant.
3° Toutes les parties d'un cadavre (§ 634 , 7°), et le sang tiré des vaisseaux (§ 667, 2°), exhalent de l'eau jusqu'à parfaite dessiccation (§ 640,2°; 671), et cette dernière a lieu d'autant plus rapidement que l'atmosphère est plus sèche, qu'en conséquence elle attire l'eau avec plus de force. La
(1) Froriep , Notizen , t. XXXVIII , p. 252.
peau exhale encore beaucoup après la mort, et Magendie (1) assure qu'il en arrive autant aux membranes muqueuses.
4° Toute substance végétale ou animale morte exhale du gaz acide carbonique (2) ; ce phénomène nous est offert même par la coquille du Limaçon (3), ou par celle de l'œuf (4). Le gaz se dégage aussi en abondance pendant la putréfaction ( § 637, 5° ). J. Davy a nié , malgré toutes les observations de ses prédécesseurs', que le sang veineux exhalât du gaz acide carbonique dans l'atmosphère ; mais cette exhalation a été constatée de nouveau parMuller (5), dont les recherches nous ont appris qu'elle a lieu surtout quand on agite le sang veineux avec de l'air atmosphérique , et que le sang qu'on a chargé'd'acide carbonique par des moyens artificiels (6) ne le laisse point échapper sous l'influence de la chaleur, mais l'abandonne dès qu'on l'agite avec du gaz oxygène.
III. L'organisme vivant est soumis, comme corps, aux lois de la matière, et c'est à sa phériphérie, sur la limite entre lui et le monde extérieur, que les formes de son activité ressemblent le plus à celles des corps inorganiques. Là, en effet, il entre , comme ceux-ci , mais d'une manière plus active encore , en conflit avec l'atmosphère , à laquelle il enlève et abandonne des substances.
La tendance à se mettre en équilibre est une loi générale de la nature, qui se manifeste par l'attraction ; des actions et des substances différentes les unes des autres sont ramenées par là à l'état d'indifférence , des rapports inégaux s'égalisent, et une distribution inégale fait place à une pondération bien équilibrée. Or l'eau et l'air, les deux fluides de notre planète, s<! faisant antagonisme en venu de la différence qui existe dans leur mode de cohésion , s'attirent réciproquement , et on les trouve partout réunis ensemble , l'eau contenant de
(1) Précis élémentaire de physiologie, t. II, p. 455.
(2) Spallanzani , Mémoires sur la respiration , p. 357.
(3) Ibid., p. 474.
(4) Ibid., p. 238.
(5) Archiv fuer Anatomie , t. I, p. 314.
(6) lbid., p. 310, 313.
l'air, et l'air étant chargé d'eau. Cette affinité adhésive fait que l'atmosphère attire à elle une partie de l'eau et du gaz combinés avec le sang, et le dégagement de deux fluides qui appartiennent primordialement à la nature inorganique est la plus générale de toutes les sécrétions , celle que l'on rencontre chez tous les êtres organisés sans exception , celle qui n'exige point d'appareil spécial pour s'accomplir, qui s'opère à toutes les surfaces en contact avec l'atmosphère , et s'exécute même dans la substance morte , parce que l'activité générale de la nature y a plus de part que ce qui constitue le caractère spécial de la vie organique.
5° Le fait est clair à l'égard de la transpiration, puisqu'elle obéit aux mêmes lois que l'évaporation dans la nature inorganique. En effet, sa quantité correspond au degré de sécheresse ( § 839, 2°), de mouvement ( § 839, 4°), de raréfaction (§ 839 , 6° ), et de chaleur (§ 839 , 6°) de l'atmosphère ; plus la respiration est fréquente, plus par conséquent les couches d'air atmosphérique qui entrent en contact avec les poumons se renouvellent , et plus aussi la transpiration fournie par ces organes est abondante (1). Le corps des animaux aériens est plus sec que celui des animaux aquatiques ( § 839 , 1°), etc.
6° L'exhalation de gaz est déterminée aussi par l'attraction que l'atmosphère exerce sur le sang , en vertu de sa différence , et pour établir l'équilibre. La quantité du gaz exhalé correspond, généralement parlant, à celle du gaz absorbé (§ 840 , II), ou, en d'autres termes, l'atmosphère attire à peu près autant d'un gaz qu'elle en a perdu d'un autre. L'atmosphère contient moins de gaz acide carbonique que le sang veineux , et attire celui que ce dernier renferme ; mais si l'air qu'on respire contient plus d'acide carbonique qu'il n'y en a dans le sang , celui-ci en attire de l'air, tandis que l'air lui soustrait en échange du gaz oxygène et du gaz azote (§ 841, 1°). Le sang veineux attire de l'atmosphère du gaz oxygène , dont il manque ; mais un air qui contient moins d'oxygène que le sang lui en soustrait (§ 814, 7°), de même
(1) Journal de Mogendie , t. IX , p. 149.
qu'un autre qui contient moins d'azote, en dégage également du sang ( § 841 , 1°, 5°). C'est d'après la même loi que , quand on respire une certaine espèce d'air, on expire d'abord beaucoup d'acide carbonique , puis moins de ce gaz (§ 842 , 7°), ou de l'oxygène ( § 842, 7°), ou de l'azote ( § 842, 5°, III, 9° ), attendu qu'une quantité donnée d'air absorbe le gaz avec d'autant moins d'avidité qu'elle s'en est déjà chargée davantage , et que le sang en laisse échapper d'autant moins facilement qu'il en a déjà perdu plus.
Ce qui prouve que le phénomène dépend d'une tendance à se mettre en équilibre, et non, comme on le pense , d'une diminution des forces survenue pendant l'expérience , c'est que l'exhalation va également en diminuant peu à peu dans un^espace clos ( § 845 , 6°).
IV. Mais l'organisme vivant exhale infiniment plus qu'une substance privée de vie. La perte enpeids , pendant l'espace de vingt quatre heures, s'élevait , suivant Edwards (1), pour des Grenouilles vivantes , à plus de moitié du poids total , pour des Grenouilles mortes , ou pour d'autres qui avaient été plongées dans du charbon de bois, à un cinquième seulement. Selon Bostock (2), l'évaporation horaire d'une surface circulaire d'eau ayant deux pouces de diamètre , était, terme moyen pour l'année entière, de 0,364 grains, c'est-à-dire de 0,1158 grains par pouce carré , tandis que la transpiration horaire d'un pouce carré de la peau humaine est de 0,2118 grains , quand la surface entière de cette peau s'élève à deux mille sept cents pouces carrés et la transpiration journalière à treize mille huit cents grains (§ 816 , 6°). ; Des rapports analogues ont lieu à l'égard des gaz exhalés ; ainsi , par exemple , des Limaçons morts en dégageaient trois ou quatre fois moins que des Limaçons vivans (3).
Edwards (4) distingue l'évaporation , acte purement physique de dessèchement , qui n'enlève que de l'eau' presque
(1) De l'influence des agens physiques sur la vie , p. 587.
(2) Froriep , Notisen , t. X , p. 84
(3) Spallan/ani , Mémoires sur la respiration , p. 168.
(4) Loc, cit., p. 330.
pure , et s'accomplit après la mort comme pendant la vie , de la transsudation, acte la plupart du temps déterminé par une activité vitale, qui élimine une matière plus organique, cl qui par conséquent fait maigrir ; il pense que ces deux phénomènes sont généralement réunis, mais qu'ils peuvent aussi subsister l'un sans l'autre. Cependant les deux mois n'expriment réellement qu'une différence de quantité ; car la transpiration, suivant qu'elle est ou plus forte ou plus faible, entraîne aussi plus ou moins de matière organique. Seguin a donc bien mieux indiqué la relation de causalité en disant (1) que la transpiration dépend en partie de la faculté dissolvante de l'atmosphère , en partie aussi de l'activité exhalante des vaisseaux. ElTectivement , pour que la puissance attractive de l'atmosphère produise ces sécrétions , telles qu'elles ont lieu pendant la vie , il faut qu'une certaine condition de la part de l'organisme , dont nous ne tarderons point à nous occuper (§ 885, 6°) , lui vienne en aide.
II, Attraction exercée du dedans sur le sang.
A. Attraction par les organes plastiques.
§ 883. Parmi les particularités des organes, qui peuvent imprimer un caractère spécial à la formation, et surtout à la sécrétion ,
I. Celle qu'il importe le plus de prendre en considération est leur structure.
1° Sous ce rapport , ce qui nous frappe le plus , c'est la différence entre les surfaces sécrétoires libres et celles qui sont renfermées. Les surfaces simplement terminales ou limitantes sécrètent un liquide sans caractère particulier, et qui se sépare aisément du sang, moins par formation de nouvelles combinaisons chimiques que par déposition à l'extérieur en vertu des lois générales de la physique. A ces surfaces , qui sont la peau et la membrane muqueuse bipolaire, la sécrétion d'eau et de gaz est déterminée parla
(1) Meckel, Deutsches Archiv. , t. III , p. 588.
puissance attractive de l'atmosphère (§ 882), tandis que, dans les vésicules séreuses, qui représentent les surfaces terminales internes et qui isolent les organes les uns à l'égard des autres , les sécrétions séreuses dépendent de la pression du sang (§ 8S5 , 6°). On peut en dire autant du tissu cellulaire déposé entre les parties organiques , et de la sécrétion de sérosité , de graisse et de pigment qu'il accomplit. Lorsqu'au contraire la surface sécréloire se plonge en dedans, de manière qu'elle soit baignée par le suc plastique à son côté externe , et que la sécrétion qui s'effectue dans sa cavité soit empr isonnée par des parois organiques situées visà-vis l'une de l'autre , le produit est plus spécial et résulte d'une métamorphose plus profonde des matériaux du sang. Ainsi ce sont principalement les enfoncemens qui sécrètent le mucus et le smegma cutané , produits sécrétoires qui déjà commencent à présenter un caractère moins général. Mais lorsque la surface sécréloire , en se plongeant davantage à l'intérieur, prend la forme de canaux et représente des glandes, la sécrétion acquiert aussi des propriétés particulières, qu'elle n'offre nulle part ailleurs , et qui deviennent d'autant plus tranchées que les canaux eux-mêmes s'allongent davantage. Ces canaux , d'après une évaluation approximative, ont quelques lignes de long dans les glandes lacrymales, quelques pouces dans les glandes salivaires , dix pouces dans les reins , vingt dans le foie , vingt-cinq dans le testicule. . Leur étroitesse, c'est-à-dire le rapprochement de leurs parois correspondantes , exerce également de l'influence ; les glandes salivaires ( § 822 , 2° , 6°) et le pancréas (§823, 10° ), dont la structure se rapproche de celle des cryptes , parce que les canaux y sont peu ramifiés, ont aussi une sécrétion épaisse et analogue au mucus ; les conduits urinifères, au contraire , ont leurs troncs plus étroits que leurs racines , tandis que l'inverse a lieu pour les conduits biliaires.
La direction n'est pas non plus sans importance; les conduits biliaires sont dendritiques ; les urinifères , tortueux dans la substance corticale, sont étendus et parallèles dans la substance tubuleuse , où ils se réunissent sous des angles aigus;
488 CAUSE DE Lk PLASTICITÉ ORGANIQUE.
les spermatiques sont les plus contournés et les plus pelotonnés de tous.
La sécrétion arrive à son point culminant lorsqu'elle parvient à produire un germe susceptible de vivre, et ce résultat n'arrive que dans un organe parfaitement clos , l'ovaire ( § 786, 2° ).
Il résulte de là qu'un épanchement de suc plastique tout autour d'une paroi sécrétante peut influer sur le caractère plus spécial du liquide qui traverse cette paroi. Mais il paraît se rattacher une influence plus puissante encore à l'action des surfaces vivantes, tournées l'une vers l'autre , qui enferment le produit sécrétoire , dont elles déterminent le perfectionnement et la métamorphose ( § 62 ) , comme on peut le conclure des faits qui ont été exposés plus haut ( § 877, 3°). Nous apercevons déjà des traces bien évidentes de ce phénomène chez les végétaux ; les cellules cubiques ou sphériques de ces êtres produisent des substances amylacées, mucilagineuses ou résineuses , tandis que les cellules allongées ne contiennent presque point de ces substances , et ne renferment qu'une séve grossière, servant à les produire par ses transformations diverses (1). L'influence de surfaces organiques tournées l'une vers l'autre, avec occlusion plus ou moins complète, qui exclut l'air atmosphérique , se manifeste mieux encore dans certains phénomènes de la formation animale. La peau , quand elle se renverse sur elle-même , de manière à produire une excavation , peut devenir une surface apte à sécréter du mucus ( § 858 , 3° ). La suppuration s'accomplit avec plus de facilité dans les enfoncemens , où les tissus organiques sont en contact les uns avec les autres ( 855, 11°). Toute substance intérieure qui devient surface limitante, suppure ( § 855, 44° ), ou meurt ( § 865, II ), ou se métamorphose en un tissu moins vivant ( § 863, III ). Nulle formation organique nouvelle né s'accomplit ailleurs que sous une enveloppe protectrice , comme l'embryon se forme dans l'œuf. La cicatrisation des plaies n'a lieu qu'au dessous d'une croûte de sang coagulé , de liquide plastique ou de pus ; les bourgeons charnus ne se
(1) De Candolle, Organographie végétale, 1. 1 , p. 29 , t. II, p. 246.
CAUSE DE LA PLASTICITÉ ORGANIQUE. 4$9 développent que quand ils sont compris entre deux surfaces organiques tendant à l'assimilation ( § 861, II ), là par conséquent où la formation peut se développer d'une manière plus libre , mais sous une couche de pus , ou du moins à la condition que leur propre couche externe se, dessèche pour devenir elle-même un abri. La même chose arrive dans la régénération de membres entiers ; chez les Monocles auxquels on a coupé les antennes , il s'en reproduit d'autres sous l'épiderme ; mais ces nouvelles antennes ne se montrent au dehors qu'à la prochaine mue , et leur apparition est alors soudaine. Enfin, lorsque nous examinerons l'assimilation de substances étrangères , nous aurons occasion de constater encore combien est grande la puissance de parois vivantes placées en face Tune de l'autre.
Quoique ce soit là ce qu'il y a de plus important , dans la disposition mécanique des organes, pour la qualité des sécrétions , cependant cette circonstance ne détermine que le degré de développement des produits sécrétoires , sans agir en rien sur leur caractère spécial. Ces produits s'éloignent les uns des autres non pas seulement quant à la différence de composition qui existe entre eux et les matériaux immédiats du sang , mais encore quant au mode de cette différence. Or un défaut de similitude sous le point de vue chimique ne peut dépendre des particularités purement mécaniques qui viennent d'être passées en revue. Si telle sécrétion spéciale est attachée à telle configuration particulière des conduits de sécrétion , il est possible que ce phénomène tienne uniquement à une coïncidence ayant des racines plus profondes, de manière que l'une et l'autre circonstance soient l'expression commune d'un type déterminé. D'après Muller (1) , à qui nous devons les recherches les plus étendues que nous possédions sur le tissu des glandes , des sécrétions très-différentes se produisent dans un même tissu^et des sécrétions identiques sont fournies, chez divers animaux , par des parties fort différentes ( § 804), ainsi qu'on peut déjà s'en faire une idée d'après les formes si disparates des organes qui sécrètent la substance procréatrice
(1) De glandulurum secornentium structura, p, 143 , 122.
( § 52-61 , 69-81 ). Souvent, lorsqu'il y a une anomalie dans la structure des organes sécrétoires , la sécrétion elle-même est anormale : ainsi, par exemple, on trouve la bile pâle, liquide et albumineuse, dans les cas de dégénérescence graisseuse uu tuberculeuse du foie (û); mais, non moins lî équemment, les altérations de texture du foie n'empêchent pas qu'il se sécrète de la bile normale (2), de même qu'onjencontre quelquefois de l'urine normale dans des reins transformés en vésicules ( § 857 , 16° ). Du reste , l'analogie laisse beaucoup à désirer dans l'un et l'autre cas, puisqu'on peut se demander dans le premier si ce n'est pas principalement la composition chimique de l'organe sécrétoire qui a été frappée d'anomalie, et dans le second si le tissu proprement dit n'a point été épargné en partie. Cependant à peine est-il nécessaire de rappeler que le plus ordinairement les sécrétions deviennent anormales sans qu'on observe aucun changement dans la texture de leurs or ganes.
2° La forme extérieure des organes sécrétoires , par exemple , la surface lisse ou tuberculeuse des reins , la division du foie en lobes très-multipliés ou peu nombreux, etc., n'exerce pas d'influence sur la qualité du produit, et appartient uniquement au type de configuration qui caractérise les diflerentes espèces d'animaux.
3° Les divers degrés de pénétrabilité de la paroi ont une certaine importance. Les organes lâches sécrètent plus abondamment que ceux qui sont compactes ( § 843, 11° ) ; la sécrétion est aqueuse dans les indurations ( § 849, 8° ) , et plus visqueuse quand la paroi a moins de cohésion ( § 849 , 13° ) j les kystes minces donnent un liquide aqueux , et ceux à parois épaisses, une liqueur plus consistante; la sécrétion est plus séreuse dans les exanthèmes superficiels , épaisse et puriforme dans ceux qui affectent les parties profondes de la peau. Mais ces particularités influent davantage sur la quantité et la concentration des produits sécrétoires que sur leurs qualités chimiques. Si les glandes salivaires et le pancréas se
(1) Heusinger, Zeitschrift fuer die organische Physik , t. I , p. 58.
(2) Andral , Précis d'anatomie pathologique , t. II, p. 61.
ressemblent eu égard à la mollesse de leur substance et à la limpidité de leurj sécrétion , les glandes mammaires et la prostate par rapport à la fermeté de leur tissu et à la couleur blanche du liquide qu'elles préparent, il n'y a là rien qui se rattache à des liens quelconques de causalité.
4° Haller a réfuté par l'expérience (1) une opinion purement hypothétique, celle qu'entre les sécrétions et leurs organes producteurs il existe, eu égard à la densité ou à la pesanteur spécifique , un certain rapport en vertu duquel les premières sont attirées du sang par les seconds. Mais c'était une fiction hyperphysiqueque celle suivant laquelle les atomes diversement configurés du sang sortiraient de la paroi par des pores ayant une forme correspondante à la leur (2). ,
5° Haller (3) accorde que, le même liquide étant sécrété dans des organes de structure tout-à-fait différente , on doit présumer que la cause de la diversité des sécrétions ne réside point dans la structure visible, mais a son siège plus profondément. Cependant il ne va point au-delà des hypothèses mécaniques , et considère comme circonstances préparatoires de la sécrétion (4) la légèreté et la pesanteur du sang , la vélocité ou la lenteur de son cours , tandis qu'il place les causes déterminantes proprement dites dans les conditions de texture des organes sécrétoires (5) , c'est-à-dire dans le calibre et la direction^des vaisseaux capillaires, d'où dépend la rapidité du courant sanguin , mais surtout dans le diamètre des canaux de sécrétion, ainsi que dans la densité de la paroi, l'irritabilité , la direction et la longueur des conduits excréteurs , enfin la constitution des réservoirs. Haller ne s'est point aperçu que cette théorie , surtout en ce qui concerne sa partie essentielle , le diamètre des voies (6) , repose sur des hypothèses dénuées de preuves et même invraisemblables ; cependant
(1) Elément, phtjsiolog., t. II, p. 471 , 476-484.
(2) Ibii., p. 468-471.
(3) lbid., p. 412.
(4) lbid., p. 413-423.
(5) lbid., p. 423-443.
(6) lbid., p. 432.
il s'y attache avec force , et prétend que les quatre classes d'humeurs admises par lui (1) sont redevables de leur formation à la proportion existante entre leur consistance et les ouvertures qui leur livrent passage (2) , les sucs gras traversant les plus grands trous , les humeurs gélatineules des pertuis plus étroits , les liquides muqueux des trous plus petits encore, et enfin les sucs aqueux ceux de tous qui ont le moins de diamètre.
Wolff (3) attaqua , sous ce rapport aussi , les théories de Haller; il démontra que la différence entre les humeurs n'est point mécanique , mais chimique , et que par conséquent elle ne saurait dépendre de la constitution mécanique des organes sécrétoires. La formation, dit-il (4), est l'effet d'une cause , d'une force qu'on ne peut point expliquer, qu'il faut se contenter de reconnaître (5), et qui se manifeste comme attraction et répulsion spécifiques , tant dans la nature entière que dans l'organisme , quoiqu'elle produise , dans ce dernier, des résultats particuliers , savoir le renouvellement de la substance , tout en conservant la structure de manière qu'elle y apparaît (6) sous une forme spéciale , ou comme force essentielle (vis essentialis ) ( § 230, 2° ).
II. Cette cause chimico-dynamique de la sécrétion et de la nutrition
6° N'a été admise qu'en général par Blumenbach , qui l'appelait vie propre ( vita propria ) des organes, et par Roose, qui voyait en elle une irritabilité spécifique des canaux de sécrétion. S'exprimer en de pareils termes , c'était tout simplement dire que le phénomène est particulier à l'organisme , sans s'inquiéter le moins du monde d'en rechercher la cause.
7° Bordeu attribuait cette cause à une sensibilité spéciale , à une sorte de sentiment de chaque glande pour un certain
(4) Ibid.,?. 360.
(2) Ibid., p. 460.
(3) Abhandlungen ueber die Nutritionskraft , p. 53.
(4) Ibid., p. 50.
(5) Ibid , p. 59.
(6) Ibid., p. 39.
principe constituant du sang-. Platner (1) attribuait également aux organes un désir animal , en vertu duquel ils attirent ce qui leur convient, et Darwin une faculté appétitive , qui leur permet de faire un choix. Mais s'il y a un certain; accord entre les phénomènes de la plasticité et ceux de l'animalité, parce que les uns et les autres appartiennent à la vie et procèdent d'une idée commune, ce n'est point un motif pour employer les uns à expliquer les autres, et donner un démenti à l'expérience en écartant les limites qui les séparent.
8° Wolff (2) , pour désigner la détermination spécifique d'attraction et de répulsion qui est la cause de la sécrétion , l'appelle également une sorte de tact ou de goût siégeant à l'origine des canaux sécrétoires ; mais ce n'est là qu'une simple comparaison , et lui-même se hâte de dire que ce goût , ce tact, a pour effet de déterminer l'attraction des substances similaires du sang et la répulsion de celles qui sont dissimilaires. Avant lui , plusieurs physiologistes avaient admis que les organes sécrétoires sont originairement imbibés d'un liquide déterminé , et que c'est là ce qui fait qu'ils ne peuvent plus attirer que les liquides homogènes avec celui-là , tout comme le papier imprégné d'huile ne se laisse plus traverser par l'eau. Haller a suffisamment réfuté cette hypothèse (3), en rappellant la différence qui existe entre les sécrétions de l'embryon et celles de l'organisme développé. Wolff a poursuivi son principe d'une manière conséquente. Suivant lui (4) , la nutrition , qui répare la substance , en conservant la composition et la forme , ne peut être , dans son essence , qu'une attraction de choses homogènes ; car (5) si son organe recevait quelque chose d'hétérogène , comme il arrive dans le règne inorganique , où le métal attire un acide , et l'eau un sel , peu à peu il prendrait un autre nature. Mais, ajoute-t-il, la répulsion de ce qui est hétérogène à l'organisme en général ,
(1) Quœstionum physiologie arum lihri duo , p. 187.
(2) Loc. cit., p. 54.
(3) Loc. «il., p. 471.
(4) Loc. cit., p. 60.
(5) Loc. cit., p. 62.
donne tout aussi bien la formation des sécrétions que celle des organes sécrétoires; car (1) , quand l'embryon s'est développé jusqu'à un certain point, il exerce une attraction plus forte sur le jaune ou sur la matrice, de manière que des substances qui lui sont hétérogènes viennent aussi à être admises dans son sein ; ces substances doivent être éliminées , et forment par là les organes sécrétoires ; les sucs bilieux forment le foie, les liquides séroso-salés produisent les reins, etc., après quoi les liquides de même nature sont attirés désormais par ces organes et ainsi sécréiés. La dernière partie de cette ingénieuse théorie est évidemment la plus faible ; car elle admet , en contradiction avec elle-même , une attraction de substances hétérogènes dans le sang, un mode de développement des glandes qui n'est nullement confirmé par l'organogénie , et une différence absolue de substance, entre les organes sécrétoires et non sécrétoires , que l'analyse chimique ne justifie point. Quant à ce qui concerne la nutrition , l'attraction de l'hétérogène paraît être la loi fondamentale de l'affinité, qui domine non seulement dans le règne inorganique, mais encore dans le règne organique ; ce qui rend l'hétérogène affine et susceptible d'être attiré , c'est qu'il n'est point étranger, mais seulement complémentaire , c'est qu'entre lui et ce qui l'attire il n'y' a antagonisme de polarité que sous le rapport le plus prochain ; enfin la nutrition ne consiste pas uniquement en une admission de ce qui se présente, mais encore en une transformation de ce sur quoi elle s'exerce , en une formation de toutes pièces par assimilation de ce qui possède déjà un certain degré d'affinité. Vanhelmont professait déjà ces opinions avant tous, puisqu'il admettait qu'un principe de transformation , semblable à celui de la génération , est la tause de toute nutrition et de toute sécrétion , principe qn'en vertu de l'analogie entre celte assimilation et la fermentation, il désignait sous le nom de ferment (2). Mais on s'est perdu dans un vrai dédale de fictions lorsqu'on a voulu assigner un
(4) Loc. cit., p. 51.
(2) Haller, Elément, physiolog., t. II, p. 465;,
CÀUSÈ DE LA PLASTICITÉ ORGANIQUE. ^g5
substrat um matériel à ce ferment, quand Gruithuisen (1) par exemple a supposé dans chaque glande un liquide discussif, qui passe dans le sang, y met à part les substances sécréloires spéciales que ce liquide renferme, les combine avec lui, et rentre alors dans le parenchyme de la glande.'
9° Si c'est uniquement en venu d'une affinité chimique que les organes attirent certaines substances du sang , et les transforment en la leur propre ou en leur sécrétion , il ne s'ensuit pas de là que nous devions admettre une similitude complète de composition. On pourrait alléguer en faveur de cette similitude,
a. Que quand les substances qui ont de l'analogie avec une sécrétion viennent à s'introduire dans l'organisme, elles agissent d'une manière spécifique sur l'organe par lequel cette sécrétion est formée, et accroissent pur là sonjproduit. Ainsi les graisses et les résines ont de l'analogie avec la bile, agissent sur le foie et activent la sécrétion biliaire ; le principe acre des cantharides agit spécifiquement sur les reins, suivant Gsell (2) , parce qu'il a de l'analogie avec l'urée, augmente la formation de cette dernière , et s'échappe avec elle par l'urine. Mais il est très-possible aussi que ce soit seulement une analogie éloignée qui donne à ces substances la propriété de fournir des matériaux plus abondans à l'accomplissement d'une sécré; tion. Nous avons vu qu'on n'a pu transformer le diabète insipide en diabète sucré par l'usage d'une grande quantité de sucre ( § 86S, 4° ) ; de même, l'urée ne se montre pas, d'après Vauquelin et Ségalas (3) , dans l'urine des sujets atteints de diabète sucré , quoiqu'on leur en fasse prendre à l'intérieur* L'urine est tellement étrangère au sang, qu'il suffit de l'y injecter en petite quantité pour occasioner une maladie mortelle (4). Le fait le plus certain en faveur d'une affinité chimique élective est celui du phosphate calcaire des os, qui attire
(1) Organozoonomie , oderueber das niedriye Lebensverhœltniss t p. 70' 82 , 99. *
(2) Mémoires des savans étrangers, t. I, p, 340.
(3) Journal de Magendie , t. IV, p. 355.
(4) Itid., t, II, p. 359.
496 CAUSE DE LA PLASTICITÉ ORGANIQUE, à lui la matière colorante de la garance mêlée parmi les alimens de l'animal (1), comme il le fait lorsqu'après avoir dissous du chlorure de calcium dans une décoction de garance, on ajoute du phosphate de soude à la liqueur (2) ; or, pendant que les os d'un animal vivant se teignent ainsi en rouge , les cartilages qui y tiennent demeurent incolores , parce qu'ils ne contiennent pas de phosphate calcaire aussi librement développé. Evidemment ici la substance que l'os attire en vertu d'une affinité chimique n'est rien moins qu'homogène avec lui.
b. Lucœ (3) soupçonne une analogie chimique entre les sécrétions et leurs organes , parce que les uns et les autres sont la plupart du temps formés avec le sang des mêmes vaisseaux \> et (4) qu'on aperçoit un certain rapport entre leurs qualités physiques. Mais presque partout le sang d'une même branche artérielle nourrit les tissus les plus divers, qui se trouvent à côté les uns des autres ; il se peut donc aussi que les substances diverses de l'organe sécrétoire et de sa sécrétion procèdent du sang de la même artère. Si le foie et les reins, qui préparent un liquide coloré , le sont eux-mêmes , cette coloration ne tient qu'au sang et au suc sécrété, qui demeurent adhérens à leur tissu (§ 786, 5°); car, après qu'on a enlevé l'un et l'autre liquide, la substance de leurs canaux de sécrétion paraît blanchâtre , ou d'un gris blanchâtre, ou d'un gris jaunâtre (5), comme celle des autres glandes. Le plus délicat de tous les réactifs chimiques , le goût , reconnaît une substance particulière dans chaque glande , mais ne trouve pas qu'il y ait identité entre celle-ci et sa sécrétion ; le foie n'a pas la saveur de la bile , ni le rein celle de l'urine.
c. Eberle croit avoir prouvé par des analyses chimiques que les matériaux de la sécrétion sont contenus dans là substance solide des organes (§ 875 , 12°). La membrane muqueuse de l'estomac, épuisée par le lavage et desséchée, donna, avec
(1) Meckel , Deutsches Archiv , t. IV, p. 485.
(2) Bell , Archiv, t. IV, p. 336.
(3) Grundzueye der Lehre von den reproductiven Lebensthcetigkeit des mcnschlichen Individuums , p. 329.
(4) hoc. cit., p. 295.
(5) Muller, De glandularitm secornentium structura penitiori, p, 443.
de l'eau de l'acide acétique et de l'acide hydrochlorique une dissolution qui avait toutes les propriétés du suc gastrique (1); la membrane muqueuse de l'intestin contenait, tout comme le suc intestinal , de l'albumine , du mucus, de l'osmazome, de la matière salivaire, de la matière caséeuse et une matière prenant une couleur rouge par le chlore (2) : le pancréas , mis en digestion avec de l'acétate de soude et du chlorure de sodium , donnait un liquide analogue au suc pancréatique (3) ; l'analyse du foie indiqua de la résine , de la graisse, de l'acide gras , et aussi, à ce qu'il parut, du sucre biliaire (4). Mais on peut élever bien des argumens qui atténueraient la force probante attribuée à ces recherches. La sécrétion ne s'élance point du sang à la surface de l'organe sécrétoire, mais se développe peu à peu pendant le passage à travers le tissu (§ 877, 10°-13°); il est donc possible que, malgré tout le soin mis à vider les canaux de sécrétion des organes soumis à l'analyse , leur tissu ait retenu encore une certaine quantité de produit sécrétoire en train de se produire. On doit bien s'attendre à trouver de l'albumine, de l'osmazome etc., dans les membranes muqueuses et les glandes inférieures, ainsi que dans leurs sécrétions, puisque ces substances communes se rencontrent presque partout , et leur présence n'a surtout qu'un intérêt très-minime lorsque comme dans les analyses d'Eberle, on n'a pas tenu compte de la quantité proportionnelle qui en existait. Les parties constituantes caractéristiques des sécrétions manquent dans les organes secrétaires ; la membrane muqueuse de l'estomac ne contenait point d'acide hydrochlorique, et ni Gmelin (5) ni Berzelius (6) n'ont pu apercevoir d'urée ou d'acide urique dans les reins. Si le foie, peut-être parce qu'il y avait de la sécrétion en train de se produire dans son parenchyme, a montré
(1) Physiologie der refdauung nach Versuchen'auf natuerlichcn md kuensihchen Weyo , p. 134. 1
(2) Loc. cit., p. 264.
(3) Loc. cit., p. 225.
(4) Loc. cit., p. 478.
(5) TueHmjer Blwtter, 1. 1, p. '350.
(6) Traité de chimie, t. VII, p. 338 j
plus d'analogie avec la bile, l'analyse si soignée de Frommherz et Gugert (1) annonce cependant qu'il existe une différence considérable entre elle et lui : en effet, le foie contient une résine qui se distingue de la résine biliaire par son insolubilité dans l'alcool froid et l'éther ; on y trouve des acides stéarique et oléique , mais libres , et non point à l'état de sels, comme dans la bile ; il ne renferme que de la potasse , et point de soude , comme la bile : on n'y découvre enfin ni cholestérine ni sucre biliaire , mais beaucoup d'albumine soluble , qui n'existe point dans la bile.
Ainsi tout se réunit pour nous convaincre que l'ai traction de matériaux déterminés du sang repose sur une affinité spécifique des organes totalement différente d'une similitude réelle de composition chimique.
B. Attraction par les nerfs.
§ 884. Mais si une affinité spécifique ou élective explique d'une manière satisfaisante l'accomplissement uniforme de la nutrition, elle ne suffit pas pour rendre raison de diverses oscillations auxquelles la vie plastique est soumise. En effet, Haller(2), quand il avait voulu la combattre, s'était fondé principalement sur ce que chaque organe sécrète en des temps divers un liquide tout-à-fait différent ou du moins diversement modifié , tandis qu'un seul et même liquide peut être fourni par les organes les plus différens les uns des autres. La proportion des principes constituans (§ 840-853 ) et même le caractère total ( § 854-858) des parties organiques et des sécrétions changent, non seulement dans des cas accidentels et par l'effet d'une anomalie , mais encore d'une manière constante et parfaitement régulière, pendant le cours de la vie. L'hématose, qui elle-même est déterminée en grande partie par l'état de la nutrition et de la sécrétion , ne nous fournit rien , dans ces circonstances, qui explique pleinement ces mutations :
(1) Schwcigger, Journal fuer Chemie , t. L , p, 84.
(2) Elément, physiolog., t. II , p. 473.
CAUSE DE LA PLASTICITÉ ORGANIQUE. 4 gg
il faut donc ou que la force attractive des organes ne soit point le principe de leur activité plastique, ou qu'elle soi susceptible de se modifier sous l'influence de causes placées en dehors d'elle , et que par conséquent ce soit , en dernière analyse , cette cause qui la détermine. Lorsqu'un phénomène énigmatique se présente , on en va fréquemment chercher l'explication dans des régions où règne une obscurité plus grande encore, qui ouvre un champ libre aux conjectures les plus variées et aux hypothèses les plus arbitraires. Ainsi on a classé parmi les organes embryonnaires certaines parties sur les fonctions desquelles règne encore une grande incertitude ; rejeter un problème incommode dans le domaine inconnu de la vie fœtale, était effectivement un moyen commode de s'en débarrasser tout d'un coup. De même ici le système nerveux est devenu l'asyle de notre ignorance.
On a donc prétendu que les nerfs contenaient le principe même de la formation , ou qu'au moins ils y prenaient une part essentielle, et ce thème a varié suivant qu'on a pris en considération le côté matériel ou le côté dynamique du système nerveux, suivant qu'on a évalué plus ou moins haut l influence de ce système , suivant enfin qu'on l'a interprétée de telle ou telle manière. Oliva Sambuco voulait que la substance plastique se répandît du cerveau , par les nerfs , dans le corps entier, et qu'elle servit à la nutrition de toutes ses parties. Sylvius, Glisson , etc., supposaient dans les nerfs , outre le fluide éthéré consacré au mouvement et au sentiment, un autre liquide plus matériel, de nature albumineuse, qui satisfait aux besoins de la nutrition , et que Willis voulait qu'ils déposassent dans le sang. On les disait chargés non seulement d'accomplir les fonctions animales par leur fluide subtil, mais encore de nourrir soit les organes en général , suivant Boerhaave, soit les nerfs en particulier, selon Tralles (i). D'après Dœllinger (2), la moelle nerveuse, principe masculin, procréant avec le sang, principe féminin, se résout en liquide,
(1) Haller, Elément, fhysiolog., t. IV, p. 404. — Procliaska , Opéra minora , t. II, p. 140.
(2) Was ist Absonderuny ? p. 7C.
5dd CAUSE" DE LA PLASTICITÉ ORGANIQUE.
et passe dans les sécrétions. Eberle (1) prétend qu'elle fournit les acides pour les sécrétions, soit d'une manière immédiate, soit en décomposant les sels du sang. Gmelin (2) pense que c'est aux nerfs qu'on doit rapporter le caractère particulier qu'offrent les sécrétions dans les divers organes ; Lucee (3) , que ce sont eux qui déterminent le sang à se réduire en substances diverses; Baumgeertner (4) , qu'ils accomplissent la nutrition en attirant les matériaux du sang,*elc.
i° Le seul argument sur lequel reposent ces hypothèses et autres analogues , dont Monro (5) a donné la réfutation , est tiré des phénomènes de la sympathie qui existe entre la vie animale et la vie plastique (§ 847). Mais la sympathie n'exprime qu'une similitude de disposition; elle n'annonce rien qu'on puisse comparer au rapport de cause et d'effet; la relation dont elle fournit le symbole n'a pas lieu d'un côté seulement , mais des deux côtés à la fois ; car la nutrition et la sécrétion exercent elles-mêmes une influence considérable sur la vie animale. Il n'y a pas non plus de rapport constant et qui se manifeste toujours ; aux cas dans lesquels la paralysie est suivie d'atrophie, on en peut opposer d'autres, à peu près aussi nombreux , où cet effet n'a pas lieu : si l'on voit souvent maigrir un membre dont les nerfs ont été coupés , fréquemment aussi sa nutrition demeure en bon état (6) ; s'il est tout naturel que les monstres auxquels manque un organe soient privés aussi de ses nerfs , on voit cependant quelquefois des vertèbres sans moelle épinière , des crânes sans cerveau , des yeux sans nerfs optiques, etc. (§ 429, 1°).
(1) Physiologie der Verdauung nach Versuchen auf natuerlichem und Kuenstlichem Wege , p. 343.
(2) Handluch der îheoretischen Chemie , t. II, p. 1535.
(3) Grundzuege der Lehre von den reproductiven Lebensthœtigkeiten des menschlichen Individuums , p. 288.
(4) Beobachtungen ueber die Nerven und das Blut in ihrevi gesunden und krankhaflen Zustande , p. 189.
(5) Observations on the structure and functions of the nervous System, p. 78-84.
(6) Monro , Observations on the structure and functions of the nervous system, p. 27, 34. — Arnematin , f-^ersuche ueber die Régénération an lebenden Thieren, p. 49.
CAUSE DE LA PLASTICITÉ ORGANIQUE. 5ol
Ce qui est uni par les liens de la sympathie peut aussi entrer dans un rapport inverse , celui d'antagonisme. Ainsi , c'est chez les Polypes privés de nerfs que la régénération déploie le plus d'activité ; les hémicéphales ont le corps trèsdéveloppé , eu égard à la masse ; la nutrition se fait souvent très-bien dans l'idiotisme , et il y a des animaux , le Chameau , par exemple , chez lesquels un gros corps est associé à un petit cerveau , tandis que l'amaigrissement s'observe dans des cas où la sensibilité est portée à un plus haut degré , et que de petits animaux, comme les Souris, ont un cerveau proportionnellement très-volumineux. Pauli (1) a observé que , quand on pratiquait des blessures d'égale étendue aux deux cuisses d'un animal, celle du membre dont on coupait le nerf crural guérissait beaucoup plus vite que celle de l'autre membre sur lequel ce nerf avait été respecté.
2° C'est une opinion absolument fausse que celle qui fait croire qu'un organe tire d'un autre la puissance de mettre en jeu l'activité qui lui appartient en propre. Toute vie , quoiqu' ayant des conditions extérieures , repose néanmoins sur une cause interne , et l'organisme, malgré -sa dépendance des choses du dehors, n'est organisme qu'en raison de son existence propre et spontanée ; de même , chaque organe a en lui-même la raison suffisante de son activité spéciale , ses liaisons avec tout l'ensemble de l'organisme ne sont que la condition de sa vitalité en général, et l'action des autres organes sur lui ne fait que l'exciter à manifester, à déployer son mode d'action propre. Si les canaux de sécrétion n'ont pas la puissance de sécréter, ils ne pourront la recevoir des nerfs , qui ne la possèdent point eux-mêmes.
3° Ajoutons que , dans l'intérieur d'un organe sécrétoire , les nerfs se distribuent aux artères , et ne donnent point de branches aux canaux de sécrétion , ou du moins ne leur en envoient que d'extrêmement grêles. Siebold (1) l'a constaté
(1) Commentatio physiologico - chirurgica do vulneribus sanandis , p. 31 , 409.
(2) J/itloria systematis salivulis , physiologice çp pulholoyice considoruti, p. i>2.
sur les glandes salivaires, et Muller sur les glandes en général. On est donc plus en droit d'attribuer aux nerfs, comme l'a fait Lucee , le pouvoir de déterminer la résolution du sang en ses divers matériaux, constiluans, qu'autorise à leur accorder celui d'attirer ces mêmes matériaux dans les canaux de sécrétion.
4° D'ailleurs , comment les nerfs , qui se ressemblent entre eux , pourraient-ils être la source des différences que l'on remarque dans les sécrétions? Les nerfs de l'estomac, du foie , du pancréas , de l'intestin , des reins et des ovaires ou des testicules, forment un plexus cohérent, et sont si peu différens les uns des autres, quant à la substance, qu'il est impossible de faire provenir d'eux les différences que présentent les sécrétions qu'on rencontre dans ces divers organes.
5° Enfin , la nutrition et la sécrétion s'accomplissent aussi alors même qu'il n'y a point de nerfs, non seulement chez les végétaux , mais encore dans les cartilages , les os et les vésicules séreuses. Yeut-on admettre ici, par analogie, des nerfs dans les parois artérielles , du moins ne saurait-on contester qu'il n'y en a aucun dans les pseudomorphoses , qui cependant se nourrissent, se transforment en tissus cellulaire, scléreux, cartilagineux , osseux , et sécrètent de la substance séreuse, albumineuse , grasse , chargée de pigment.
Nous examinerons plus loin (§ 891, 8°) quel est le véritable rôle que les nerfs jouent dans la sécrétion et la nutrition.
ARTICLE II
De la formation organique par développement du sang.