‹ Traité physiologie considérée comme science d'observation (volume 5)Chapitre 89 sur 94 · IV. Dans la régénération · texte numérisé non relu

IV. Dans la régénération

10° La vie se concentre suivant cette direction, comme elle le fait dans la génération (§ 247, 11° ; 32o, 7°; 846s, 6« ; 347, 4°; 4l)o, 1°), dans la métamorphose des Insectes (§ 380), et dans tout travail un peu vif de développement (§ 644, 4°) ; la vie animale se retire alors sur l'arrière-plan , parce qu'elle ne prend point de part à l'opération , et l'activité plastique faiblit dans d'autres organes ; occupée de créer, elle surveille moins la conservation , et la régénération s'accomplit aux dépens de la nutrition. Un Limaçon auquel on a coupé la tête se retire dans sa coquille , la ferme comme pendant le sommeil d'hiver, et en sort amaigri lorsqu'il a reproduit une nouvelle tête (3). Le même amaigrissement , causé par la régénération, se remarque chez les Vers de terre, suivant Bonnet , chez les Polypes à bras , d'après Blumenbach (4) , etc. C'est à

(1) Spallanzani , Précis d'un ouvrage sur les reproductions animales , p. 81.

(2) Froriep , Notizen , t. XXVIII , p. 193.

(3) Eggers , V on der JViedercrzov<jun<j , p. 46.

(4) Ucber den BUdumjstricb , p. 92.

la même cause qu'il lient que, pendant la guérisondes plaies avec perte de substance , les parties environnantes diminuent de volume.

11° De même que, pendant la régénération périodique, la vie est absorbée par la formation d'une partie nouvelle (§ 617, 4°), et s'exalte dans le tissu d'où procède cette dernière ( § 617, III) , de même que tout développement considérable dans l'organisme commence par un état d'excitation (§ 644, 4°), de même aussi, toutes les fois qu'il y a régénération à la suite d'une lésion accidentelle , l'activité vitale acquiert un surcroît d'énergie , qu'elle manifeste tantôt seulement par un état de congestion , et tantôt par une véritable inflammation (7°). Chez les Mammifères , l'inflammation , plus ou moins développée , est la cause et le foyer de toute formation nouvelle , un acte de procréation, une exaltation de la vie au-delà des bornes en dedans desquelles elle doit rester pour ne faire que maintenir ce qui subsiste. Ainsi elle survient dans toute blessure , et quand des ulcères ne veulent point se cicatriser, quand ils exhalent un pus ichoreux , et qu'ils ont leurs bords renversés, endurcis, on les met en voie de guérison par des scarifications, qui excitent l'inflammation.

Une exaltation de l'excitabilité , semblable à celle qui survient par exemple à la suite d'une perte de sang , peut favoriser le travail régénérateur. Piorry a vu , chez des Chiens , les plaies guérir avec une grande rapidité après des soustractions considérables de sang.

V. La partie nouvellement produite 12° Est d'abord douée d'une vitalité très-active et d'une grande réceptivité pour les impressions. Elle se développe aussi avec bien plus de rapidité que celle qu'elle remplace ne l'avait fait pendant le cours de la vie embryonnaire ; nous en trouvons un exemple dans le cal dès fractures, qui s'ossifie bien plus promptement que l'os normal. Le néoplasme a des vaisseaux capillaires d'un plus gros calibre, il reçoit beaucoup de sang, il est extrêmement sensible, et il a une grande propension à absorber des substances étrangères. Lorsqu'on mêle de la garance avec la nourriture des animaux , la substance osseuse nouvellement produite se teint plus rapidement et ac-

quiert une couleur plus foncée que les anciens os : Kœler (4), Troja et Meding (2) l'ont remarqué. Les expériences de Dieflenbach (3) , attestent également que les lambeaux^ de peau transplantés ont une vitalité très-active et une réceptivité fort grande ; quand on les blesse , ils donnent plus de sang que les autres portions de la peau , même lorsqu'ils ont une teinte pâle et paraissent presque exsangues , et le sang qu'ils fournissent d'abord est plus clair et plus liquide que celui qui coule d'autres blessures ; après la cessation de l'hémorrhagie, la plaie sécrète pendant quelques jours un liquide limpide comme de l'eau , puis elle donne du pus très-coulant , qui bientôt produit à l'air une croûte sous laquelle la plaie guérit dans un laps de temps moitié plus court que celui qu'exige une autre , et en ne produisant que des bourgeons charnus à peine sensibles. De même , un nez artificiel pratiqué par les procédés de la rhinoplaslie , bleuit sur-le-champ au froid, et s'y couvre fort souvent de phlyctènes ; mais cellesci guérissent avec beaucoup de promptitude.

13° Peu à peu l'activité vitale diminue dans la partie nouvellement produite, les vaisseaux qui s'y étaient développés se resserrent et meurent en partie , de sorte que la cicatrice reçoit moins de sang qu'il n'en arrivait au tissu primordial.

14° Ce qui s'est produit avec trop de précipitation ne tarde pas à disparaître. Le bouchon de sang (§ 862 , 3°), et le cal provisoire (§ 862, 8°), ressemblent à des avortons; mais ils sont les analogues des organes transitoires de l'embryon (§ 477, 2°), qui servent d'intermédiaire au développement de l'organisation destinée à persister. Les portions de peau produites par régénération rejettent souvent leur épiderme à plusieurs reprises, avant qu'il s'en forme un permanent; Van Hoorn (1) assure que cette desquamation continue pendant toute la vie sur les moignons des membres amputés,

(1) Expérimenta circa regenerationem ossium, p. 39.

(2) Riist , Maijazin fuer die ycsummte Heilkunde , t. XXXTII , p. 88.

(3) Chirur'jixche Ei fahrunyen , besondevs ueber die JFiedcrherstellung zerstœrter Theile , t. II , p. 485.

('i) Disserlatio de Us quœ in puriibus membri , prœsertim osscis , ampututione vulnerutis, nolundu sunt, p. 25.

alors même que nulle pression ne contribue à la déterminer (*) Il arrive fréquemment aussi aux parties qui ont été réunies ou transplantées de se dépouiller de leur couche superficielle; l'épiderme et l'ongle se détachent au bout de huit à quinze jours des phalanges onguéales reprises, ainsi que Marley (1) et Schopper (2) l'ont observé. Dieffenbach (3) assure que les lambeaux de peau dont on a déterminé l'agglutination s'affaissent quand l'inflammation tombe , et changent d'épiderme -. s'ils avaient été entièrement détachés de leur siège primitif, c'est-à-dire sans attention de ménager une espèce de pont, la couche superficielle de la peau tombe fréquemment, et ensuite se reproduit (4). Walther a remarqué , sur une pièce osseuse qu'on avait détachée à l'aide du trépan et remise ensuite en place , que , pendant la reprise , le feuillet extérieur périssait , puis se détachait , après quoi il s'élevait du diploé une granulation de nouvelle substance osseuse.

15° Il arrive fréquemment que les parties reproduites n'ont point la même force de résistance que celles qu'elles ont remplacées ; les cicatrices sont sujettes à se rouvrir sous l'influence de l'inflammation , et de passer à la suppuration ; lorsqu'il s'établit une dyscrasie , la substance osseuse régénérée devient fragile la première , et la fracture qui l'avait précédée se reproduit.

§ 890. L'organisme prend naissance primordialement par l'activité vivante qui, se déployant dans une masse indifférente, y détermine un antagonisme de polarité , et y provoque le développement des formes diverses , qui réalisent un type déterminé (§ 474).

(*) Ce phénomène n'a pas lieu dans les amputations à lambeau ; mais il paraît être constant à la suite des amputations circulaires. Je l'ai observé un très-grand nombre de fois, quinze, dix-huit et vingt ans après l'opération , et jamais je n'ai vu le contraire.

(1) Gerson , Magasin des atislcendischen Literalur der gesammten Heilhunde , t. I, p. 388.

(2) Froriep , Notizen , t. XXVIII , p. 270.

(3) Chirurgische Erfahrungen , besonders ueber die JViederherstelluvg zerstœrter Theile , t. II , p. 179.

(4) Dieffenbach , Ueber den oryanischen Ersatz, p. 27.

CAUSE DE LA PLASTICITÉ ORGANIQUE. 545 I. De même, nous voyons

1° La reproduction débuter par la formation d'un suc plastique , qui se sépare ensuite en liquide et en solide. Le néoplasme , soit qu'il représente une simple couche, ou une fausse membrane , soit qu'il figure une surface terminale tuberculeuse , ou des bourgeons charnus , commence par être homogène dans toutes les régions de l'économie , et le même à la peau, dans les muscles, aux os, etc. Il n'a point encore de tissu particulier ni de forme organique déterminée , et il n'acquiert que peu à peu une configuration et des caractères spéciaux. Il ressemble donc à la masse organique primordiale, et l'on peut , avec Eggers (1) , le considérer comme la membrane proligère de la partie qui va se régénérer. Mais , dans la nutrition, le suc plastique (§ 877, 6°) se comporte comme la masse organique primordiale dans la génération et comme le liquide plastique dans la régénération ; répandu au milieu du tissu des organes , il prend la forme des diverses parties élémentaires dont ce tissu est composé.

2° Une vie plus énergique prédomine dans le germe des organismes supérieurs , et y développe une plus grande variété de formations solides et liquides. Ainsi , lorsque la plasticité a plus de force et qu'elle est emprisonnée dans des bornes moins étroites , la reproduction , tant supplétive que complétive , fait naître des parties plus diversifiées et plus complexes ; on peut s'en convaincre en étudiant ce qui arrive dans les ovaires parmi les organes (§ 889, 4°), chez les Polypes parmi les animaux sans vertèbres, et chez les Salamandres parmi les animaux vertébrés (§ 889 , 7°). De même, la nutrition , qui marche d'un pas égal avec la déformation , suit un cours plus rapide dans certaines parties , les muscles par exemple , et plus lent dans d'autres , telles que les nerfs (§ »76, 3°). De même aussi, quelques sécrétions, comme l'urine, sont plus abondantes que d'autres , la bile par exemple.

II. La régénération tend au rétablissement du type particulier de l'organisme.

3° Elle donne les mêmes parties que la formation primor-

(1) Von der Wiedererzewjunij , p, 13.

diale , que celle qui a été mise en exercice par la procréation. Ainsi, par exemple , chez les animaux inférieurs, elle reproduit les muscles et les nerfs, les os et les ligamens , etc., tels qu'ils étaient auparavant. Cependant il arrive souvent aussi que cette tendance ne se réalise point d'une manière complète. Tantôt les parties nouvellement produites sont plus petites, par exemple plus grêles chez le Ver de terre (1); tantôt elles n'ont point une forme parfaitement normale , et par exemple, la tête des Limaçons se reproduitTréquemment d'une manière incomplète ou monstrueuse (2) -, quelquefois le tissu est différent , et celui qui existait a été remplacé par un autre affine , la substance musculaire par du tissu scléreux , ou le cartilage par des os. Ailleurs, la substance diffère au moins de l'ancienne à certains égards ; dans la formation du cal , par exemple , le cartilage provisoire ressemble plus à un fibrocartilage qu'à un cartilage d'os, et le cal 'définitif lui-même ne rappelle point parfaitement l'os normal sous le rapport des proportions respectives de ses principes conslituans, puisque les sels organiques y sont tantôt plus et tantôt moins abondàns , faits dont le premier a été observé par Gauthier (3), et l'autre par Lassaigne (4). On juge , d'après ces phénomènes , que la force plastique primordiale ne s'éteint point pendant la durée de la vie, qu'elle est l'agent essentiel de la nutrition , mais qu'en accomplissant cette fonction , elle est aidée par la formation primitivement produite , de manière à pouvoir alors réaliser son type d'une manière plus parfaite.

4° La matière n'est que l'accident de l'organisme , dont l'activité est, au contraire , la substance (§ 473, 10°). De là résulte que , dans la régénération , il s'agit moins de la restitution matérielle , que du rétablissement des dispositions et des formes normales , en sorte qu'un tissu peut très-bien remplacer , sous le point de vue purement mécanique , un autre

(1) Eggers, loc, cit., p. 39.

(2) Spallanzani, Précis d'un ouvrage sur les reproductions animales, p. 64.

(3) Brcschet , Quelques recherches historiques et expérimentales sur la formation du cal , p. M.

(4) Journal de chimie médicale, t. 1Y, p. 336.

cause de là mysticité" organique. 5/|5

lissu qui a de l'affinité avec lui , et auquel il ressemble quant à la cohésion. Le polype des membranes muqueuses est moins anormal dans sa matière que dans sa forme ; mais une cicatrice qui date de la première enfance persiste pendant toute la vie, malgré le renouvellement continuel de la substance, et croit même en proportion des autres parties (1). Le travail de la régénération rétablit [souvent la [forme normale (d'une manière inattendue ; lorsqu'après l'extraction de la cataracte, la lèvre supérieure de la cornée transparente fait saillie , et s'accolle par son bord interne au bord externe de la lèvre inférieure , les deux lèvres se ramollissent plus tard , puis se gonflent, et quand la tuméfaction disparaît, la cicatrice se trouve parfaitement de niveau (2).

5° La régénération , comme , en général , la conservation de soi-même , a principalement pour but un état , et ne s'exerce sur des substances que pour réaliser cet état. Aussi la force médicatrice de la nature se manifeste-t-elle sous les formes les plus diversifiées, par des changemens dans la quantité et la qualité des sécrétions , par l'inflammation , la suppuration, la gangrène , 'des spasmes, etc. Mais toutes ces crises ont cela de commun qu'elles rétablissent l'équilibre troublé, et qu'elles maintiennent le type primordial de la vie.

§ 891. Comme le type n'a rien de matériel, comme il est purement idéal ,

1. 11 prédomine dans la totalité de l'organisme (§ 475 , 11°), et toute formation organique dans un espace quelconque dépend du besoin et de l'influence du tout(§ 478 , 5°). Les différentes pseudomorphoses nous en fournissent suffisamment la preuve.

Il peut se former un extérieur sans intérieur qui lui corresponde , des os de membres sans muscles, nerfs, ni moelle épinière, des rudimens d'os pelviens sans colonne vertébrale, ou d'os crâniens sans cerveau, des nerfs rachidiens sans moelle épinière , des glandes lacrymales sans œil , une sclé-

'ï) Autenrieth , Handbuch dor empirischen monschlichen Physidotjio ,

t.ji.p. m.

(2) eil, Archiv, t. IV, p. 474. ;

vm. 55

rotique , avec un corps vitré et un cristallin , sans rétine ni choroïde (1).

La périphérie peut se produire sans base ; on voit des doigts à un avant-bras sans bras , ou à un bras sans avant-bras ; on rencontre une main à l'omoplate , sans bras ni avant-bras (2). Tandis qu'un organe antérieur sous le point de vue du développement, comme le foie, manque, il peut y en avoir d'autres dont la formation date d'une époque postérieure , par exemple des reins ou des organes génitaux. Il peut ne se former que quelques parties d'un système plastique, une vessie sans reins, ou des reins sans vessie (3).

2° La régénération ne part pas tant de la partie qui doit être complétée que de l'organisme entier , qui veut se rétablir dans son intégrité. Lorsque des parties qui reçoivent peu de sang , des tendons par exemple , viennent à être blessées , les parties environnantes , qui sont plus riches en vaisseaux, sécrètent du liquide plastique. Après une ligature qui a coupé les membranes internes d'une artère , ce liquide est fourni , suivant Breschet (4), non seulement parla face interne et la paroi du vaisseau , mais encore par tous les tissus d'alentour. On en trouverait difficilement une preuve plus convaincante que celle qui est donnée par les fractures ; car le liquide producteur du cal ne vient point uniquement du périoste , de la membrane médullaire et du diploé , mais tire encore sa source des parties voisines, muscles, tissu cellulaire , etc. (5), de manière que la régénération s'accomplit même sur un os qu'on a privé de son périoste et de sa membrane médullaire (6) ; Meding (7) a trouvé , au bout de quinze

(1) Meckel, Handbuch der patholoyischen Anatomie, t. I, p. 173, 393.

(2) Ibid., p. 154 , 745.

(3) Tiedemann , Anatomie der kopflosen Missyeburten , p. 77.

(4) Dictionnaire de médecine , t. V, p. 255.

(5) Archives générales, t. XXVII, p. 323. — Charmeil, Recherches sur les métastases, p. 372.

% (6) Charmeil , Recherches sur les métastases , p. 358.

(7) Dissertatio de reyeneratione ossium per expérimenta illustrata, j>.27.

jours, le linge dont il avait enveloppé un os dépouillé de son périoste, couvert d'une couelie cartilagineuse molle.

3° Dans les fractures, celles surtout qui ont été accompagnées de grands délabremens , la tendance à l'ossification est tellement prononcée, qu'elle se réalise dans les parties molles environnantes. Kceler (1) avait déjà vu les muscles gonflés par de la substance cartilagineuse et même osseuse , de sorte qu'ils paraissaient presque ossifiés quand on les coupait en travers; suivant Cruveilhier (2), ils deviennent grisâtres, compactes , et semblables à du tissu cellulaire imbibé d'albumine, puis cartilagineux et en partie osseux ; mais , après la guérison de la fracture, ils reprennent leur constitution normale. Meding (3), Charmeil (4) et autres ont observé les mêmes phénomènes. Suivant Troja , les tendons et les ligamens s'imprègnent aussi d'un liquide gélatineux.

4° La formation des tissus ne dépend point d'un sol déterminé : l'organisme les produit également sur des points diflerens; ainsi, par exemple, après la perte de la dernière phalange , un ongle renaît au bout d'une autre phalange du doigt. Comme le type embrasse un certain nombre de formations , lorsqu'elles viennent à manquer sur un point , il les rétablit sur un autre, par redoublement de production ; quand un Limaçon, auquel on coupe les cornes, n'en régénère qu'une seule, celle-là porte deux yeux, et lorsqu'il s'en reproduit deux, mais que l'une d'elles est dépourvue d'œil , l'autre en contient deux (5). Les cicatrices de la peau demeurent glabres chez l'homme; mais les poils des parties environnantes deviennent plus nombreux ou acquièrent plus de longueur. Comme le vertex manque chez les hémicéphales , les cheveux dont il devrait être garni se concentrent au bord de la base du crâne, et y forment une épaisse couronne.

5° La constitution d'une partie régénérée correspond à l'état

(4) Expérimenta circa reijenerationem ossium , p. 64 , 80.

(2) Essai sur l'analomie pathologique en général, p. 48.

(3) Loc. cit.. p. 17.

(5) Eggers, Von der JViedçrertcwjunij , p. 48,

de la vie au moment de sa production , et diffère de celle de la partie qui doit être remplacée , lorsque l'organisme a fait des progrès dans la série de ses développemens. Le bois des Cerfs nous en présente un remarquable exemple (§ 617 , 7°|; 645, 2°); il se régénère chaque année, mais ce n'est qu'au point culminant de la vie qu'il ressemble à celui de l'année précédente , tandis que , d'année en année , il devient plus fort et plus rameux pendant la jeunesse, plus court et plus simple dans l'âge avancé , à moins que , durant cette dernière période d'affaissement de la vie , il ne persiste jusqu'à la mort (1). De même , la queue régénérée d'un têtard de Grenouille présente des vaisseaux en plus grand nombre et plus flexueux que ceux de la queue qu'on a coupée , parce que le développement de l'animal a fait des progrès dans l'intervalle (2).

II. L'unité de l'organisme (§ 475, 2°) s'exprime sous tous les points de vue, dans la conformation symétrique comme dans la formation de l'individualité , dans l'engrenement réciproque des différentes substances (§ 833) comme dans celui des diverses activités et des divers âges de la vie (§ 647, 4°), etc.

6° En vertu de cette unité , le néoplasme crée , dans l'intérieur de sa propre substance , des vaisseaux qui s'ajustent au système vasculaire primordialement formé , et de cette manière il se met en connexion avec tout l'ensemble de l'organisme (§ 859, II). Si , pendant la régénération de la queue d'un têtard de Grenouille , l'aorte ne s'étend d'abord que jusqu'à la surface de la plaie , où elle se continue , par des branches, avec la veine cave , mais qu'ensuite elle s'enfonce peu à peu dans le nouveau produit (3) , nous ne voyons-là qu'une répétition de l'acte primitif de formation, pendant lequel le courant sanguin pénètre de plus en plus profondément dans les organes , qui commencent par être dépourvus

(1) Berthold, Beitrœge sur Anatomie , p. 78.

(2) Spallanzani , Programme d'un ouvrage sur les reproductions animales , p. 39.

(3) lbid,, p. 37.

CADSE DE IA PLASTICITE ORGANIQUE. 549

de- vaisseaux. Les parties transplantées contractent des connexions vasculaires avec le nouveau sol qu'elles ont acquis (§ S63,6°j, et, en y plongeant leurs racines, elles en prennent aussi peu à peu le caractère. Dieffenbach (1) dit bien que chaque poil qu'on transplante conserve sa couleur et ses autres propriétés , que , par exemple , les blancs ne changent point de teinte chez des sujets jeunes (2); mais il en est autrement pour les lambeaux de peau. Lorsqu'on s'est servi d'un morceau de la peau de la tête pour former un nouveau nez (3), il y pousse bien encore des cheveux pendant l'inflammation, mais, une fois que ces productions sont tombées, à la chute de l'épiderme (§ 889, 14°), elles ne se renouvellent plus , ou du moins deviennent très-clairsemées. Si l'on pratique une incision sur la limite entre le lambeau récemment accollé et l'ancienne peau , la plaie guérit rarement par réunion immédiate , mais presque toujours par une lente suppuration , car la vitalité est trop différente entre les deux lèvres , et le bord de l'ancienne peau fournit du pus normal , tandis que celui du lambeau transplanté donne un liquide visqueux, qui n'a pas beaucoup de consistance (4). Ce n'est que peu à peu qu'on voit le lambeau prendre part aux états généraux de la vie ; un nez fabriqué depuis six mois déjà demeura blanc , à l'invasion d'une jaunisse , pendant que le reste de la peau offrait une teinte jaune foncée (5). La puissance de la totalité de l'organisme s'est montrée de la manière la plus évidente dans les expériences faites par Hunter ; des ergots de Poulette , transplantés sur les jambes de jeunes Coqs, devinrent aussi grands que des' éperons de Coq , tandis que des ergots de Coq insérés sur les jambes de Poulettes , n'acquirent qu'en trois ou quatre ans les dimensions qu'ils présentaient déjà au bout de la première année

(1) Chirurgischc Erfuhrungen, besonders uober die fViederherstellung zerstarter Tkeile , t. II, p. 155.

(2) Dissertutio de recjcneratione et transplant aliène , p. 48.

(3) Chirunjische Erfuhrungen , t. II , p. 179.

(4) Uid., p. 186.

{h)Ibid., p. 18?.

chez les mâles. Les pseudomorphoses qui n'ont point de vaisseaux sanguins dans leur intérieur, se soustraient par là à la domination de l'ensemble de l'organisme , deviennent plus indépendantes, plus rebelles à la guérison , et ont de la tendance à subir une dégénérescence qui porte préjudice à la vie.

7° Au sang , qui est la partie matérielle et mobile de l'organisme , celle qui , variant à chaque instant , se déploie en une infinie diversité de variations , fait antagonisme le système nerveux , dans l'activité purement dynamique duquel se réalisent l'unité de l'organisme et la domination du tout (§ 774, 3°, 6°). Aussi l'activité nerveuse, indépendamment de son influence commune sur la quantité delà formation, qu'elle déploie tantôt sous les dehors de la sympathie et tantôt sous ceux de l'antagonisme (§ 847, I), en acquiert-elle aussi une toute spéciale sur la qualité de cette même formation, qu'elle détermine au point de la mettre dans la nécessité de se produire partout d'une manière qui soit en harmonie avec le tout. De là vient que la section des nerfs, les lésions de la moelle épinière et les tortures de la vivisection amènent à leur suite l'alcalescence du suc gastrique (§ 820, 3°), du suc pancréatique (§ 823, 3") et de l'urine (§ 851, 9°), non parce que l'activité nerveuse engendre de l'acide , mais parce qu'en liant toutes les parties les unes avec les autres , elle maintient la constitution normale de chaque sécrétion , de même qu'elle paraît accroître aussi la nature alcaline de la salive (§ 851, 5°). Aussi a-t-on vu qu'après la lésion de la moelle épinière ou la section des nerfs , l'urine contenait moins d'urée et d'acide urique , remplacés alors par de l'albumine (§ 854, 2°), et que les substances étrangères introduites clans l'économie ne s'échappaient pas non plus par les couloirs des reins (§ 866, 7°). Aussi l'hystérie peut-elle survenir quand l'urine, est sécrétée non dans les reins , mais dans d'autres orgaaes (§ 857, 15°).

L'activité nerveuse paraît donc être ce qui régularise la sécrétion et la nutrition , ce qui les retient dans leurs bornes normales , la condition enfin qui ne peut diminuer sans que le sang devienne plus apte encore à se décomposer, sans que les formations dégénèrent. Du reste , cette influence qu'elle

exerce lui procure aussi une action sur l'irritabilité spécifique des organes ; après la section des nerfs de la dixième paire cérébrale , l'injection des vomitifs dans les veines produisait moins d'inflammation dans l'estomac et les poumons qu'avant l'opération (1), et, après celle de la cinquième paire, les plus forts irritans externes ne pouvaient déterminer une ophthalmie , quoique plus] tard il en survînt une d'ellemême.

§ 892, II. La cause de la formation est donc idéale.'

1° De même que la formation première ( § 474 ,6°), toute formation ultérieure est calculée dans des vues d'avenir, et fait face plutôt à un besoin futur qu'à un besoin présent. Aussi la restauration précède-t-elle quelquefois la perte ; l'épiderme , par exemple , ne tombe que quand il s'en est reproduit un autre au dessous de lui. Il se peut même que ce soit la reproduction qui détermine la perte, comme nous le voyons entre autres dans le renouvellement du bois des Cerfs. Nous reconnaissons aussi celte espèce de prévision dans le rapport existant entre la sécrétion et l'ingestion. La sécrétion, comme décomposition du sang , correspond à la formation de ce liquide (§ 885, 7°); mais elle augmente, à chaque ingestion , avant même que le sang ait reçu les substances nouvelles ; car la salive et la bile sont sécrétées en plus grande abondance , l'une pendant qu'on mange , l'autre pendant qu'on digère, indépendamment de la stimulation locale des organes. De même , la sueur devient abondante, ou l'urine coule en grande quantité, immédiatement après qu'on a bu.

2° Si les diverses formations sont le résultat d'une scission du sang en deux membres ayant entre eux un antagonisme de polarité , et du développement de ce liquide en des oppositions variées, qui s'y trouvent contenues en puissance, chacune d'elles est donnée en même temps que les autres et par elles , de manière non seulement qu'elles apparaissent en harmonie les unes avec les autres , mais encore qu'elles s'ac^ compagnent d'une décomposition uniforme du sang , à laquelle correspond une reproduction- continuelle^; de ce li-

(1) Journal de Magendie, t. IV, p. 176.|

55a CAUSE DE LA. PLASTICITÉ ORGANIQUE,

quide. Le sang n'éprouve donc point de perte unilatérale ; tandis qu'il cède ici une substance , il en abandonne une autre ailleurs, par l'effet du même acte, de sorte que l'ensemble des formations tend à maintenir en lui , malgré les mutations continuelles de la matière, et cette proportion eu égard aux principes conslituans, et ces qualités qui le rendent apte à exercer une influence excitatrice et vivifiante sur toutes les parties de l'organisme (§ 746, II).

II. La nutrition tend évidemment à des buts qui sont atteints surtout par un concours réuni d'efforts.

3° Chaque organe a sa destination propre , qui est en harmonie avec celle de tous les autres , et la vie se manifeste dans ses directions variées par tout l'ensemble des différens organes , tant parce qu'elle les produit en harmonie naturelle les uns avec les autres , que parce qu'elle fait naître en eux des activités diverses et qui toutes s'accordent ensemble. Ainsi la consistance, la contractililé, l'élasticité, le nombre, la situation, la connexion , etc., de chaque partie sont précisément tels que l'exige la fonction , et celle-ci à son tour est telle précisément que l'organisme en a besoin. Les différens organes accommodent leur forme extérieure à celle des parties qui les entourent ; les poumons, par exemple, s'excavent du côté de la face convexe du diaphragme, et le foie s'arrondit du côté de la face concave du même muscle. Ils croissent en parfaite harmonie ensemble , et chacun d'eux empêche l'autre de prendre un accroissement qui serait contraire à son but ; ainsi, chez les Rongeurs, les dents d'une mâchoire s'opposent à l'allongement de celles de l'autre mâchoire , en sorte que, quand l'une vient à manquer, sa correspondante acquiert une longueur qui la rend, incapable de servir à la mastication (1). La subordination à un but spécial se manifeste même dans les organes servant au mécanisme , de manière à se montrer en quelque sorte un moyen de remédier à une disposition défavorable ou de mettre à l'abri des déplacemens ; ainsi , par exemple , le muscle accessoire du long fléchisseur commun des orteils imprime aux contractions de ce dernier

(1) Andral , Précis d'aHatomie pathologique , t. II , p, 266.

la direction qu'elles doivent avoir, et les tendons des muscles péroniers sont préservés par une gaîne spéciale de dérangemens qui seraient presque inévitables sans elle.

4° L'harmonie de l'organisation avec le monde extérieur n'est pas moins évidente. Ainsi la destination à vivre d'a- Jimens provenant du règne animal ou du règne végétal s'exprime , chez les diverses espèces d'animaux , par une analogie frappante dans la conformation, non seulement des organes digestifs , mais encore des mâchoires et de tout le système osseux et musculaire. L'épithelium de l'estomac est extrêmement délicat chez les Mammifères carnivores , ferme chez les herbivores , tels que les Ruminans , plus ferme encore chez les granivores , comme les Chevaux , et à demi cartilagineux chez les Oiseaux granivores , qui n'exercent pas la mastication. Home (1) fait remarquer qu'à nourriture égale, des animaux voisins les uns des autres ont un gros intestin ou plus court ou plus long , suivant que le sol natal leur fournit des alimens plus ou moins abondans ; que cet intestin a vingt pieds seulement chez l'Eléphant qui habite les fertiles contrées de l'Asie , et quarante-deux au contraire chez le Dro madaire des déserts de l'Arabie , un pied chez le Casoar de Java , et quarante-cinq chez l'Autruche africaine , de manière qu'entre la végétation d'un pays et l'appareil digestif des animaux qui l'habitent , il y a harmonie sous le point de vue du développement. De même, l'énorme masse de graisse qui résulte nécessairement du concours des circonstances au milieu desquelles vit la Baleine (§ 843, 5°, 9° ; 846 , 15°, 27°), peut fort bien aussi être indispensable à cet animal pour lui procurer la faculté de se maintenir à la surface de l'eau (2).

L'harmonie entre l'organisation et le monde extérieur se prononce mieux encore dans les formations périodiques. Les Gastéropodes à coquille ne produisent la substance cornée ou calcaire destinée à^former l'opercule, qu'à l'approche de la mauvaise saison , avant de tomber dans le sommeil d'hiver (§ 610 , 7°). Le pelage d'hiver des Mammifères se développe

(1) Lectures on comparative anatomy , t. I , p. 470.

(2) liid., p. 471.

avant l'apparition du foid ( § 617, 11° ), et correspond à la nature du climat (§ 617, 10°).

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