DE LA PHYSIOLOGIE
Section troisième.
DD DÉVELOPPEMENT DE l'EMBRYON.
§ 371. Notre problème immédiat étant de présenter un aperçu des faits relatifs au développement de l'embryon , enabrassant ses diverses formations dans un ordre synchronique , nous allons parcourir sous ce point de vue les différentes classes du règne organique , parce qu'il ne nous est possible de reconnaître l'essence d'une chose quelconque qu'en portant nos regards sur ses divers modes de manifestation , parce que l'histoire d'une espèce prise isolément ne peut nous fournir qu'un simple fragment, parce qu'enfin l'œuvre du développement ne se déroule clairement à nos yeux qu'autant qu'on l'examine dans tout l'ensemble des créatures organiques. Une circonstance encore rend nécessaire ici celte manière de procéder, c'est que nos connaissances se réduisent à des aperçus détachés , qu'il y a des classes dans lesquelles on voit distinctement ce qu'une obscurité profonde couvre dans d'autres , et qu'incapables comme nous le sommes de nous contenter d'un savoir incomplet , nous ea sommes réduits pour le présent à remplir les lacunes avec les données fournies par l'analogie. En effet, ce que nous savons doit être d'autant plus incomplet , à l'égard du sujet qui va nous occuper, r^u'il n'a réellement commencé à être bien compris qu'au siècle oii nous vivons ; mais, quoique cette branche de savoir soit encore dans l'enfance , comme toutes celles quida- Hi. i
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tent d'une époque peu éloignée, les découvertes faites de nos jours n'en ont pas moins démontré, avec une parfaite évidence, qu'il y a accord entre les diflerens corps orjjanisés, eu égard aux circonstances générales et essentielles de leur formation, et assuré à l'analogie , appliquée avec circonspection , son ancienne et imprescriptible prééminence sur la méthode qui consiste à envisager machinalement les phénomènes isolés les uns des autres.
On commença l'étude de l'embryon humain par l'envisager d'une manière générale et par examiner en quoi sonorganisation et ses fonctions diffèrent de celles de l'homme fait. Trew (1), Roesslein (2) , Danz (3) et autres ont réuni les résultats de ces recherches. Assez tard seulement, on eut l'idée de rechercher d'une manière sérieuse non pas uniquement ce qu'est l'embryon, mais encore comment il devient ce qu'il est, quelles sont les métamorphoses qu'il subit , et de quelle manière il arrive peu à peu au degré de développement où nous le voyons à l'époque de sa naissance. Albinus (4) fut aussi le précurseur des modernes à cet égard. Madai (5) et Wrisberg (6) reconnurent les premiers qu'il y a des degrés déterminés de forniaiion. Autenrieth (7), Sœmmerring (8) et Meckel (9) , dont les noms brillent ici comme des étoiles de première grandeur , ont publié des séries d'observations pleines
*(d) Diss. epistolica de differentiis quibusdam intcr hominem natum et nascendum intercedentibus^deque vestiyiis divini numinis indè colliijcndis , Nuremberg , 1786 , in-4.
(2) Diss. de differentiis iiiter fœtum et advltum , Strasbourg , 1783 ,
in-4.
(3) Grundriss der Zenjliederun gskunde des ungebornen Kindes in lUn verschiedenen Zeiten der Schwanijerschaft , Francfort, 1792-4793, in-S.
(4) Academicarum amotationum libri FUI , Lejde , 1754-4764, iii-4. ^ Icônes ossium fœtûs humani. Leyile , 1737 , in-4.
(5) Anatome ovi humani fœcundati sed dcformis trimestri aborti elisi. Halle , 1763 , in-4.
(6) Descriptio anatomica embryonis , Goettingne , 4764, in-4.
(7) Supplemtnta ad historiam cmbrynnis Tiibingue, 4797, in-4.
(8) Icônes cmhryonum humanorum , Francfort , 4799, in-fol.
(9) Manuel d'Anatomie, l. III, p. 774. — Boilrœye sur veryleichenden Anatomie , Léipzick , 18D8-1812 , in-S. - Peulschcs Archiv fuer die jPliysinlfijic.
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de sagacité et de profondeur. Dœllinger (l),Tiedemann (2), Garus (3) , Heusinger (4) , Seller (5) , Senff (6) , Lobstein (7) , Fleischmann i^, Kieser (9), RosenmuUer (10) et autres ont donné des détails précieux sur une foule de points particuliers. Cependant les difiQcultés sont trop grandes pour qu'on ait pu jusqu'à présent en triompher. Car l'occasion s'offre trèsrarement d'examiner les rapports normaux de l'embryon dans le cadavre de femmes mortes peu de temps après l'imprégnation ; nos connaissances sont puisées presque uniquement dans la dissection d'œufs abortifs , où la formation offre fort souvent des dispositions qui tiennent à l'état morbide. D'ailleurs, robservaieur même le plus favorisé par les circonstances , rencontre un trop petit nombre de ces œufs abortifs, surtout à l'état frais, pour qu'il ait été possible jusqu'à ce jour d'arriver à des notions complètes sur l'histnirp. du développement de l'homme. Personne n'est plus en état que celui qui a étudié révolution du poulet , de nous dire combien il lui a fallu de centaines d'œufs pour s'orienter.
Quelques unes de ces difficultés n'existent point chez les Mammifères , parce qu'ici l'anatomiste peut mettre à mort l'animal en pleine santé , pour lui ravir son fruit. Mais il s'en
(1) Samuel , Diss. de ovoriim. mammalium veldmentis , Wurzbourg , d846 , in-8. — Dœllinger, Beitrœye zur Entwickeluntjsgeschichte des menschlichen Gehirns , Francfort, 1814, in-fol.
(2) Anatomie der hopflosen Missyehurten , Lahdshut > 1815 , in-fol.— Anatomie du cerveau, trad. par Jourdan, Paris, 1823, in-8.
(3) Lekrbuch der Gi/iiœkoloijie , Léipzick, 1820 , in-8. — Fersucli einer Darstelluiuj des ]Servensystems, -'Lé\^iick , 1814, in-4.
(4) Spécimen malae conformationis oryanorum auditûs humani , léna, 1824 , in-fol.
(3) Obscvvationes nonnullœ de tesiiculorum ex abdomine in scrotum deicensu, Léipzick , 1817, in-4.— Ennemoser, Historisch-psychologische Unlersuchunijen uehe.r den Urspruny und das JVesen der mcnscUichen Seele, Bonn, 1824, in-S.
(6) Nonnulla de incrcmento ossium emlryonum in primis graviditatit^' lemporifjtis , Halle , 4802 , in-4.
(7) Essai sur la niilrilion du fœtus, Strasbourg, 4802, in-4o, fig.
(8) Leiehenwffnungcn , Erlangue , 1815 , in-8. — De chondrogentsi a.ipeT(B arteriœ , Erlangue, 1820, in-4.
{9) Der Urapruny des Darmcuiudi , Gœttingue , 1810, in-4. (10) Rœsslcin, loc, cit.
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présente une encore^ qui est la même que dans l'espèce humaine, et qui consisie en ce que l'embryon parcourt les premières périodes de son développement avec une rapidité surprenante. Ce n'est qu'avec des peines infinies que Cruikshank, Prévost , Dumas et Baer ont réussi à saisir la formation duns un moment voisin de son origine, et il faudra d'innombrables tentatives avant qu'on soit parvenu à se procurer une série complète de ces circonstances heureuses. Aussi , malgré les efforts de Meckel, de Bojanus, d Emmert, de Dutrochet (1), de Cuvier, d'Oken (2), de Dzondi (3) et autres, ne possédonsnous encore que des fragmens d'une histoire du développement des Mammifères.
L'étude de l'embryon des Oiseaux offre des avantages particuliers. L'uniformité qui caractérise cette classe permet d'examiner les œufs d'une seule espèce , qu'on peut se procurer avec facilité et en grand nombre , ceux de la Poule , par exemple , et cette simplification de l'objet facilite jusqu'à un certain point l'étude. En outre , comme il y a ici incubation extérieure , nous pouvons non seulement suivre le développement d'heure en heure , mais aussi observer l'embryon encore vivant dans ses rapports naturels. Enfin, comme la chaleur artificielle suffit pour l'incubation, et que nous. avons pendant presque toute l'année à notre disposition des œufe de Poule aptes à se développer , l'observation peut être continuée sans interruption, ce qui présente un immense avantage. Nous devons donc espérer en premier lieu une histoire complète du développement de l'embryon des Oiseaux, qui nous procurera aussi des lumières sur celui de l'organisme animal en général , d'autant plus que l'Oiseau est supérieur, eu égard à l'organisation, à tous les autres animaux ovipares. Mais il faudra toujours un œil habitué aux observations microscopiques les plus délicates pour bien juger de parties transparentes et sans couleur; il faudra un jugement exercé aux problèmes de la morphologie ; il faudra enfin une con-
(1) Mém. pour servir à l'iiistoire anat, et physiol. des végétaux et des animaux , Paris, 4837, t. II , p. 200 et suiv.
(2) Beitrœ'je zur ver<jleichenden Zoologie , Bamberg, 4806, in-4,
(3) Supplemonta ad anatomiam , Léipzick , 18Q6 , iu-4,
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naissance exacte de tout ce que les prédécesseurs ont remarqué, qualités sans lesquelles on n'apercevra guère plus que n'a vu par exemple Everard Home (1).
Après que les observateurs de la première période , depuis Arisiote jusqu'à Harvey, eurent jeté quelques vagues regards sur le développement du Poulet, Malpighi traça la première esquisse d'une histoire complète de ce développement (2). La seconde époque commence à WollF(3), dont l'esprit pénétrant saisit quelques circonstances importantes relativement à l'origine des organes, surtout de l'intestin et des parois abdominales , et par rapport aux travaux duquel ceux de Haller (4) n'occupent qu'un rang subordonné. Cependant WolfF s'est plus d une fois aussi laissé induire en erreur par les apparences , outre que l'obscurité de son style et le mauvais choix de sa nomenclature rendent difficile de bien apprécier le trésor de connaissances qu'il a déposé dans ses mémoires. La troisième époque est marquée par Dœllinger et Pander (6), dont les efforts, réunis et soutenus pendant plusieurs années, approfondirent divers point importans, et firent savoir surtout que la membrane proligère se compose de trois couches d'où proviennent différens organes. Quelque vive lumière que leurs recherches aient répandue sur toute l'histoire du développement de l'organisme animal , divers points n'en restèrent pas moins dans le vague et dans l'obscurité. Depuis , Rathke a découvert les branchies du Poulet (6), Huschke (7) a suivi les vaisseaux branchiaux , Prévost et Dumas (8) ^ont observé les premiers linéamens du cœur.
L'histoire du Poulet, par Baer, et celle de l'embryon d'Ecre-
(1) Lectures on comparative anatomy, t. III, p. 422.
(2) Opéra omnia . Londres, 4676 , in-foL
(3) Ueber die Bildung des Darmcanals im behrueteten Huelinchen, Halle , 4812, in-8.
(4) Opéra minora , t. II , p. 54-421.
(5) Diss. sistens historiam métamorphosées quam ovum incuhatum prioribus quinque dielus Wurzbourg , -1817, \n %. — Beilrœge zur Entwickelungsijpschichle des Huehnchen im Eie, Wurzbourg, 4817, in-f.
(6) Aw, 1823, p. 4099.
(7) Ibid., t. XX , p. 401.
(8) Annales des se. nat,, t. III , p, 96.
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visse, par Ralhke , ont ouvert une quatrième époque. J'ai été assez heureux pour que les travaux de ces deux derniers observateurs parussent dans la première édition de ma Physiologie, et comme celle-ci contient en oulre les recherches de Rathke sur le développement des Poissons, et de Baer sur celui des Grenouilles, j'ai pu essayer de donner la première exposition claire et bien coordonnée do la formation de l'embryon. Il s'agissait, en effet, de placer les phénomènes observés sous un point de vue général , de saisir les parliculariiés eu égard auxquelles ils se rapprochent ou s'éloignent les uns des autres, et d'arriver à des résultats tels que les exige une science expérimentale. Mais la base de toute connaissance scientifique est l'idée : car , si l'on peut bien, avec des idées flottantes , acquérir une collection considérable de notions , il est mpossible de jamais s'élever à un véritable aperçu. Je me suis donc spécialement efforcé de prévenir la confusion qu'on observe si souvent dans une pareille matière, en déterminant clairement et nettement les idées , par exemple de matrice (§ 105), d'œuf (§ 35, 43), de membranes de l'œuf (§ 3M), de nidamentum (§ 343), elc. Il est précieux qu'on ait fait une application si assidue desperfectionnemensque le microscope a reçus dans ces derniers temps -. cependant il reste à désirer, dans l'intérêt du vrai savoir, qu'on cherche aussi un point de vue plus étendu, et qu'on ne dédaigne pas, dans la détermi-r nation des idées , l'exactitude et la précision dont on fait preuve en micrométrie.
Depuis la première édition de ce volume , l'embryologie a fait des acquisitions considérables , tant par les efforts non interrompus des observateurs dont je viens de citer les noms, que par les recherches de J. Muller , de Valentin , de Carus , de Wagner, de Jacobson (1), d'Ammon et autres. Ce qu'il y a de plus essentiel parmi ces découvertes , trouvera place dans les volumes suivans; mais je m'estime heureux d'avoir à présenter des faits nouveaux et des vues nouvelles dans les expositions suivantes , qui m'ont été communiquées avec la plus grande bienveillance.
(1) Prodromus historice generationis hominis atque animalium, Lipsiae, 1836, in-fol., fig.