Traité politique de B. De Spinoza
Page 170 lignes 17 et 18 au lieu de soient tels que nous lisez soit tel que nous
les avons décrits, l’avons décrit.
Page 172 lignes 12 nu lieu de Art. 26. lisez Art 27.
Page 195, apres Le reste maii 7 ue,veuillez supprimer le reste de la phrase.
PUKFACE DU TRADUCTEUR
S PINOZA est non-seulement le plus grand génie Philosophique qui ait jamais existé; mais c’est encore le plus grand Politique. Les dernières œuvres de ce grand homme, touchant les matières Politiques, sont malheureusement demeurées inachevées. Mais encore que la cruelle mort soit venue, pour notre disgrâce commune, enlever dans la force des années *, et dans toute la virilité de ses facultés, ce puissant esprit, alors qu’il travaillait à parfaire ce môme ’fraité Politique, qui fait l’objet du présent volume; ce qui reste, toutefois, de ccs pagg^ immortelles, joint à ce que l’on trouve épars sui^ jnôme sujet, dans ses autres ouvrages, et notamment dans son Traité Théologico-Politique, tout cela, pensons-nous, pourra suffire peut-être, avec quelque étude, sinon à combler la regrettable lacune de tout ce qui devait être dit sur cette matière, tout au moins à permettre de comprendre et d’embrasser, d’une manière suffisamment nette, l’ensemble des Théories politiques et sociales de ce profond penseur.
1 Spinoza est mort à La Haye, le 21 février iG77, à l’age de quarante- quatre ans, deux mois et vingt-sept jours.
PRÉFACE
Quel est le point d’où part Spinoza pour découvrir les lois d’un bon gouvernement? Quelle est la base sur laquelle il s’appuie pour jeter les fonderaens de sa Politique? Il part du seul point logique, à notre avis; il s’appuie sur la seule base solide et réelle qu’il soit possible de trouver, pour former un État ou édifier une Société civile qui ait quelque chance de prospérité et de durée, qui soit capable de procurer aux membres qui la composent ces conditions premières de toute Société non barbare, c’est à savoir, la paix et la sécurité de la vie, qui demeure aussi éloignée de l’anarchie démagogique que du despotisme monarchique, de la licence bruyante que de la tyrannie silencieuse, et où, enfin, l’intérêt du peuple en général, et l’utilité de tous les citoyens soient l’unique et suprême loi.
Et en effet, pour le Législateur véritablement digne de ce nom, qui s’est proposé la tâche noble et difficile de réunir scs semblables en un état de société, aussi ferme que durable, quelle est la première chose ;i considérer, et où doit-il chercher les fondemens et les conditions de son gouvernement? Les doit-il demander ces fondemens et ces conditions aux seuls dictamens de la raison, quelque sublimes qu’ils puissent apparaître? Lui est-il permis de jeter les assises de sa république, en se bornant seulement à suivre un certain idéal de Poliiie, qu’il se sera formé secrètement dans le cerveau, et sans s’inquiéter autrement de la constitution véritable, et de la nature positive des individus qu’il veut faire vivre ainsi d’un commun accord? Ou bien, tout en se modelant, autant que possible, sur les préceptes de l’entendement, placés
PRÉFACE
comme le but ultérieur à atteindre par les eflbrts persistants de l’intelligence humaine, le devoir du Législateur n’est-il pas de rechercher et d’étudier, avant toutes choses, l’essence ou la Complexion réelle de l’être humain, et de déduire les fondemens de sa Politique de la nature commune des hommes? La réponse à celte question ne fait assurément pas l’ombre d’un doute. Si véritablement divins que soient les commandeinens de la raison ; si élevé, si supérieur, si parfait que l’on puisse imaginer un idéal de Société Politique, si ces commandemens, si cet idéal, ne cadrent pas exactement, tous les deux, avec la nature intime et actuelle des individus que vous vous proposez d’assembler en un même Corps de nation, non-seulement vous n’aurez bâti que sur le sable, non-seulement aucune des nobles idées de votre esprit n’aura trouvé d’écho dans l’intelligence de la multitude, aucune des aspirations généreuses de votre cœur n’aura pu se réaliser dans la pratique des choses; mais, de plus, vous aurez ouvert la porte, indirectement, à toutes les désillusions, à tous les désenchantemens, à tous les désordres, au grand avantage de la Tyrannie, et au grand détriment de la Liberté conséquemment, de la prospérité commune de l’État, et de la légitime influence des meilleurs citoyens.
Or, dans quelle situation peut-on le mieux saisir cette véritable constitution de la nature humaine, dont la connaissance primordiale est une des conditions les plus essentielles à la formation de toute Société Politique, et à la fondation durable d’un gouvernement quel qu’il soit? C’est, sans contredit.
PRÉFACE
quand l’homme n’a encore été É&?/brme, si j’ose m’exprimer ainsi, par aucune institution civile ; en d’autres termes, au moment même qu’il sort des mains de la Nature, ou lorsqu’il vit dans l’état de nature. Qu’est donc l’homme sortant des mains de la Nature ? Natt-il libre et bon, comme l’a prétendu paradoxalement J. J. Rousseau avec l’École Sentimentaliste : ou bien méchant et esclave, comme l’a soutenu faussement Pascal avec l’École Catholique? D’une manière absolue, et avant l’établissement de toute Société civile, l’homme ne naît ni libre ni bon, ni méchant ni esclave : il naît homme; c’est à-dire avec des désirs, des passions, des besoins, et l’insurmontable nécessité de chercher à tes satisfaire, pour conserver et accroître, autant qu’il lui est possrble, son être et son existence.
Maintenant quelle est la limite de la satisfaction de ces désirs de l’homme, dans l’état de nature? Dans quelle mesure lui sera-t-il permis d’assouvir ses besoins ? A quelles bornes viendra s’arrêter le déchaînement effréné de ses passions? Et quelles règles, quelles lois, seront capables de le modérer et de le contenir?Dans l’état de nature, il n’y a pour l’homme, à proprement parler, ni bornes, ni frein, ni limites, ni règles. De même que le droit de Dieu, c’est-à-dire de la Nature infinie, n’est borné par aucune chose, et s’étend jusqu’où s’étend sa puissance; de même, dans l’état de nature, le droit de l’homme, qui n’est lui-même qu’une partie de Dieu ou de la Nature infinie, n’est limité par aucune loi ou règle, et s'étend également jusqu’où s’étend sa force et sa puissance. Il ne relève là que de sa propre personnalité : il est
PRÉFACE
à lui-même son juge cl son maître : il ne dépend que de son propre arbitre ; il n’obéit qu’aux ordres émanés de sa seule volonté. Qu’il soit conduit par les sages prescriptions de la raison, ou emporté par les transports de l’aveugle désir, son droit reste néanmoins le môme, et vaut autant que vaut sa puissance. D’où nous voyons facilement que, dans l’état de nature, autrement dit avant l’établissement d’aucune Société civile, il n’y a véritablement ni Juste ni Injuste, ni Bien ni Mal moral, ni tien ni mien, ni péché ni mérite ; mais que toutes choses appartiennent à tous ceux qui ont le pouvoir de le revendiquer pour soi, et la puissance de se le conserver.
Mais l’homme seul, au milieu de la Nature, seul contre tous, et abandonné à ses forces individuelles, a réellement peu. de droit et peu de puissance, et ce n’est pas longtemps qu’il peut demeurer son maître. Ce droit absolu de nature qu’il possède de faire toutes ses volontés et de satisfaire tous ses moindres désirs, ce droit, déterminé par sa seule force et sa seule puissance, est donc nul en réalité, et consiste dans l’opinion, plus que dans la chose, puisqu’il ne peut, par lui, obtenir aucune sécurité. Ajoutez à cela que, sans un secours mutuel, les hommes peuvent h peine soutenir leur misérable existence. Car un homme tout seul ne peut ni se garder contre les dangers qui l’entourent de toutes parts, ni labourer, semer, récolter, moudre, cuire, tisser, faire enfin tout ce qui est nécessaire à l’entretien et à l’embellissement de son existence ; outre qu’il est souvent exposé aux maladies, à l’abattement d’esprit, sujet à la vieillesse, et à ime infinité d’autres maux.
PRÉFACE
Afin donc de n’ôtre plus sous Je coup de craintes et d’attaques continuelles, de se pouvoir développer , avec plus de plénitude, et de jouir en paix des douceurs et des commodités de l’existence, que dureiil faire nécessairement les hommes, vivant dans l’élal de nature? Ils s’assemblèrent un jour, exposèrent leurs plaintes réciproques, s’entendirent, et ce droit absolu que chacun d’eux possédait, dans l’état de nature, d’accomplir toutes ses volontés, de chercher à contenter toutes ses passions, et de saisir comme lui appartenant tout ce dont il pouvait s’emparer, cc droit, déterminé par la seule force et la seule puissance de chacun, ils convinrent d’en abandonner une partie, et de le transférer à tous collectivement, autrement dit à la Société, laquelle alors, au nom de tous ses membres, devait prendre toutes les mesures concernant l’intérêt général, veiller au salut commun, tirer vengeance du dommage causé, attribuer à chacun ce qui lui était dû, en un mol, décréter cc que tous ensemble devaient faire, et ce dont tous se devaient abstenir. Ainsi se forma cet être de raison que l’on appelle l’État. Alors apparurent les premières règles, et l’on pourrait presque dire les premières notions sérieuses du Juste et de l’injuste, du bien et du mat moral, du tien et du mien, du péché et du mérite, de la louange et du blâme, etc. On appela Jxiste, en effet, celui dont la constante volonté fut de rendre à chacun ce qui lui était légitimement attribué par un décret de la Société ou de l’État : Injuste, au contraire, celui qui tentait de s’approprier ce qui appartenait à autrui, par une attribution de l’État. Et le péché, cé fut de désobéir aux lois ou aux
PRÉFACE
prescriptions rendues par la Société ou l’État ; et le mérite ou Vobéissance, au contraire, ce fut de s’y conformer aussi exactement que possible.
La Société, l’État, ou le Souverain Pouvoir, eut donc seule, du consentement commun, le droit suprême de faire tout ce qui importait à l’intérêt général, c’est à savoir le droit de faire les lois, de les abroger, de les interpréter dans tout cas donné, et de punir ceux qui chercberaient à les éluder, ou refuseraient de s’y soumettre ; le droit de faire la guerre et la paix, de fonder des villes, de former des colonies, en un mot de traiter toutes les affaires publiques : et le devoir des individus ou des citoyens, au contraire, ce fut d’obéir spontanément, en tout et pour tout, aux ordres émanés de l’État ou du Souverain Pouvoir, encore qu’ils les crussent injustes ; ou ils y pouvaient être contraints par la force. Et, par cette obéissance absolue à tous les décrets ou aux lois de l’État, que l’on ne croie pas que les citoyens se rendissent volontairement esclaves. L’homme véritablement esclave, c’est celui qui, ne pouvant ni contenir, ni maîtriser l’emportement aveugle de ses passions, est entraîné par elles à faire ce qui lui peut nuire : mais celui qui obéit de bon cœur aux lois de sa patrie, c’est-à-dire aux décrets rendus dans l’intérêt commun, et y accommode tous les actes de sa vie, celui-là n’est pas un esclave inutile à lui-même, mais consulte réellement son utilité.
L’on voit déjà, par là, l’idée saine et juste que Spinoza se forme du gouvernement en général, le rôle élevé et légitime qu’il lui attribue, 1e droit équitable et rationnel qu’il est amené à lui reconnaî-
PRÉFACE
tre ; c’est à savoir qu’un gouvernement quel qu’il soit, et quelle que soit sa forme, doit gouverner ; que l’État seul ou le Souverain-Pouvoir peut connaître exactement ce qui importe à l’intérêt commun, et que lui seul a le droit de décréter et de faire exécuter toutes les mesures qui concernent le bien général.
« Le Droit du Gouvernement ou des Souverains- « Pouvoirs, dit-il en le § 2 du Ghap. III, n’est rien « que le Droit lui-même de la Nature, lequel est dé- « terminé, non pas, à la vérité, par la puissance de a chaque individu, mais parla puissance de la mul- « titude, qui est conduite comme par une seule a Ame : c’est-à-dire que, de même que chaque indi- « vidu, dans l’état dénaturé, de même le Corps et « l’Ame de l’empire tout entier ont autant de droit « qu’ils valent par la puissance; et, par conséquent, « chaque citoyen ou sujet a d’autant moins de droit, « que l’État lui-même est plus puissant que lui ; et « conséquemment chaque citoyen ne fait rien à bon « droit, et ne possède rien, que ce qu’il peut reven- « diquer d’après le décret commun de l’État. »
Et plus loin :
a Si l’État accorde à quelqu’un le Droit, et con- « séquemment le pouvoir, de vivre à sa fantaisie, a par cela môme il cède de son propre droit, et il a le transfère à celui à qui il a donné un tel pou- « voir. Mais, si c’est à deux ou à un plus grand nom- « bre d’individus qu’il a donné ce pouvoir, c’est à « savoir que chacun vive à sa fantaisie, par cela a même il a divisé l’empire ; et si, enfin, c’est à chaa que citoyen qu’il a donné ce même pouvoir, par
PRÉFACE
« cela même il s’est détruit lui-môipe, et il ne reste 0 plus d’État, mais toutes choses retournent à l’état « de Nature. »
Et enfin, ces mémorables paroles * :
« Cm', plus le droit du Souverain-Pouvoir est grand, (( plus la forme de l'État s accorde avec le dictamende « la raison ; et conséquemment plus il est apte à con- « server le paix et la liberté. »
Il estbien entendu, assurément, que, de môme que Spinoza, nous ne voulons parler ici qiie d’un gouvernement fondé par une multitude libre, et conservé par une multitude libre ; c’est à savoir d’un gouvernement librement consenti et librement acclamé par le vœu de la majorité des citoyens; d’un gouvernement où le salut du peuple entier, et non celui du Gouvernant est la suprême loi ; d’un gouvernement où tous les citoyens ont conservé leur droit naturel et inaliénable de délibérer librement de leurs propres intérêts ; et non pas d’un gouvernement (monstruosité que Spinoza peut à peine concevoir et qu’il flétrit avec toute l’indignation d’une âme intègre,) conquis sur les sujets par la violence, par la ruse ou parle droit de la guerre ; c’est à savoir d’un gouvernement où le caprice et l’intérêt privé d’un tyran sont toute la loi; d’un gouvernement qui a pour seul but de dominer, et d’avoir des esclaves, plutôt que des sujets ; d’un gouvernement enfin où tous les citoyens, ne s’appliquant plus à cultiver la vie pour eux-mêmes, mais seulement à éviter la mort, sont .forcés de n’ôtre plus que la chose du vainqueur
1 Chap. VllI, p. 120.
* Voy. §§ 4, 5 et 6 du Chap. V et § 4 du Chap. VI.
PRÉFACE
Quelque étendus, néanmoins, que doivent être, et que soient, le droit et la puissance de tout gouvernement sur les sujets, ce droit et cette puissance ne sont-ils pas contenus toutefois, forcément, dans de certaines limites? a Le droit et le pouvoir d’une chose, répond Spinoza , doivent être définis , non-seulement par la puissance de l’agent, mais encore par l’aptitude du patient lui-même. » Or, en décidant que chaque citoyen, dans une société civile, et pour que cette société se puisse maintenir, n’est pas de son droit, maisdu droitdel’État, dont il estfenud’exécuter tous les ordres, est-ce à dire pour cela que l’État puisse faire perdre aux hommes la nature humaine, et en revêtir une autre ? Est-ce à dire que l’État ait le droit de faire que les hommes s’envolent, ou, ce qui est aussi impossible, qu’ils voient avec honneur ce qui inspire la risée ou le dégoût? Est-ce à dire que l’État puisse forcer les citoyens à se dessaisir de leur faculté naturelle de juger des choses, à croire le contraire de ce qu’ils sentent ou de ce qu’ils pensent, à aimer ce qu’ils haïssent, à prendre en haine ce qu’ils aiment, à tuer leurs parents, et autres choses semblables ? Dire d’un Souverain- Pouvoir quel qu’il soit, qu’il a le droit de commander de tels actes, c’est dire qu’il peut à bon droit être fou et délirer. L’État donc ou le Souverain-Pouvoir, est astreint nécessairement à certaines lois ou règles ; il n’est véritablement de son droit, il n’a de puissance réelle, qu’en tant qu’il s’efforce de faire cela môme que la saine raison enseigne être utile à tous les hommes ; et, pour subsister, il est tenu de conserver les causes de crainte et de respect, autre-
PBÉFACE. Xi
ment il cesse d'ôtre TÉtat. « Car, il est aussi irapos- « sible à ceux, ou à celui qui tient l’empire, de cou- « rir ivre ou nu, avec des prostituées, par les places n publiques, de faire l’histrion, de viol«r ouverte- « ment les lois qu’il a rendues lui-rnéme, ou de les « mépriser, et de conserver avec cela la majesté, « qu’il est impossible d’être en môme temps et de « ne pas être »
Ainsi donc, si les hommes, afin de pouvoir vivre en sécurité, et de s’adonner paisiblement aux arts du commerce et de la paix, comprirent la nécessité de transférer à la collectivité des individus, en d’autres termes à l’État, une portion déterminée de leur droit absolu de nature, et résolurent d’obéir strictement à tous les ordres du Souverain Pouvoir, ils n’entendirent pas, pour cela, se dessaisir entièrement de leur droit naturel (ce qui d’ailleurs est impossible, encore qu’ils le voulussent), et souffrir d’être conduits ainsi que des troupeaux. Les hommes consentirent donc à ne point tirer vengeance eux-mêmes du tort qui aurait pu leur être causé, à respecter les biens d’autrui, à n'agir en rien contre les décrets du Souverain Pouvoir de la nation, puisque ces décrets exprimaient le résultat de la volonté générale, et que le salut du peuple entier est l’unique et suprême loi ; mais les hommes ne consentirent pas, et ils ne purent consentir, en aucune manière, à céder, à qui que ce fût, leur propre droit de raisonner et Adjuger librement des choses, et de dire, et à.'emeigner, ouvertement, soit par la
* Voyez les ÿg 5, G, 7 et 8 du Chap. 111 et les §§ 4, 6 et C du Ctiap. IV.
PRÉFACE
parole, soit par des écrits, toutes leurs opinions, tant sur les choses sacrées que sur les choses profanes ; c’est-à-dire que les hommes ne purent consentir à cesser d’ôtfe hommes, et se mettre volontairement eux-mémes au rang des animaux.
Et c’est môme là la marque infaillible, cette Liberté de la pensée et de la parole, à laquelle on peut juger sûrement de l’excellence ou de la perversité d’un gouvernement, de son intégrité ou de sa corruption, de sa puissance positive ou de son impuissance déguisée, de sa légitimité véritable ou de son illégitimité réelle. Quel est en effet le meilleur gouvernement, et conséquemment le plus puissant et le plus légitime? C’est celui dont les droits, fondés sur la saine raison, demeurent inviolés, et où les hommes, bien qu’ayant ouvertement des opinions différentes et contraires, vivent néanmoins en bon accord : « Car le mépris des lois, les vices des sujets, l’esprit de révolte et les séditions, ce n'est pas tant à la méchanceté des citoyens qu’il les faut imputer, qu’au mauvais état du gouvernement*.» Or, quels sont les dictamens de la saine Raison, en matière de gouvernement, et comment les hommes peuvent-ils passer leur vie dans la concorde ? Commande-t-elle, cette Raison, de conduire les hommes ainsi que des troupeaux, comme pour qu’ils apprennent seulement à être esclaves? Apprend-elle à fonder la paix de l’État sur l’inertie des âmes, et l’abrutissement des individus? et, alors, quoi de plus misérable aux hommes que la paix ! Recommande-'
* Vayez pp. 50 et ,1 .
PRÉFACE
t-elle de faire d’un empire, comme unevaste solitude, hantée seulement par des ombres vaines? Et la concorde entre les citoyens, cette concorde non mensongère, fruit heureux et fécond de la’ justice, de l’équité, de l’honnêteté, de la vraie vertu de l’âme et de la vraie vie, peut-elle véritablement subsister, là où toutes les têtes sont également courbées sous le joug odieux du sabre et de la force brutale ; là oùl’on dénie aux hommes la liberté de jugement, qui est une vertu ; là où l’on arrache violemment aux sujets ce droit imprescriptible et inaliénable de dire et d’exprimer tout ce qu’ils pensent, tant sur les choses sacrées que sur les choses profanes : ou bien quand ce droit est accordé, par une préférence inique, à une secte particulière, à d’impudents pamphlétaires, à des fanatiques sanguinaires, et à quelques séides du pouvoir? « Non I non ! s’écrie Spinoza, « avec une énergie extrême. Non I la fin du gouver- « nement n’est pas de faire des hommes, d’êtres doués « de raison, des bêtes ou des automates : mais, au « contraire, de faire que leur âme et que leur corps « s’acquittent en sécurité de leurs fonctions; de faire « qu’ils fassent usage d’une raison libre ; qu’ils ne <( rivalisent ni de haine, ni de colère ou de ruse; et « qu’ils ne soient pas portés l’un contre l’autre à des « dispositions injustes. La fin du gouvernement, c’est « donc, en réédité, la Liberté... Et ce sera un gouver- « nement très-violent, et très-éloigné de l’état natu- « rel, que celui où l’on refuse à chacun la liberté de « dire et d’enseigner ce qu’il pense »
' Voyez Ch. v de ce Traité, et Ch. xix et xx du Traité théologico^politique.
PRÉFACE
Telle est la substance des prolégomènes lumineux que Spinoza développe, avec une autorité et une supériorité magistrales, avant de passer à l’exposition des détails intimes de ses différentes formes de Gouvernement. Voyons rapidement les théories de cet incomparable Politique à cet égard.
Je me représente parfaitement Spinoza, au moment qu’il composait son Traité Politique', se plaçant comme un de ces oracles antiques, vers qui affluaient de tous les points de l’Asie et de la Grèce, attirés par le bruit de sa renommée, et frappés de l’éclat de sa sagesse, des députations nombreuses, venant implorer de cette bouche sacrée, les uns, des conseils sur la meilleure forme de Gouvernement à établir, les autres, des instructions, sur les lois fondamentales des États, tous, enfin, la solution des énigmes du Sphinx Politique, et le moyen d’organiser une république, qui filt h l’abri des revers soudains de la fortune , inaccessible aux entreprises audacieuses des ambitieux, inébranlable devant l’inconstante mobilité du vulgaire, où la concorde régnât véritablement entre tous les citoyens, et dont la grandeur et la prospérité croissantes, basées sur le seul intérêt du peuple tout entier, demeurassent au-dessus des
’ C’est à la sollicitation de ses amis, comme on le verra par la lettre qui suit cette préface, que Spinoza entreprit la composition Je ce Traité.
PRÈFACK.
atteintes des conspirations intérieures, aussi bien que des agressions des ennemis du dehors. Car cc n’est ni un historique, ni même une critique des différentes formes de Gouvernement, que Spinoza s’est proposé de tracer dans son Traité Politique. Son but, comme il le déclare nettement, en la section 31 du Chap. VIII, « c’est seulement de décrire le meilleur état de tout Gouvernement. »
Supposons donc qu’une première Ambassade de ce genre, inclinant par ses goûts et ses sympathies vers le régime de la royauté, soit venue auprès de notre Philosophe, le suppliant de lui appilendre à établir un Gouvernement Monarchique, qui ne dégénérât pas en Tyrannie, et où la paix et la Liberté des citoyens demeurassent inviolées.
Vous voulez être régis par un Roi ou un Chef unique, mes amis, leur eût dit alors Spinoza. Je dois vous prévenir, tout d’abord, que la forme de Gouvernement que vous désirez instituer, est la moins naturelle, la moins parfaite, et conséquemment la plus précaire de toutes. Songez, en effet, premièrement, que confier absolument la république tout entière à un seul individu, et espérer d’obtenir pour vous la liberté, est undeees rêves insensés, une de ces chimères folles que l’expérience n’a jamais pu et ne pourra jamais réaliser; et que la condition des sujets est d’autant plus misérable que le pouvoir est transféré plus absolument à un seul *. — En second lieu, un Roi n’étant pas un Dieu, mais un homme, pense tout d’abord à ses intérêts particuliers, et il ne s’occupe
* Voyez p. 60, 107.
Digilized by GocJgle
PRÉFACE
de ceux du peuple qu’en second ordre*. — Troisièmement, les charges du Gouvernement Monarchique sont les plus onéreuses de toutes ; d’autant plus que les Rois et leurs Ministres ne les supportent pas avec les citoyens, et que ces charges sont imposées aux sujets, non point pour protéger la paix et pour défendre la liberté commune ; mais pour subvenir aux dépenses secrètes de ce Gouvernement *. — Quatrièmement, un seul homme est bien trop insuffisant pour pouvoir faire tout seul toutes choses, et il ne peut ni les connaître toutes, ni avoir toujours l’esprit présent à penser ; conséquemment il est obligé de se choisir des Amis, qui gouvernent en son nom. Et ceux-là sont réellement les véritables Souverains de l’empire : de sorte que votre gouvernement, que vous croyez Monarchique, n’est, en réalité, qu’un gouvernement Aristocratique, et de la plus mauvaise espèce *. — Puis, votre Roi peut être enfant, ou malade, ou accablé par la vieillesse, ou livré à la débauche, et laissant gouverner toutes choses, au caprice d’une ou deux concubines, ou de quelques libertins *. — Enfin, les Rois sont mortels comme les autres hommes ; conséquemment à chaque changement de règne, vous entrez dans l’inconnu : c'est un nouveau danger pour l’empire, et vous avez à redouter toutes les intrigues sourdes, toutes les compétitions cachées, et tous les bouleversements imaginables
* Voyez p. 5f, bl, 59.
* Voyez p. 143.
.» Voyez p. 58, 80.
* Voyez p. 58, 62, 80,93, 117.
* Voyez p. 101, 117,
PRÉFACE
Tels sont, mes amis, une partie des maux qui vous attendent sous le régime Monarchique. Vous persistez néanmoins, je te vois, à faire l’essai de cette forme de gouvernement. Eh bien ! voici les conditions fondamentales que vous devrez rigoureusement instituer et maintenir, si vous ne voulez être conduits ainsi que des troupeaux, vivre bientôt comme les Turcs, dans l’esclavage et la barbarie, et préparer à vos descendants le chemin vers la plus cruelle de toutes les servitudes.
I. Votre armée aéra composée de tous les citoyens honorables et valides, sms aucune exception : et vous ne souffrirez ni troupes mercenaires, ni gardes du Corps particuliers.
En effet, mes amis, un homme armé est bien plus son maître qu’un homme sans armes ; et ceux qui remettent à autrui leurs armes et leurs moyens de défense se livrent complètement à la discrétion de celui-là, et H ne leur est plus possible de protéger la liberté commune. Ensuite, la puissance des Rois s’appuyant principalement sur la force des soldats, si* vous permettez qu’une petite fraction des citoyens soit désignée, à l’exclusion des autres, pour porter des armes et former la milice, eux seuls seront distingués du Roi et comblés par lui de grâces, de biens, de distinctions, de faveurs; eux seuls auront licence en toutes choses, d’où ils prendront autorité de mépriser le reste des citoyens : eux seuls, en un mot, jouiront de la liberté, mais tous les autres seront esclaves *.
‘ Voyss p. 61, 74, 88,74, 98, 105.
XVIU
PRÉFACE
IL II faut constituer une Assemblée nombreuse, souvent convoquée, souvent renouvelée, accessible à tous les citoyens honorables et capables, et ayant pour mission spéciale de préparer tous les projets de lois et de les voter, de donner des conseils au Boi, et de prendre soin de toute l’administration de l'empire, comme Vicaires du Roi.
En effet, mes amis, puisque vous voulez essayer du gouvernement monarchique, il faut bien que le droit de l’empire soit la volonté expliquée du Roi : mais il ne faut pas que toute volonté du Roi soit le droit. Par conséquent, à côté de cette volonté fort inconstante et variable d’un seul homme, il faut placer le pouvoir modérateur et la volonté ferme et constante d’une grande Assemblée libre. Et le droit du Roi ce sera de choisir un projet de loi, parmi ceux qui auront réuni le plus de suffrages dans votre Assemblée; mais non, entendez bien ceci, de décréter quoi que ce soit, avant que d’avoir entendu d’abord l’avis de l’Assemblée, et contre son opinion
III. Vom accorderez à tous vos concitoyens le droit de dire et d'enseigner ouvertement toutes leurs opinions, tant sur les choses sacrées que sur les choses profanes : vous accorderez conséquemment la liberté de conscience : mais vous n’établirez point, sous un Boi, de religion d'État.
En effet, mes amis, quelle est la chose du monde la plus inaliénable? C’est, sans contredit, la liberté de pensée; et conséquemment aussi celle d’exprimer sa pensée. Car chaque homme, par le droit le plus élevé
* Voyez p. C5 et suiv., 83, 88.
•PRÉFACE
de la nature, étant le maître de sa pensée, personne ne peut donc, encore qu’il le veuille, s’en dessaisir, ni transférer à un autre son droit naturel ou sa faculté de raisonner librement, et déjuger de toutes espèces de choses; et aucun gouvernement, si violent et si puissant soit-il, n’est capable d’empêcher les hommes de porter un jugement sur tous les objets, d’après leur manière de voir. Que si, aveuglé par la funeste passion de dominer, et inintelligent même de ses propres intérêts, un Souverain Pouvoir, — bien qu’il ne puisse atteindre la Pensée en elle-même, qui échappe à toute prise : — tente néanmoins d’arracher par la force, aux sujets, leur droit inaliénable et imprescriptible d’exprimer librement tout ce qu’ils pensent : qu’en arrivera-t-il nécessairement? Que les sujets penseront une chose, seront obligés d’en dire ou d’en faire une autre : conséquemment, d’une part, que la bonne foi, nécessaire avant tout dans un État, sera corrompue, la perfidie et la vile adulation encouragées, la démoralisation générale prise comme moyen de gouvernement; conséquemment, d’autre part, que les sujets, irrités de cette violence, et de se voir tourner à crime des opinions qu’ils croient saines et justes, s’y opiniâtreront davantage, prendront en mépris les lois, qu’ils éluderont par toutes les manières, en haine les Magistrats et le Souverain Pouvoir, à qui ils souhaiteront mille maux, et contre qui ils ne craindront pas de soulever des séditions pour les leur causer, et peut-être pour les renverser. Ajoutez à cela que la liberté est absolument nécessaire pour cultiver avec un heureux succès, les sciences et les arts, et que, sans elle, votre empire
PRÉFACE
redescendra bientôt vers la plus honteuse barbarie.
— Mais, me demanderez-vous, faut-il donc accorder à tout citoyen, la liberté absolue de faire tout ce qu’il veut? — Assurément non. Aucun gouvernement d’aucun genre ne pourrait longtemps subsister avec une pareille licence; et, en abandonnant les hasards dangereux et les risques incertains de l’état de nature, pour se développer en sécurité dans une Société civile, tous les hommes ont consenti, soit expressément, soit tacitement, à ne plus vivre désormais d’après leur seule fantaisie. Les hommes se sont donc dessaisis du droit d’a^tr dorénavant d’après leur seul arbitre, mais non du droit de juger et de raisonner. Ët c’est là, mes amis, la limite de la vraie liberté que vous devez établir dans votre gouvernement. Ainsi, tous les citoyens laisseront au Souverain Pouvoir le décret de tout ce que l’on doit faire, et ils n'agiront en rien contre ces décrets, encore qu’ils les croient mauvais, puisque ces décrets exprimeront le résultat de la volonté commune ; mais tous vos citoyens auront le droit dépenser et déjuger entièrement comme ils l’entendent, sur tous les sujets, tant sacrés que profanes, et conséquemment aussi le droit de le dire, pourvu qu’ils le disent ou qu’ils l'enseignent simplement, et par la seule raison, et non pour exciter des troubles dans l’État, pour mouvoir des séditions, et introduire quelque chose dans la république par l’autorité de leur seul décret.
La liberté de conscience et de croyance est le corollaire inévitable de cette liberté de la pensée ; par conséquent tous les citoyens qui voudront élever des Temples pour pratiquer leur religion, auront le
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