CHAPITRE III
DE l'allaitement ARTIFICIEL.
C'est un usage reçu, dans certaines contrées^, de ne nourrir les enfants qu'au biberon, et si cet usage se perpétue, c'est que ce mode d'alimentation fournit des résultats avantageux. On comprend trèsbien que, bien que l'allaitement artificiel ne puisse jamais être aussi avantageux que l'allaitement naturel, qui fournit à l'enfant une alimentation en rapport avec ses besoins, appropriée à ses facultés digestives et toujours à la même température, il puisse cependant, dans des conditions particulières, remplacer assez avantageusement ce dernier.
Ainsi, un enfant né à la campagne, de parents robustes, placé au milieu des conditions hygiéniques les plus favorables, qu^on alimente avec un lait non altéré, peut parfaitement s'élever.
Mais en peut-il être de même de nos enfants de la ville, privés d'air, de soleil, et auxquels on ne donne le plus ordinairement qu'un lait impur? Non, sans doute ; aussi cette méthode d'allaitement doit-elle être proscrite dans nos villes, à moins de circonstances qui contre-indiqueraient formellement l'allaitement naturel. Ainsi, si l'enfant naissait infecté d'un vice contagieux, je regarderais comme un devoir à sa mère de le nourrir, ou, dans le cas où cela ne lui serait pas possible, de l'élever avec le lait des animaux. En effet, le diagnostic différentiel entre les accidents primitifs et les accidents secondaires, pouvant être mal établi par le médecin, et, dans ce cas, le nourrisson pouvant communiquer à la nourrice le virus dont il est infecté, il est plus prudent de le priver du sein, à moins toutefois que le diagnostic ait été établi par un homme compétent.
Je puis citer un exemple bien triste de cette méprise. Une femme fort bien portante accouche à la Clinique; nous pûmes constater, lors de son accouchement, que son état sanitaire était très-satisfaisant. Relevée de couches, elle est choisie comme nourrice par une femme de la ville ; Tenfant paraissait très-sain, mais la mère portait des traces non équivoques d'une affection syphilitique.
La malheureuse nourrice, de belle et florissante qu'elle était, revint au bout d'un mois à la Clinique, portant aux seins les preuves
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certaines de l'affection qui lui avait été communiquée, affection qui déjà avait fait de tels ravages dans l'économie, que celte pauvre femme était presque méconnaissable.
Pendant près d'une année, elle fut soumise aux traitements spécifiques; elle sortit enfin guérie, mais dans un état de santé qui était encore loin d'être satisfaisant.
A quel lait, dans ce cas, faut-il donner la préférence?
Le lait d'ânesse, par sa constitution, se rapproche le plus de celui de femme : aussi, à ce titre, devrait-il être préféré ; mais la difficulté qu'on éprouve à se le procurer dans certaines localités fait donner la préférence à celui de chèvre ou de vache.
Dans tous les cas, le lait, dans les premiers jours, ne doit jamais être donné pur; il doit être coupé avec moitié eau très-sucrée, et à une température de 28 à 30 degrés. Ce lait doit être du même animal autant que possible ; il doit être conservé dans un endroit frais, sans avoir été bouilli^ et ne doit être chauffé et mélangé à l'eau qu'au fur et à mesure des besoins de l'enfant. Celui qui resterait dans la bouteille, parce qu'il n'aurait pas été pris par l'enfant, devrait être jeté et le flacon bien lavé; en effet, ce lait ne tarderait pas à s'aigrir et à communiquer un mauvais goût au vase, et s'il était donné à l'enfant^ il agirait d'une manière fâcheuse sur les organes digestifs.
La quantité de lait est variable, suivant les besoins de l'enfant, et elle augmente en raison de son âge ; il est bien difficile de la déterminer exactement. Cependant, en général, trois verres de lait doivent suffire dans les vingt-quatre heures, pendant le premier mois, et six pendant le second : bien entendu qu'on diminuera progressivement la quantité d'eau jusqu'au deuxième mois, époque à laquelle le lait doit toujours être donné pur ; souvent, avant cette époque, les besoins de l'enfant ont réclamé un ou deux petits potages au lait par jour. Enfin, on se conduira, pour le reste de l'alimentation, comme dans le cas où l'enfant est allaité au seim
Vers six semaines à deux mois, époque à laquelle l'enfant peut prendre le lait pur, on peut avec avantage le faire allaiter par une chèvre.
Mais il faut renoncer au traitement mercuriel fait par l'entremise du lait de la chèvre ou de la vache à laquelle on aurait administré le médicament. En effet, il résulte des expériences faites par MM. Peligot*, Lutz et Réveil, à l'hôpital de Lourcine, que le mercure n'a pu être retrouvé dans le lait des femmes et dans celui des .animaux soumis à un traitement mercuriel même énergique. M. De-
1 Bulletin général de thérapeutique, 30 mai 1852.
vergie avait déjà constaté l'absence de ce métal dans le sang chez des individus placés dans les mêmes conditions. M. Personne réussit seul à en retrouver des quantités infinitésimales.
On comprend, d'après cela, que M. Ricord et M. CuUerier aient renoncé au traitement indirect. M. Cullerier ^, pour le traitement direct, donne la préférence, chez les enfants, au traitement externe, dans la crainte bien légitime d'altérer les voies digestives. Il fait d'abord baigner l'enfant dans l'eau de son, une ou deux fois, puis il fait faire chaque jour une friction avec un gramme d'onguent napolitain, un jour d'un côté de la poitrine jusqu'à l'aisselle, l'autre jour du côté opposé. Deux fois par semaine, les frictions doivent être remplacées par un bain au sublimé, 2 à 4 grammes.
Quant au traitement intérieur, bien plus facile à exécuter s'il peut être supporté, c'est ainsi qu'il est réglé en général par M. Ricord : pendant les deux premiers mois, l'enfant prend, dans les vingtquatre heures, d/2 centigramme de proto-iodure de mercure, dissous dans 15 centigrammes d'eau distillée ; une cuillerée à café de cette solution est administrée à l'enfant dans chaque bouteille de lait coupé.
Après le deuxième mois, la dose de proto-iodure est élevée à 1 centigramme et continuée ainsi jusqu'à l'âge d'un an.
Le nouveau procédé de fumigations mercurielles et iodées, pour le traitement des accidents syphilitiques secondaires et tertiaires, que M. Edmond Langlebert a soumis au jugement de l'Académie de médecine ^, peut dans quelques cas venir en aide aux moyens que je viens d'indiquer. Yoici en quoi il consiste :
Tout le monde connaît ces petits cônes ou trochisques fumants qui, sous le nom de pastilles du sérail^ sont employés depuis un temps immémorial, pour vaporiser des parfums. M. Ed. Langlebert a eu l'heureuse idée d'y incorporer soit du proto-iodure de mercure, soit de l'iode pur, et d'en composer ainsi le plus simple de tous les appareils fumigatoires. ■
Trochisques à Viodure de mercure.
Charbon de braise finement pulvérisé. .... 20 grammes.
Azotate de potasse 3 grammes.
Proto-iodure de mercure 6 grammes.
Benjoin 60 centigr.
Mucilage <rè5-^e(/ r de gomme adragante. ... q. s.
Diviser en 12 trochisques de forme exactement conique et faites sécher à l'étuve,
^ Journal des connaissances médico-chirurgicales, 1836.
2 Bulletin de l'Académie de médecine. Paris, 1 850-1 S51, t. XVI, p. 1031.