CHAPITRE II
1. Les formes multiples des ornements peuvent se réduire à trois : la forme romaine, la forme gothique et la forme nationale.
2. La première présente l'immense avantage d^avoir, plus que toute autre, conservé, sinon toutes les traditions^ au moins la majeure partie d'entre elles. Avec elle on arrivera facilement à l'unité. Rien ne serait plus facile si la Congrégation des Rites, usant de son autorité, voulait y tenir la main et si le clergé, en ne se désintéressant plus de ces questions, surveillait directement les ateliers de fabrication.
3. Les formes nationales ne se distinguent que par leur plus ou moins de bizarrerie. Prenons en exemple la chasuble : en Italie, la croix est en avant ; en France, on la relègue en arrière ; en Espagne, on n'en met pas du tout. Pour la coupe, ce n'est pas plus uniforme et si la nôtre laisse beaucoup à désirer, la coupe espagnole est étrange avec son élargissement postérieur et sa découpure qui la fait ressembler à une boite de violon, sous prétexte de ne pas gêner le mouvement des bras. Nos ornements, avec leur bougran et leurs broderies en bosse, ne sont-ils pas aussi ridicules qu'incommodes, au lieu de cette souplesse et de cette légèreté que présentent les œuvres romaines ?
4. Le moyen -âge offre de fort beaux modèles, que l'on se plaît généralement à copier ou imiter. La confection doit-ello entrer dans cette voie ? Je n'hésite pas à répondre que non, au moins quant à la forme générale, car les détails d'ornementation ne sont déterminés par aucune règle spéciale. Rome s^est prononcée catégoriquement, par la circulaire adressée en 1864 aux évùques^ contre toute innovation ou rénovation de type. Yoici à quelle occasion :
M^' Corazza, maître des cérémonies de la chapelle papale, au retour d'un voyage en Belgique et en Allemagne, dénonça l'altération du type moderne de la chasuble à la sacrée Congrégation des Rites, qui le chargea d'écrire, pour éclairer sa décision, un votum spécial sur ce sujet. Ce rapport étant des plus violents, Pie IX, dans un but de conciliation et d'apaisement, ne permit pas qu'on le distribuât suivant Tusage, quoiqu'il fut déjà imprimé, et en ordonna même la suppression ; aussi je n'ai pu m'en procurer un exemplaire. Au lieu d'une condamnation formelle, Sa Sainteté voulut seulement qu'une circulaire fut adressée auxévêques pour leur demander compte du changement survenu dans leurs diocèses respectifs. Des principes y étant développés et affirmés, il est donc bon d'en rappeler les termes mêmes : « Quum... Sauctam Sedem non lateret quasdam in Anglia, Gallia, Germania et Belgio diœceses immutasse formam sacrarum vestium quae in celebratione sacrosanctae missse sacriflcii adhibentur, easque ad stylum, quem dicunt gothicum, elegantiori quidem opère conformasse...; Sacra Congregatio legitimis protuendis ritibus praeposita super hujusmodi immutationibus accuratum examen instituera haud praetermisit. Ex hoc porro examine, quamvis eadem Sacra Congregatio probe nosceret sacras illas vestes stylum gothicum prseseferentes prgecipue saeculi xiii, xiv et xv obtinuisse, aeque tamen animadvertit Ecclesiam Romanam aliasque latini ritus per orbem ecclesias, Sede Apostolica minime reclamante, a seculo xvi, nempe ab ipsa propemodum Concilii Tridentini aetate, usque adnostrahaec tempera illarum reliquisse usum ; proindeque, eadem perdurante disciplina, necnon Sancta Sede inconsulta, nihil innovari posse censuit, uti pluries summi pontifices in suis edocuere constitutionibus, sapienter monentes istas, utpote probato Ecclesiae mori contrarias, saepe perturbationes producere posse et fidelium animos in admirationem inducere. Sed quoniam Sacrorum Rituum Congregatio arbitratur alicujus ponderis esse posse rationes quse praesentem immutationem persuaserunt, hinc, audito Sanctissimi Domini nostri Pii papîB IX oraculo, verbis aman-
Ussimis invitare censuit Amplitudinem tuam ut, quatenus in tua diœcesi hajusmodi immutationes locum habuerint, ratioues ipsas expoacre velis quœ illis caussam dederunt. »
Introduire une forme môme ancienne, c*est faire acte de nouveauté et produire une bigarrure regrettable, une anomalie .ae rien ne justifie.
yarctiéologie ue doit pas nous parquer dans des époques fixes et invariables. Co qui était bon autrefois peut ne plus convenir aux temps actuels. Autres sont les goûts et autres les besoins ; d'ailleurs, en matière ecclésiastique, la liturgie primera toujours nécessairement et évincera même l'archéologie.
5. Le retour à la liturgie romaine comprend, outre les textes, les riles et les formes du culte. Si nos évêques ont juge à propos de reprendre la barrette à trois cornes, Id^cappa magna, le pluvial avec armoiries et pectoral, le chapeau vert pontifical, etc., pourquoi répugneraient-ils, par exemple, à accepter la mitre romaine, qui leur rappellerait qu'ils sont les disciples du Saint-Siège, comme l'écrivait en 1049 le pape S. Léon IX à Ebherard, archevêque de Trêves : « Romana mltra (il y avait donc dès cette époque des mitres qui n'étaient pas romaines) caput vestrum insignimus, qua et vos et successores vestri in ecclesiasîicis offlciis romano more semper utamini semperque vos esse Romanse Sedis discipulos reminiscamini. » Quand on change, c'est pour tout prendre en bloc, et non pour choisir ce qui convient et rejeter ce qui déplaît. Un tel procédé n'est propre qu'à dérouter les fidèles par la confusion qu'il engendre.
L'arbitraire, Tindividualisnie présentent cet inconvénient immense d'une fabrication d'aventure, qui variera suivant les personnes, en sorte que nous sommes en présence de plusieurs formes sans qu'on sache à laquelle s'arrêter de préférence. Sans doute tout me porterait, en raison de mes goûts, à prôner exclusivement le moyen-âge. Pourtant je crois plus convenable de sacrifier mon goût personnel à l'avantage réel de l'unité.
C'est à cette unité que nous devons aspirer et tendre de tous nos efforts. Or, pour la trouver autant que possible non sujette aux fluctuations^ cherchons-la à l'ombre du Saint-Siège, qui, par sa Congrégation des Rites, a mission pour nous enseigner liturgiquement. En nous conformant à sa tradition, nous saurons du moins que nous complétons l'unité et que nous nous rattachons à un centre vivant, car, tant que Rome ne se sera pas prononcée dans ce sens, se raccrocher au moyenâge, c'est vouloir greffer une théorie, probablement fausse, sur un tronc mort et desséché que le souffle puissant de l'Eglise pouriait seul revivifier.
6. L'exposition religieuse faite à Rome en 1870, pendant la tenue du concile œcuménique, fut une noble, utile et féconde pensée de Sa Sainteté Pie IX. En effet, elle manifestait les tendances et les habitudes de chaque pays catholique et appelait nécessairement l'attention des évêques réunis sur des divergences nombreuses, qui, tout en montrant un type commun, ne dissimulaient pas suffisamment l'altération qu'il avait subie sous l'influence de la fantaisie ou du goût local. Il pouvait y avoir là des abus à corriger, des formes à redresser, des défauts à éviter ; en tout cas,, il devait en résulter le grand principe de l'unité, soit en maintenant purement et simplement la forme romaine actuelle, soit en adoptant un type nouveau dont les éléments, après mûr examen, auraient été fournis par l'antiquité.
Malheureusement il n'en fut pas ainsi. Absorbés par les discussions théologiques ou même indifférents à ce qui tient au culte extérieur, les évêques visitèrent peu l'exposition et n'y vinrent même qu^isolément. L'entente n'était donc pas possible à cet égard, puisque aucune spontanéité n'indiquait que l'épiscopat avait saisi et compris l'idée, vraiment catholique, de l'intehigent promoteur de l'exposition. Les choses on restèrent là : l'autorité n'insista pas et fut même assez débon naire pour ne pas imposer une direction ou une commission spéciale, quand elle eut vu qu'elle se heurterait à des difficultes, faute de rencontrer le zèle désiré.
Les Orientaux seuls se montrèrent ardents à la défense de leurs costumes, qui, relativement à ce qu'ils furent dans le -rincipe, sont tout aussi altérés et modifiés que les nôtres*. .'Kitisfaction leur fut donnée immédiatement, et Pie IX, dans • •> discours public et officiel, s'engagea à ne pas toucher à Ci) qu'ils croyaient de bonne foi être réellement d'origine apostolique.
Je dois le dire à l'avantage des exposants, ils étaient venus à Rome avec une idée fixe de soumission absolue et de sacrifice complet. Ils s'attendaient à recevoir des instructions précises pour faire mieux désormais, rompre avec leur routine et se conformer à un patron déterminé. Leur déception toutefois, loin de les attacher comme dernière ressource aux traditions d'atelier, les porta avec un empressement louable vers les usages de Rome, qu'ils étudièrent, apprécièrent et résolurent même d'adopter.
Nous attendons quelque bien de ces études faites sérieusement et en présence des meilleurs modèles, qui furent alors
* Les Orientaux ont conservé, dit-on, les formes premières. Nous constatons que leurs ornements étaient autrefois identiques à ceux de l'Occident. Ainsi, pour ne parler que de la chasuble, elle entourait complètement le prêtre et formait comme une petite maison (casula) où il n'y avait d'ouverture qu'à la partie supérieure pour laisser passer la tête. Les bras étaient couverts et quand on voulait s'en servir, il fallait relever le vêtement de chaque côté. Les Latins trouvèrent plus commode de l'échancrer latéralement^ en sorte que peu à peu il ne s'est plus composé que de deux pièces pendant en avant et en arrière. Les Orientaux, au contraire, l'ont ouvert en avant dans toute sa longueur et lui ont ainsi donné l'apparence d'une chape.
Maintenant les Orientaux se sont-ils contentés de cette première modification? Ils ont tous des vêtements divers, non-seulement pour chaque rite, mais presque pour chaque individu. Et ce n'est pas la forme seule qui varie, mais la couleur elle-même. Toute étoffe est acceptée, du moment où elle n'est pas noire et qu'elle se distingue par la broderie ou par un riche dessin. Telle est la vérité.
Jusqu'au xm« siècle, du reste, il en a été ainsi pour les Latins dans les couleurs : c'est à cette époque que la liturgie a introduit les cinq couleurs. Le pape seul en a gardé deux qu'il emploie indifféremmentpour les cérémonies ; ainsi le rouge lui sert à la fois pour les martyrs, les morts et les temps de pénitence; le blanc pour les fêtes de N. S., de la Vierge, des confesseurs, des veuves et des vierges, comme les évêques et les prêtres.
calqués, mesurés et dessinés, dans le but de les reproduire tels quels.
7. Il serait hors de propos d'étudier ici le sj^mbolisme des ornements sacerdotaux. Qu'il me suffise de rapporter le témoignage d'un manuscrit du xv® siècle conservé à la Bibliothèque nationale de Paris et coté sous le n° 13,287 :
« Considérons dévotement comment le prêtre s*est vêtu avant d'aller à l'autel. Le prêtre est notre champion contre l'ennemi. C'est pourquoi il se couvre des mêmes armes dont était couvert Notre-Seigneur quand il vainquit l'enfer.
« Uamict signifie le bandeau dont Jésus-Christ eut les yeux voilés durant la nuit de sa Passion. Les deux cordons de tamict signifient les cordes dont Jésus était lié pendant qu'on le souffletait. Vaube signifie la robe blanche dont Hérode le fit revêtir pour attester que le Fils de l'homme était un fou. La ceinture signifie les fouets dont Jésus fut tout ensanglanté à la colonne. Le manipule signifie les liens qui enchaînèrent les mains de ce divin obéissant. Vétole signifie le joug que le doux Jésus voulut porter jusqu'à la mort. Voyez le bœuf en septembre : il laboure la terre pour un froment dont il n'aura que la paille ; ainsi Notre-Seigneur dans sa Passion, il n'eut que la peine, et nous le profit. La chasuble^ qui est de soie, représente la pourpre dont Pilate couvrit les épaules de Jésus qui avait été déjà couronné de l'amère couronne ; et Pilate dit aux Juifs : « Yoici votre roi. » La croix de la chasuble signifie la passion de Jésus et toutes les souffrances qui la précé dèrent : souffrances et passion que nous devons avoir ineffaçablement écrites dans notre cœur. La chasuble a encore un autre sens : de même qu'elle couvre tous les autres vêtements, la charité doit être le vêtement de toutes nos autres vertus.
« C'est à cause de cette haute signification des vêtements du prêtre que nous devons mettre une grande dévotion à les considérer. Nous vous supplions, ô mon Dieu, de nous inspirer cette dévotion. Amen, »